Monnaie fiduciaire, monnaie électronique et crypto-monnaies

La monnaie à l’heure du digital

Créé le

21.02.2019

-

Mis à jour le

04.03.2019

Depuis 10 ans, de nouvelles formes de monnaies ont vu le jour : les cryptomonnaies, dont la plus connue est le bitcoin. Elles ne sont cependant ni la première forme de monnaie alternative, ni la première forme de monnaie digitale. Mais elles présentent des caractéristiques qui leur sont propres. Explication et comparaison par rapport aux autres formes de monnaies, fiduciaire ou électronique.

La monnaie se rapporte aujourd’hui essentiellement aux pièces et aux billets en circulation (monnaie fiduciaire) ainsi qu’aux dépôts bancaires des agents économiques (monnaie électronique). Pendant longtemps, la monnaie a en réalité été tout autre chose. Tout d'abord des monnaies-marchandises, sous la forme par exemple de coquillages ou de grains de poivre, puis des monnaies-métalliques en métal précieux (or, argent ou bronze).

De nos jours, les économistes définissent généralement la monnaie de manière « fonctionnelle ». Ainsi, n'importe quel bien physique aux caractéristiques inaltérables ayant une valeur reconnue par tous (un métal précieux tel que l’or par exemple) peut de principe être considéré comme étant un intermédiaire des échanges (on dit parfois bien numéraire) s'il répond à un instant donné aux trois fonctions suivantes :

– il permet d'exprimer les prix (unité de compte) ;

– il facilite les échanges (intermédiaire des échanges) ;

– et il permet de conserver la richesse (réserve de valeur).

Bien entendu, dans le cas de l’or, qui ne se transporte pas facilement et qui n’est pas parfaitement divisible en pratique, une solution consiste à utiliser des billets, dont la conversion en or est possible à tout instant, comme intermédiaire des échanges. Toutefois, depuis la fin des accords de Bretton Woods en août 1971, la convertibilité du dollar en or est arrêtée. De nos jours, les monnaies officielles comme l’euro ou le dollar ne sont adossées à aucun actif physique (« fiat money ») et ne reposent donc que sur la confiance que leurs utilisateurs placent en elles.

Depuis un peu moins de 10 ans, du fait des innovations technologiques, de nouvelles formes de monnaies ont vu le jour : les cryptomonnaies, dont le bitcoin est certainement la forme la plus connue. Leur originalité tient au fait qu’elles sont uniquement digitales, c’est-à-dire qu’elles n’existent pas sous forme de billets ou de pièces de monnaies et que la certification (ou la validation) des paiements en cryptomonnaies est effectuée de manière totalement décentralisée.

Monnaie Banque Centrale et monnaie interne

La monnaie électronique, essentiellement constituée de dépôts bancaires, représente 90 % de la monnaie en circulation alors que la monnaie fiduciaire (les pièces et les billets, dont l’émission est à la discrétion des banques centrales) n’en représente que 10 % [1] . Les dépôts bancaires représentent ce que l’on appelle de la monnaie « interne au système bancaire » et elle est créée par les banques commerciales au travers de l’octroi de crédit. Ainsi, lorsqu’une banque accorde un crédit de 25 000 euros à un client par exemple pour l’achat d’un véhicule, elle crée ces 25 000 euros en monnaie interne par un pur jeu d’écritures comptables. En effet, cette somme se retrouve provisoirement sur le compte de l’emprunteur (le client) et, une fois la voiture achetée, elle se retrouve sur le compte du vendeur de voiture. Si l’on suppose pour faire simple que le vendeur détient également un compte dans cette même banque, alors, l’achat du véhicule a bien engendré une création de monnaie (interne) de 25 000 euros [2] .

Même si, aujourd’hui, personne ne fait de différence entre la monnaie Banque Centrale (les pièces et les billets) et la monnaie interne (les dépôts bancaires), cette dernière est cependant vulnérable à une perte de confiance. En effet, certains déposants pourraient vouloir retirer leurs dépôts par peur d’une faillite de leur banque [3] . Que les raisons de ces retraits soient ou non fondées, si suffisamment de déposants décident à leur tour de retirer leurs avoirs, cela peut engendrer la faillite de cette banque. Lorsque la banque fait effectivement faillite, même si les raisons du retrait étaient infondées a priori, elles le deviennent a posteriori et on parle dans ce cas d’anticipations autoréalisatrices. Pour éviter ce risque de panique bancaire lié à des anticipations possiblement autoréalisatrices, cette monnaie interne au système bancaire bénéficie d’un triple soutien :

– les dépôts sont garantis. En France, le « garant » est le Fonds de Garantie des Dépôts et de Résolution (FGDR) et à terme, le pilier 3 de l’union bancaire devrait établir un garant au niveau européen, mais les discussions à ce sujet sont toujours en cours ;

– la Banque Centrale Européenne (BCE) joue le rôle de prêteur en dernier ressort, c’est-à-dire qu’elle peut créer de la monnaie Banque Centrale qu’elle peut alors prêter en période de crise (de liquidité) à un producteur de monnaie interne (banque commerciale) qui se trouverait en difficulté ;

– le paiement de l’impôt sur les revenus ou de l’impôt des sociétés se fait en utilisant la monnaie officielle (par exemple l’euro).

En tant qu’intermédiaire financier, c’est aussi le rôle de la banque productrice de cette monnaie interne de certifier les transactions qui ont lieu de manière électronique (par exemple un paiement par carte bancaire). En ce sens, le système bancaire actuel peut être qualifié de « centralisé » puisque les transactions sont vérifiées par un petit nombre d'acteurs régulés agissant comme tiers de confiance. C'est justement sur ce point-là qu'apparaît la principale différence entre la monnaie interne au système bancaire et la vision proposée par les cryptomonnaies, qui sont toutes les deux des monnaies électroniques.

Cryptomonnaies et monnaies alternatives

Plutôt que de recourir à une gestion centralisée des certifications par une institution unique, les cryptomonnaies proposent, pour la très grande majorité d'entre elles, une gestion décentralisée, où la vérification des transactions peut être réalisée par tout membre du réseau via la blockchain.

Cette vision libertaire de la monnaie se rapproche d’ailleurs des propositions de Friedrich Hayek (1976) de « dénationaliser la monnaie » et de mettre en concurrence des monnaies privées [4] . La crise financière de 2008, et la défiance envers le système bancaire et financier ont d'ailleurs participé à l'émergence des cryptomonnaies en tant qu'alternatives au système en place. L’existence de monnaies alternatives à la monnaie officielle n’est cependant pas nouvelle : il existe depuis longtemps des monnaies alternatives (ou complémentaires) mais non électroniques, telles que le WIR en Suisse, fondé en 1934. Plus récemment, en France, certaines régions ont également lancé des monnaies alternatives, comme le Galléco en Bretagne, qui est une monnaie alternative non électronique utilisée comme moyen de paiements dans certains commerces.

Une monnaie purement digitale

Il est important de noter à ce stade que la monnaie électronique (ou digitale) n’est pas nouvelle et coexiste en réalité depuis plusieurs décennies avec la monnaie fiduciaire (billets et pièces). Ainsi le fait de payer avec une carte bancaire dans un magasin ou sur Internet repose également sur un principe de cryptographie (voir encadré).

Mais ce que l’on appelle cryptomonnaie aujourd’hui est en réalité une monnaie purement digitale (c’est-à-dire qui n’existe pas sous forme de cash) qui se ramène uniquement à un codage numérique sous forme binaire. Contrairement à la monnaie électronique usuelle (les dépôts bancaires), une monnaie purement digitale (cryptodevise ou cryptomonnaie) comme le bitcoin ne bénéficie d’aucune forme de soutien public. Les avoirs en cryptomonnaie ne sont pas garantis par l’État et les « producteurs » (émetteurs) de cryptomonnaies n’ont bien entendu pas accès à une Banque Centrale pour se refinancer. Enfin, le paiement des impôts n’est à ce jour (cela viendra peut-être…) pas possible en cryptomonnaie.

Enfin, une autre différence majeure entre les cryptomonnaies et les monnaies traditionnelles concerne l'offre de monnaie. Par exemple, dans le cas du bitcoin, l'offre de monnaie est limitée à 21 millions de bitcoins, et la croissance de l'offre de monnaie est définie ex-ante par un algorithme. L'offre de bitcoins est parfaitement prévisible et ne dépend en aucun cas des conditions macroéconomiques. Au contraire, l'offre de monnaie en euro est contrôlée par la Banque Centrale Européenne. Cette offre de monnaie en euro n'a pas de plafond et son rythme de croissance n'est pas prévisible. Cette imprévisibilité peut être vue comme un désavantage, mais, en réalité, cela permet de lisser les cycles économiques et d'éviter les périodes de déflation [5] .

Toute monnaie purement digitale pour laquelle il n’existe aucune institution centralisée qui en certifie les transactions doit faire face au problème de la reproduction à coût nul (à l’instar des biens d’information, cf Encadré 2) qui porte le nom de problème de la double dépense. Puisqu’un codage numérique est aujourd’hui très simple à reproduire sur un ordinateur personnel à un coût négligeable, si un individu A dispose de 100 unités d’une monnaie purement digitale et qu’il souhaite payer un individu B en échange d’un bien pour un montant de 100 unités de cette monnaie, il ne doit pas être possible pour l’individu A d’utiliser une seconde fois ces 100 unités. En créant par exemple lui-même 100 nouvelles unités de cette monnaie (comme dans un jeu électronique) ou en réécrivant par exemple l’histoire des transactions passées (c’est-à-dire en recréant un nouveau fichier dans lequel ces 100 unités de monnaies n’ont jamais été dépensées), l’individu A pourrait ainsi théoriquement dépenser deux fois ces 100 unités.

En ce qui concerne les paiements par voie électronique en monnaie (interne), ceci est bien entendu impossible puisque la transaction est certifiée par l’émetteur de cette monnaie interne, c’est-à-dire par la banque elle-même. Pour être très concret, lorsqu’un individu A effectue un paiement par carte bancaire de 100 euros pour payer un individu B (par exemple un magasin), le compte bancaire de l’individu A va être débité de 100 euros et le compte bancaire de l’individu B (le magasin) sera crédité de cette même somme. Il est donc impossible pour l’individu A (ou en tout cas extrêmement difficile) d’aller supprimer toute trace de cette transaction afin de ne pas être débité de ces 100 euros. De tels paiements par carte bancaire ont lieu quotidiennement sans que l’on y pense mais cela repose de manière cruciale sur l’existence d’un tiers de confiance (la banque) qui certifie les transactions. Pour une cryptomonnaie telle que le bitcoin, une telle institution de confiance certifiant les transactions n’existe pas et il faut donc trouver une manière de résoudre ce problème de la double dépense. Il faut donc d’une part rendre très difficile la double dépense et d’autre part inciter les protagonistes à se comporter de manière honnête. À ce jour, en ce qui concerne le bitcoin, la validation des transactions est effectuée de manière purement décentralisée [6] .

Dans un second article sur le même sujet, nous discuterons la possibilité ou non pour une cryptomonnaie de devenir une réelle monnaie d’échange.

 

1 Au troisième trimestre 2018, les billets en circulation représentaient 1 150 milliards alors que l’agrégat M2 (qui comprend M1 et auquel s’ajoutent disons les dépôts bancaires) représentait 11 567 milliards. Voir le site Internet de la BCE : http://sdw.ecb.europa.eu/reports.do?node=1000003501.
2 Cette création monétaire se fait uniquement par un jeu d’écritures comptables puisque la banque (commerciale) n’est pas habilitée à créer pour 25 000 euros de billets nouveaux. Cet exemple suggère d’ailleurs que dans une économie bancarisée, les crédits font les dépôts et non l’inverse.
3 C’est ce qui s’est par exemple passé pour la banque britannique Northern Rock en 2007.
4 Voir F. Hayek (1976), Denationalisation of Money: The Argument Refined, Ludwig von Mises Institute.
5 C’est, par exemple, parce que le taux d’inflation observé dans un certain nombre de pays de la zone euro en 2016 était inférieur à la cible de la Banque Centrale Européenne, à savoir un taux proche mais légèrement inférieur à 2 % (c’est-à-dire qu’il y avait un risque de déflation) qu’elle a abaissé son taux directeur à un niveau de 0 %.
6 La manière dont cela peut fonctionner est complexe et repose sur des résultats d’informatique distribuée, sans lien direct avec la finance.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº830
Notes :
1 Au troisième trimestre 2018, les billets en circulation représentaient 1 150 milliards alors que l’agrégat M2 (qui comprend M1 et auquel s’ajoutent disons les dépôts bancaires) représentait 11 567 milliards. Voir le site Internet de la BCE : http://sdw.ecb.europa.eu/reports.do?node=1000003501.
2 Cette création monétaire se fait uniquement par un jeu d’écritures comptables puisque la banque (commerciale) n’est pas habilitée à créer pour 25 000 euros de billets nouveaux. Cet exemple suggère d’ailleurs que dans une économie bancarisée, les crédits font les dépôts et non l’inverse.
3 C’est ce qui s’est par exemple passé pour la banque britannique Northern Rock en 2007.
4 Voir F. Hayek (1976), Denationalisation of Money: The Argument Refined, Ludwig von Mises Institute.
5 C’est, par exemple, parce que le taux d’inflation observé dans un certain nombre de pays de la zone euro en 2016 était inférieur à la cible de la Banque Centrale Européenne, à savoir un taux proche mais légèrement inférieur à 2 % (c’est-à-dire qu’il y avait un risque de déflation) qu’elle a abaissé son taux directeur à un niveau de 0 %.
6 La manière dont cela peut fonctionner est complexe et repose sur des résultats d’informatique distribuée, sans lien direct avec la finance.