Financement

Mobiliser les marchés locaux pour les infrastructures

Créé le

14.09.2020

Les premiers financeurs des infrastructures en Afrique sont les gouvernements africains suivis de la Chine, et la participation du secteur privé reste faible. Le développement des marchés obligataires locaux assortis d’un cadre réglementaire incitatif permettrait de répondre en partie aux importants besoins de financement, alors que les capitaux longs disponibles sont considérables sur le continent.

Il est prouvé qu’une économie en croissance a besoin d'infrastructures pour soutenir son expansion. L’indice de développement des infrastructures en Afrique [1] , construit par la Banque Africaine de Développement (BAD), permet de suivre l’évolution de l’amélioration des infrastructures sur une décennie (voir Tableau 1). Il donne un score élevé au pays en fonction du niveau de développement des infrastructures. On note que 8 pays seulement ont des scores supérieurs à 50 sur 100, ce qui traduit que le niveau des infrastructures dans la majorité des pays reste très faible.

Or la population africaine augmente et s’urbanise rapidement. Les villes africaines vont accueillir 24 millions de personnes chaque année jusqu’en 2045.

Cet article permet d’indiquer les tendances actuelles du financement des infrastructures en Afrique et de ressortir le potentiel des marchés obligataires locaux.

L’état du financement

La BAD estime les besoins annuels pour le financement des infrastructures à 130-170 milliards de dollars (2018). Chaque année, le Consortium pour les infrastructures en Afrique (ICA) [2] publie un rapport sur les « Tendances du financement des infrastructures en Afrique ». Les graphiques 1, 2 et 3 informent sur les montants engagés, les sources et l’allocation régionale des financements.

Le volume des financements est passé de 75,4 milliards de dollars en 2014 à 100,8 milliards en 2018 avec la déclinaison suivante (en milliards de dollars) : l’énergie (43,8), les transports (32,5), l’eau (13,3), ICT (7,1) et multisectoriel (4,1).

Pour 2018, on constate que l’Afrique australe (avec l’Afrique du Sud) suivie par l’Afrique de l’Ouest sont les deux régions qui ont reçu plus de financement.

À propos des sources de financement, on peut faire les constatations suivantes :

1. Le financement public domine. Le financement des infrastructures en Afrique est essentiellement assuré par des acteurs publics (externes et internes). Les gouvernements africains arrivent en premier avec une moyenne annuelle de 32 milliards de dollars investis sur une moyenne annuelle 80 milliards entre 2014 et 2018. Les membres de l’ICA et la Chine sont les deux autres principaux groupes d’investisseurs.

2. La participation du secteur privé reste limitée. C’est la plus faible en moyenne annuelle entre 2014 et 2018 avec 5,4 milliards de dollars. En utilisant la base de données de la Banque Mondiale sur la participation du secteur privé dans le financement des infrastructures [3] (World Bank PPI database) couvrant 48 pays africains sur 24 ans, entre 1994 et 2017, on constate que la participation du secteur privé est plus importante dans la production d’énergie (environ 52 %), suivi du secteur des transports (environ 25 %) et des TIC (16 %). Elle concerne plus les projets Greenfield (projet nouveau) et les infrastructures économiques (qui ont une rentabilité financière). Six pays représentent environ 2/3 du volume des investissements et 40 % des projets : l’Afrique du Sud, le Maroc, le Nigeria, l’Égypte, le Ghana et l’Algérie.

Mobilisation des marchés obligataires locaux

La mobilisation des ressources de la sphère financière nécessite la mise à disposition d’un certain nombre d’incitations sur la durée. C’est le rôle du secteur public de réduire le risque idiosyncratique et de montrer que les investissements peuvent résister au cycle des élections politiques par exemple. Les règles du jeu ne doivent pas être changées trop souvent et sans préavis, pour permettre aux participants d'avoir des horizons de planification raisonnables.

Un aspect des infrastructures est que les actifs de ces projets ne sont pas facilement transférables. Dans de nombreux cas en Afrique, il est possible de les titriser. En effet, si on considère les infrastructures qui ont une valeur marchande (télécoms, autoroutes, ports, etc.), leur financement peut être basé sur les flux de trésorerie (cash-flow based). La titrisation [4] va permettre que les actifs de l'institution prêteuse soient retirés de son bilan. Puis, ces actifs sont financés par les investisseurs au moyen d'un instrument financier négociable comme une émission obligataire. La titrisation a des effets sur l’ensemble du système financier dans le sens où elle augmente le nombre de titres de créances sur le marché et contribue ainsi à la mobilisation de liquidités supplémentaires. Ce qui montre la place centrale que tient le développement d’un marché obligataire vu que les banques, du fait de leurs propres passifs, sont limitées dans leur capacité à financer des projets nécessitant des financements longs.

Le développement des marchés obligataires commence souvent par le marché des titres publics. Il permet de mieux exécuter l’évaluation financière des autres actifs. Depuis les années 2000, de nombreux pays africains ont largement développé leurs marchés obligataires domestiques comme une source alternative de financement pour leurs économies. Dans les années 1990, moins de cinq pays pouvaient émettre un titre obligataire de maturité 5 ans. Les discussions sur le développement des marchés locaux portaient davantage sur l’extension de maturité de 3 mois à 6, à 9 voire 12 mois. D’autres discussions portaient sur la création de spécialistes en valeurs du trésor. Le total des émissions des titres publics est passé de 28 milliards de dollars en 2000 à plus de 200 milliards en moyenne depuis 2009 [5] . C’est un encours de plus de 400 milliards de dollars en monnaies locales à fin 2019. Les émissions d’eurobonds ont déjà dépassé la barre des 100 milliards. Si on se réfère aux estimations d’ICMA à partir des données Bloomberg, l’encours des obligations d’entreprises est estimé à environ 149 milliards de dollars, largement dominé par les entreprises sud-africaines pour une valeur de 95,7 milliards.

L’expansion de ces marchés a permis de réduire la vulnérabilité de nombreux pays aux chocs externes. D’une part, les réformes entreprises ont contribué à renforcer la demande sur le marché interne de la dette ; à soutenir des politiques macroéconomiques plus stables ; et à promouvoir une évolution vers des systèmes de retraite gérés de manière professionnelle. On note par exemple que le total des actifs des fonds de pension en Afrique est d’environ 372 milliards de dollars uniquement pour 11 pays et que l’industrie de la gestion d’actifs dépasse les 600 milliards de dollars [6] . D’autre part, des initiatives ont également été prises du côté de l’offre avec le recours régulier des entités publiques et privées au marché de la dette domestique, une évolution vers une plus grande prévisibilité des emprunts, la transparence dans l'émission de la dette et les tentatives de création de titres de référence liquides pour l’établissement d’une courbe de rendement crédible.

Cadre d’évaluation du financement des infrastructures

La réalité est que les capitaux longs disponibles en Afrique sont considérables. Les pays sont en compétition pour mobiliser ce capital. Ces ressources longues (africaines et internationales) iront prioritairement vers les juridictions qui présenteront les cadres réglementaires les plus favorables au financement de l’économie. Il est indispensable d’avoir un cadre réglementaire incitatif, lisible et plus résilient dans la durée, favorable au financement de long terme de l’économie. Ainsi, le cadre de référence suivant [7] peut permettre aux gouvernements et aux sponsors privés d'évaluer l'éligibilité d'un projet : (1) Analyse des caractéristiques liées au risque de crédit ; (2) Analyse des caractéristiques du marché ; (3) Analyse des caractéristiques de mise en œuvre ; (4) Processus de financement.

Pour les États africains, une priorité doit être accordée à l’amélioration continue du savoir-faire par les entités publiques et les privés locaux. En d’autres termes, la politique des infrastructures doit favoriser le renforcement des compétences pour les PME locales, les ingénieurs, les juristes, les gestionnaires, les fonctionnaires, les techniciens, etc. C’est ainsi que le développement des infrastructures peut servir de socle au développement technologique du continent.

 

1 http://infrastructureafrica.opendataforafrica.org/rscznob/africa-infrastructure-development-index-aidi-2020.
2 L’ICA compte parmi ses membres les gouvernements et les organismes de développement de tous les pays du G7 (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon et Royaume-Uni), la République d’Afrique du Sud, le Groupe de la Banque Africaine de Développement (GBAD), la Commission européenne, la Banque Européenne d’Investissement et le Groupe de la Banque Mondiale. Les membres africains du Consortium ont pour chef de file la Banque Africaine de Développement, tandis que la Commission de l’Union africaine, l’Agence de planification et de coordination du nouveau partenariat pour ledéveloppement de l’Afrique (NEPAD) et les Communautés économiques régionales participent aux réunions du Consortium en qualité d’observateurs.
3 Cette base inclut les projets de partenariats public-privé (PPP) et aussi d’autres types de contrats avec le secteur privé dans l’exécution et/ou la gestion des infrastructures par exemple.
4 Il s'agit d'un processus par lequel les actifs illiquides (c’est-à-dire non transférables ou non échangeables) sont transférés dans une forme plus liquide d'actifs et distribués à un large éventail d'investisseurs à travers les marchés de capitaux. Le titre est garanti par les flux de trésorerie attendus des actifs.
5 www.africanbondmarkets.org (AFMI).
6 Données Making Finance Work for Africa; Riscura (2018 et 2019) et PWC (2018).
7 C. Mbeng Mezui (2013), « Structured Finance – Conditions for Infrastructure Project Bonds in African Markets », Banque Africaine de Développement.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº848
Notes :
1 http://infrastructureafrica.opendataforafrica.org/rscznob/africa-infrastructure-development-index-aidi-2020.
2 L’ICA compte parmi ses membres les gouvernements et les organismes de développement de tous les pays du G7 (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon et Royaume-Uni), la République d’Afrique du Sud, le Groupe de la Banque Africaine de Développement (GBAD), la Commission européenne, la Banque Européenne d’Investissement et le Groupe de la Banque Mondiale. Les membres africains du Consortium ont pour chef de file la Banque Africaine de Développement, tandis que la Commission de l’Union africaine, l’Agence de planification et de coordination du nouveau partenariat pour ledéveloppement de l’Afrique (NEPAD) et les Communautés économiques régionales participent aux réunions du Consortium en qualité d’observateurs.
3 Cette base inclut les projets de partenariats public-privé (PPP) et aussi d’autres types de contrats avec le secteur privé dans l’exécution et/ou la gestion des infrastructures par exemple.
4 Il s'agit d'un processus par lequel les actifs illiquides (c’est-à-dire non transférables ou non échangeables) sont transférés dans une forme plus liquide d'actifs et distribués à un large éventail d'investisseurs à travers les marchés de capitaux. Le titre est garanti par les flux de trésorerie attendus des actifs.
5 www.africanbondmarkets.org (AFMI).
6 Données Making Finance Work for Africa; Riscura (2018 et 2019) et PWC (2018).
7 C. Mbeng Mezui (2013), « Structured Finance – Conditions for Infrastructure Project Bonds in African Markets », Banque Africaine de Développement.