Nées il y plus de dix ans avec, en particulier, l’avènement du bitcoin en 2008, les « monnaies » digitales font aujourd’hui grand bruit. D’une initiative initialement libertaire qui voulait affranchir les paiements électroniques de la transition par les institutions financières (« A purely peer-to-peer version of electronic cash would allow online payments to be sent directly from one party to another without going through a financial institution »
Un fort potentiel pour les pays émergents
L’accessibilité pour tout un chacun disposant d’un ordinateur connecté à internet aux technologies contemporaines a permis l’émergence de nombre de « monnaies » privées digitales. Ce sont, en quelque sorte, des monnaies locales émises à l’échelle du globe. Investing.com liste, en date du 21 février 2021, 4 519 « monnaies » digitales. Pourquoi « monnaies » entre guillemets ? En effet, il s’agit davantage d’actifs dans lesquels investir et qu’aucune à ce jour ne remplit à la fois les trois caractéristiques qui définissent la monnaie : unité de compte, réserve de valeur et intermédiaire des échanges. Ces produits peuvent bien remplir le rôle de réserve de valeur ou d’intermédiaire des échanges, mais pas les trois. C’est la raison pour laquelle les économistes – et la réglementation – préfèrent les qualifier d’actifs. Leur capitalisation de marché atteint, toujours selon Investing.com au 21 février 2021, 1 739,7 milliards de dollars. Certaines de ces solutions sont devenues des moyens d’échanger de la valeur entre pairs – tout un chacun peut acheter ou vendre du bitcoin – quand d’autres sont des infrastructures techniques qui proposent en marque blanche leur solution à des FinTechs. Ces actifs s’échangent soit sur des places de marché dédiées qui ont également émergé dans l’écosystème (Coinbase, Binance, Kraken, Bittrex, Cex.io), soit en peer-to-peer comme LocalBitcoins.
Les pays émergents, du fait de leur faible taux de bancarisation, semblent des marchés propices au développement de ces services et solutions en marge du secteur financier conventionnel. L'instabilité de la monnaie fiat (émise par une banque centrale) est aussi un facteur propice. Le Venezuela par exemple, en forte décroissance et qui connaît une inflation à trois chiffres au moins, voit ses citoyens redoubler d’intérêt pour les cryptodevises, que ce soit dans leur utilisation ou dans leur minage.
Selon le rapport de Chainanalysis (septembre 2020), les pays les plus avancés dans l’adoption des cryptodevises sont en effet les pays émergents. Le trio de tête est composé de la Russie, de l’Ukraine et du Venezuela, suivis de la Chine, qui dépassent ainsi les États-Unis, alors que les pays d’Asie et d’Amérique du Sud sont au moins aussi avancés que les pays européens. Les petites entreprises commencent à utiliser le bitcoin pour le commerce international, en particulier dans les pays où le dollar est difficile d’accès (comme au Nigeria) ou la monnaie locale instable (en Argentine).
Le marché des flux des migrants, évalué par la Banque Mondiale à 470 milliards de dollars, est une application potentielle pour des solutions capables d’effectuer des transferts en temps réel et à un coût réduit, quand les acteurs traditionnels livrent les fonds en quelques jours et avec des frais variant de 5 à 9 % du montant transféré. Les cryptodevises promettent en effet rapidité, transparence et des coûts de transactions moins élevés que les canaux de paiements internationaux traditionnels. Mais elles sont aussi encore jeunes : Stellar (11e position dans le classement des capitalisations sur Investing.com) sous-tend la solution de wallet Leaf à destination des populations réfugiées d’Afrique de l’Est mais elle rencontre des difficultés de mise à l’échelle avec l’augmentation des volumes. Elle a ainsi informé ses clients BtoB qu’elle envisageait d’augmenter ses tarifs…
Parmi ces « monnaies », apparaissent également les stablecoins. Elles sont bien privées mais liées à une devise fiat ou un panier de devises fiat. L’inclusion financière est également l’argument mis en avant par les promoteurs de certains de ces stablecoins tels que Facebook lorsqu’il a lancé son projet de cryptodevise, le Libra, aujourd’hui devenu Diem.
La réplique des banques centrales
Cet essor n’a pas laissé indifférentes les autorités et les régulateurs et superviseurs du monde traditionnel se sont emparés du sujet. Certains pays émergents ont même pris des lignes assez dures. Dès 2017, les transactions en bitcoin et autres cryptodevises ont été interdites au Maroc. C’est l’Office des changes marocains qui est à l’origine de cette interdiction, considérant en particulier que « le recours aux monnaies numériques comporte d’importants risques pour les utilisateurs ». Plus récemment, c’est le Nigeria qui a également répliqué.
Début février 2021, la Banque Centrale du Nigeria a ainsi interdit aux banques de dépôt, institutions financières non bancaires et autres institutions financières ainsi qu’au public de faire le trading des cryptodevises, au titre de la protection des usagers des services financiers, de la lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme. Directive a été ainsi donnée aux banques de fermer immédiatement tous les comptes des clients effectuant des transactions en bitcoin. Cette directive n’est d’ailleurs pas une première : un texte similaire avait été publié par la Banque Centrale du Nigeria en 2017 mais n’avait jamais réellement été mis en œuvre.
Au-delà de ces interdictions ou durcissements réglementaires, les banques centrales répliquent aussi en envisageant d’émettre leur propre monnaie numérique de banque centrale (MNBC ou, en anglais, CBDC) : selon la dernière étude de la Banque des Règlements Internationaux
De fait, la plupart des pilotes de MNBC de détail à ce jour ont été menés dans des pays émergents. Ils l’ont été sur des technologies variées – pas uniquement blockchain – et mis en production plus largement en Chine ainsi qu’aux Bahamas. L’archipel a ainsi été le premier pays à lancer de manière effective une MNBC : le sand dollar est mis à la disposition de la population depuis le 20 octobre 2020. De son côté, la Chine développe depuis plusieurs années sa propre monnaie numérique : la DCEP (Digital Currency Electronic Payment) ou yuan digital. Un test grandeur nature a eu lieu début février pour le Nouvel An chinois : l’équivalent de 1,5 million de dollars a ainsi été émis et la banque publique Agricultural Bank of China a même rendu possible le retrait de DCEP sur ses automates sous forme de billets « traditionnels ».
Des motivations multiples pour les MNBC émergentes
Un tel engouement n’est pas surprenant. Aux côtés des légitimes questions de stabilité monétaire et financière, les avantages d’une MNBC sont indéniables pour les économies émergentes. Selon le directeur général adjoint du FMI, Tao Zhang (2020
1. l’amélioration de l’efficacité des systèmes de paiement et diminution des coûts ;
2. une inclusion financière accrue, car la MNBC peut fournir un moyen de paiement sans que les particuliers n’aient besoin d’un compte bancaire ;
3. plus de stabilité et une concurrence accrue dans le secteur des paiements ;
4. l’amélioration de la politique monétaire en raison de l’inclusion financière accrue ;
5. l’offre d’une alternative face aux monnaies numériques émises par le secteur privé qui peuvent être difficiles à réglementer et présenter de plus grands risques pour la stabilité financière.
Sur le point 1, et compte tenu de l’écosystème des paiements et des tendances récentes, toutes les parties prenantes pourraient profiter de la MNBC. Au sein de KiraliT, nous avons élaboré un modèle pour évaluer l’impact pour la zone euro d’une substitution de monnaie fiduciaire et électronique « traditionnelle » par de la MNBC, sur les banques centrales, les banques et les détaillants. Nous avons basé nos calculs sur l’évaluation des coûts des paiements de détail faite en 2012 par la BCE. Nous montrons qu’une substitution de 1 % de la MNBC aux paiements en espèces (avec une certaine substitution de la MNBC aux paiements scripturaux émis par les banques, comme les cartes) entraînerait une réduction des coûts par an de 1,5 milliard d’euros pour l’écosystème (hors coûts banque centrale). Cette économie atteindrait même 8,8 milliards d’euros pour une substitution de 6 %. Dans les pays émergents, plus largement utilisateurs des pièces et des billets, et aux infrastructures existantes moins matures et moins rentables, il est plus que probable que ces économies seraient encore davantage substantielles pour l’ensemble de l’écosystème, et bien sûr, pour les utilisateurs finaux.
Quant au point 5, l’opportunité d’une MNBC apparaît clairement pour les pays ou continents qui ont laissé des acteurs privés non bancaires – comme les opérateurs de téléphonie mobile – émettre et gérer la monnaie électronique. Il s’agit bien sûr en particulier de l’Afrique. Les wallets développés par les opérateurs téléphoniques (MNO) ne sont en premier lieu nativement pas interopérables, et l’interopérabilité est construite ces derniers temps par des plateformes développées par des acteurs privés – tels MFS Africa. En outre, la monnaie électronique qui s’y échange est une monnaie avec deux intermédiaires vis-à-vis de la banque centrale : les MNO en tant qu’émetteurs des solutions techniques, et les banques, qui détiennent les comptes où est cantonnée la monnaie électronique. À l’opposé, une MNBC est directement émise – et donc contrôlée – par la banque centrale. Un argument qui devrait être pris en considération par les banques centrales, et – pourquoi pas ? – en particulier dans le cadre du projet de nouvelle monnaie ECO pour l’Afrique de l’Ouest. Si les autorités ne se saisissent pas du sujet de la monnaie digitale, d’autres acteurs non africains et/ou non souverains sont d’ores et déjà dans les starting-blocks pour le faire : le bitcoin, le DCEP chinois ou le diem de Facebook, voire les initiatives visant à connecter les pays pour des paiements transfrontaliers en temps réel – telles que l’initiative de MNBC en cours entre les banques centrales de Chine, des Émirats Arabes Unis, de Thaïlande et de Hong Kong.