Le rôle de la morale est de dire ce qu’il est bon de faire dans une situation donnée, en regard de ce qui est reconnu être un bien personnel et collectif. Lorsque la question porte sur une activité, cela suppose de connaître la logique de cette celle-ci : pas de morale sans connaissance technique du sujet. Le rôle de la finance de marché est celui d’un intermédiaire : collecter l’épargne disponible pour qu’elle soit investie dans des projets qui le justifient, et qui par là préparent notre avenir, proche ou lointain. Pour cela, elle considère les risques et avantages de ces projets, et confronte les différentes possibilités. C’est une responsabilité considérable, et en même temps aléatoire : le futur n’est ni connu ni maîtrisable, les critères de choix complexes et multiples. Mais il est collectivement important que ces choix s’exercent dans le meilleur sens possible.
Le marché est indispensable
Écartons cependant les attentes qui ne sauraient être satisfaites et donc ne peuvent être exigées moralement. Par exemple, l’efficience des marchés : les faits montrent notamment que la capacité des marchés financiers à prévoir l’avenir est pour le moins discutable. De même, il est clair que les marchés n’ont pas un fonctionnement scientifique et ne peuvent être réduits en modèles mathématiques rigoureux. Le rôle véritable du marché financier n’est pas celui, idéologique, de la théorie des marchés efficients, qui y voit l’intégration la meilleure possible de l’ensemble des données disponibles sur l'avenir ; c’est la confrontation de l’ensemble des positions prises par les uns et par les autres à un moment donné. Elle n’a pas de raison d’être nécessairement cohérente avec toutes les données disponibles, mais elle permet de dégager des solutions : un prix de référence et la possibilité d’opérer.
Ce marché est indispensable. Une somme de transactions individuelles, sans la confrontation générale et la transparence qu’assure le marché, conduirait à plus encore d’inconvénients, par l’opacité, les risques et l’immobilisme qu’elle entraînerait. Le marché permet seul la confrontation des opinions des opérateurs actifs – ainsi que la possibilité de se couvrir pour les risques qu’ils ne souhaitent pas assumer. En même temps, il ne crée pas une obligation d’agir : il est toujours possible de ne pas traiter à ses conditions, nous restons responsables de nos transactions. Ainsi compris, le marché est dans son principe moral. Il peut même moraliser certains comportements par les disciplines qu’il impose, le regard externe qu’il instaure en soumettant les émetteurs au jugement du public.
Une société a le marché financier qui lui correspond
Par ailleurs, le marché ne concerne que les opérateurs qui, à un moment donné, souhaitent acheter ou vendre. Hors OPA, sa représentativité est donc partielle. Il serait donc absurde de vouloir faire fonctionner toute l’économie sur la base de ses indications. Cette considération, d’un point de vue moral plus encore que technique, remet en question notre système comptable actuel, celui des normes IFRS de l’IASB, basé en principe sur le marquage au marché généralisé (sauf exceptions, comme les crédits bancaires). Cela n’a de sens que pour les portefeuilles de transaction. Sinon, on transforme tout investisseur qui y est soumis en trader.
Ajoutons enfin que, résultant de l’interaction d’opérateurs libres ayant leurs priorités et valeurs, le marché reflète celles-ci, et donc celles de la société concernée, y compris morales. En un sens, une société a le marché financier qui lui correspond. C’est notamment vrai du côté des investisseurs, d’où l’intérêt des efforts et réflexions en faveur de l’investissement socialement responsable (ISR). Le souci moral implique pour tout opérateur de réfléchir aux conséquences de ses actes, autant que possible. Le marché n’est pas intrinsèquement court-termiste : c’est lui qui permet de procurer l’argent le plus long à des projets. Et nul n’est obligé d’être obsédé par les profits trimestriels. Quand on critique ce genre de comportement, ce n’est donc pas le marché comme tel qui est en cause, mais la hiérarchie des comportements et valeurs. Et ce n’est pas la réglementation qui donnera une réponse, mais les priorités collectives ou individuelles.
Une éthique de l’opérateur
Oui, dira-t-on, va pour l’investisseur ; mais le trading peut-il être moral ? Pour l’homme de la rue, non. Mais quel est le bon critère ici ? Selon nous, le rôle social de l’opérateur, le bien qu’il apporte, est ou devrait être de contribuer à ce que le prix soit le plus proche possible de la valeur « réelle » du titre, de l’appréciation du potentiel réel de chaque entreprise, à chaque instant certes, mais à l’horizon de son projet, avec en vue la recherche de son (juste) prix. Tout ce qui s’écarte consciemment de cela s’écarte de l’idéal correspondant.
À l’aune de ce critère, nul doute que la manipulation du marché ou la tromperie sont immorales, et d’ailleurs punies pénalement. Mais la spéculation ? Ici aussi, il faut distinguer. Si la spéculation consiste à acheter quand on pense que les prix sont trop bas, non seulement elle n’est pas immorale, mais elle est une contribution utile, morale, à la fixation des prix, car on fait alors ce que l'on a à faire, et cela va dans le sens du bien collectif. De même, si on arbitre entre une valeur sous-cotée et une surcotée : c’est bon pour la justesse des prix.
Très différent est le cas de celui qui, par exemple, parie sur la hausse, alors même qu’il pense les prix trop hauts, parce qu’il joue un mouvement irrationnel du marché en espérant sortir à temps quand la bulle se dégonflera. Ce faisant, il contribue au gonflement de cette bulle. Il est évidemment difficile d’y porter remède par la loi. Mais pour l’opérateur qui a une préoccupation morale, il y a là un problème. L’attitude vertueuse serait probablement alors, soit de ne rien faire, soit de vendre le titre. Que cela ne soit pas facile et suppose une certaine ascèse est évident ; cela ne fait pas disparaître l’idéal. Un tel souci, plus répandu, réduirait l’accusation de court-termisme ou d’autoréférence.
Cette exigence peut aussi conduire des autorités ou des opérateurs, s’ils le peuvent, à tenter de calmer le marché s’il s’emballe. À ce point de vue, l’existence d’un ou plusieurs grands fonds de pension, qui peuvent être souverains mais gérés indépendamment du pouvoir politique, peut s’avérer une nécessité. Même si les interventions ont leurs inconvénients et doivent être pratiquées avec discernement. On peut aussi favoriser les investissements à long terme et les engagements sur la durée (notamment par la fiscalité). C’est certainement une excellente chose, mais on ne peut pas non plus geler toutes les positions en économie libre, fondée sur des agents autonomes. Donc des mouvements se produiront toujours, mais plus ou moins, entre autres selon l’état des priorités dans la société concernée.
Enfin, les marchés modernes posent des questions techniques (organisation de la transparence, centralisation des ordres, trading haute fréquence, etc.) qui débordent de notre champ mais peuvent susciter des réflexions relevant de la morale. Encore faut-il que l’analyse technique de leur impact réel ait été faite. Les remettre en cause suppose en effet qu’on ait démontré qu’ils jouent contre l’intégrité des marchés : question factuelle, à examiner cas par cas.
De justes rémunérations…
La rémunération est le sujet le plus évoqué à propos de la moralité des marchés financiers. Elles sont souvent très élevées. Sont-elles morales ? Le fait est que les activités de marché gagnent beaucoup d’argent. Les traders y sont pour une part appréciable : il paraît alors logique qu’ils gagnent aussi beaucoup. On objectera que leurs niveaux de rémunération sont socialement choquants. Mais si on suppose un instant que le profit de l’activité est acceptable, la rémunération du trader ne peut être contestée qu’en termes d’inégalité des revenus – ce qui appelle éventuellement des mesures fiscales, mais qui relèvent alors d’une approche d’ensemble, non discriminante.
Reste donc la véritable objection : les gains du secteur. Certains les jugent immoraux parce que disproportionnés avec le service fourni et l’utilité sociale de l’activité. C’est l’effet de « prédation » dénoncé par Jean Peyrelevade ou par un rapport récent de la London School of Economics, qui relèvent des rendements du capital et des rémunérations bien supérieurs aux autres secteurs et inexplicables par la productivité ; ces superprofits sont, selon eux, corrélés avec les périodes de dérégulation financière. Nous n’entrerons pas dans le débat mais soulignerons que si le fait était avéré, il ne résulterait pas de la nature des marchés financiers en elle-même – puisqu’il ne caractériserait que certaines périodes – mais de configurations permettant des positions dominantes, privilégiées ou même encore durablement avantageuses, mais sans service les justifiant à leur niveau. Y remédier serait notamment la tâche des autorités de marché ou de concurrence, pour promouvoir un marché ouvert et compétitif. Des gains très élevés peuvent être aussi le résultat d’une prise de risque anormale ou mal mesurée, selon des stratégies conscientes ou non, ou par un effet de levier excessif. Dans ce cas, c’est aux autorités prudentielles d’intervenir. Et il n’est jamais interdit de s’interroger en conscience sur son apport réel à la société, même si la réponse n’est pas simple.
Comment progresser ?
Ce qui apparaît ainsi, notamment au vu de la crise, est que la finance, compte tenu de son importance sociale, de son utilité majeure pour la société et de ses risques, a particulièrement besoin d’une réflexion sur ses finalités, et donc en définitive d’ordre moral. La société le lui demande.
Concrètement, l’action implique deux niveaux. Celui de la régulation certes : la finance est comme le sport, elle a besoin de règles du jeu, fixées avant le match. Mais les pouvoirs publics ne savent pas tout et ne sont pas compétents sur tout, notamment en la matière. L’attitude personnelle est donc centrale – et sur le long terme, un comportement responsable est le plus sûr. On peut objecter que si les pouvoirs publics n’interviennent pas, celui qui sera vertueux seul le payera cher : on ne change le marché que si on est une majorité à penser ainsi. Pour introduire des références communément admises, il existe un outil, de mieux en mieux reconnu dans la finance où la technicité des questions rend difficile une régulation de l’extérieur par des fonctionnaires ou des politiques : il s’agit de recourir à une saine autorégulation, par l’adoption de normes professionnelles ou de codes de déontologie. La profession montre ainsi à la société qu’elle assume ses responsabilités.