Les enjeux climatiques sont au cœur des préoccupations des parties prenantes des banques : collaborateurs, clients, ONG, mais aussi régulateurs et superviseurs
Les autorités comme les banques rodent leur approche, et les échanges sont nombreux pour converger vers des méthodes pertinentes. S’inscrivant dans ce dialogue, l’Autorité bancaire européenne (ABE) et l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR) ont chacune annoncé fin 2019 le lancement d’un exercice exploratoire de stress-test pour estimer la sensibilité des banques au risque climatique, sur une base de volontariat. Les résultats de ces premiers exercices ne seront publiés que de manière agrégée pour avoir une première mesure de la sensibilité du système financier.
Société Générale s’est portée volontaire sur ces deux exercices. Celui de l’ABE consiste essentiellement à fournir un inventaire des encours de crédit européens avec les paramètres internes de risque (probabilité de défaut, etc.), ainsi qu’une première application de la taxonomie des activités durables de l’Union européenne ; l’ABE appliquera sur ces encours sa propre méthode de stress, non publiée à ce jour. À l’inverse, le stress-test piloté par l’ACPR pour les établissements français fournit des scénarios mais laisse à chaque banque le soin de développer et mettre en œuvre sa propre approche – ce sera l’objet de la suite de cet article.
Le risque climatique peut être abordé par une banque sous deux angles (« double matérialité ») :
– d’une part l’impact de son activité bancaire sur le climat, en particulier via les industries qu’elle contribue à financer ;
– d’autre part l’impact financier du risque climatique, qui peut affecter la qualité de crédit de certains clients, ou produire des fluctuations sur les marchés. C’est ce second angle de lecture qui est retenu dans le stress.
Par ailleurs, les scénarios considèrent non pas le risque « physique » induit par le changement climatique, mais plutôt le risque dit de « transition », c’est-à-dire l’incapacité pour un client de s’adapter aux changements réglementaires et technologiques engendrés, sur leur marché, par le processus de transition vers une économie à bas carbone.
Scénarios ACPR
L’ACPR fournit ainsi trois scénarios de transition qui aboutissent tous à des émissions nettes de gaz à effet de serre nulles en 2050 (objectif cohérent avec l’Accord de Paris) :
– une transition ordonnée, qui démarre dès 2020, laissant ainsi le temps aux acteurs économiques de s’adapter ;
– une transition retardée, avec une réglementation qui ne s’instaure qu’à partir de 2030 mais dont l’intensité vise à rattraper le temps perdu, avec en parallèle une hausse marquée du prix des émissions de CO2 ;
– une transition accélérée, où une réglementation plus contraignante à partir de 2025 permet d’atteindre l’essentiel de l’objectif d’ici 2035, mais avec un retard dans les développements des technologies sobres en carbone.
Spécificités du stress-test climatique
Comme pour les stress-tests habituels (stress internes dans le cadre du budget et de la planification du capital, ou encore stress-test ABE bi-annuel), il s’agit de projeter le bilan et le compte de résultats de la banque dans plusieurs scénarios, et à plusieurs horizons de temps, en partant de la situation fin 2019. Il y a néanmoins deux spécificités notables :
– les horizons retenus pour l’exercice (2025, 2035, 2040, 2050) sont sans commune mesure avec l’horizon habituel (3 à 5 ans), afin d’observer la pleine matérialisation du risque de transition ;
– les scénarios sont donnés en termes de variables macroéconomiques (PIB, inflation, chômage…) et de paramètres de marché (taux, change…). Étant donné le caractère discriminant du secteur d’activité dans la sensibilité au risque de transition climatique, certains paramètres sont donnés par secteur : pour le risque de crédit, valeur ajoutée (VA) et chiffre d’affaires (CA) ; pour le risque de marché, prix des actions et des obligations.
Au bout du compte, chacun des trois scénarios de transition climatique s’est traduit en un stress sur le portefeuille de crédit et sur les activités de marché, avec un axe sectoriel déterminant, et sur un horizon de stress inhabituellement long.
Organisation interne
Un projet a été lancé pour répondre à cet exercice, dans des délais assez contraints. Il s’appuie sur la plate-forme de stress-test existante, qui mobilise les équipes d’Enterprise-Risk Management, de modélisation crédit, et de risque de marché ; mais bien sûr, il a dû adapter cette plate-forme aux spécificités de l’exercice, avec l’aide des économistes internes et des experts en gestion du risque climatique.
Approche retenue pour le risque de marché
Les chocs sur les paramètres à appliquer aux activités de marché sont bien spécifiés et n’impliquent pas de développer une méthodologie dédiée ; la difficulté est plus d’ordre opérationnel, l’axe sectoriel n’étant pas usuel sur le risque de marché.
Approche retenue pour le risque de crédit
Principes classiques de la projection du risque de crédit d’un portefeuille
Pour le risque de crédit, l’exercice requiert l’ajout de l’axe sectoriel au cadre habituel de projection. Il est utile pour cela de décrire brièvement ce cadre, devenu relativement standard dans l’industrie bancaire notamment grâce aux stress-tests bisannuels menés par l’ABE.
Schématiquement, on commence par segmenter le portefeuille en sous-portefeuilles ayant des sensibilités aux mêmes paramètres du scénario (PIB, taux de chômage…). Cette segmentation est conforme à celle retenue pour le calcul des provisions dans le cadre IFRS9 : grandes entreprises, PME, particuliers…
Sur chacun des segments, on calibre des matrices de transition (migration) qui donnent la probabilité que la note de crédit d’un client (credit rating) évolue vers une autre note sur un an. Ce calibrage repose sur une régression des transitions et défauts observés sur les évolutions historiques des paramètres macroéconomiques tels que le PIB. On utilise ces matrices pour projeter la qualité de crédit du segment d’un horizon à l’autre, et ce jusqu’au dernier horizon du stress. On combine cette évolution de la qualité de crédit avec des hypothèses sur l’évolution des encours issues soit de considérations expertes, soit de modèles également calibrés sur des historiques.
À chaque horizon, on applique les moteurs de calcul comptable et réglementaire pour calculer, sur le segment, les provisions IFRS9 (Expected Credit Loss) et les encours pondérés (RWA credit). On dispose ainsi d’une trajectoire de Coût du risque et de RWA crédit sur chaque segment.
Adaptation du cadre de projection aux besoins de l’exercice
La dimension sectorielle nécessite d’enrichir le cadre décrit ci-dessus via :
– des hypothèses spécifiques sur les encours par secteur ;
– des coefficients sectoriels qui s’appliquent sur les probabilités de transition et la probabilité de défaut (PD) des clients du segment Entreprises, de manière à refléter la sensibilité de leur secteur au risque de transition.
Encours
La méthode ACPR impose un bilan statique jusqu’au premier horizon de temps (2025) ; au-delà, pour le segment des Entreprises, on suppose que les encours d’un secteur varient comme sa valeur ajoutée (VA) dans le scénario ACPR. Par exception, une évolution spécifique des encours est retenue pour les sous-secteurs « pétrole & gaz » et « charbon thermique » afin de refléter les engagements de réduction, voire de sortie. Enfin, les encours sur les autres types de clients (ménages, souverains…) vont évoluer comme le PIB de leur région
Coefficients sectoriels
Ces coefficients vont capturer la sensibilité spécifique de chacun des 20 secteurs identifiés par l’ACPR comme les plus sensibles : charbon, métallurgie, électricité, gestion des déchets, etc. Leur calibrage se fait en deux étapes : la première vise à différencier/discriminer les secteurs, en regroupant les secteurs ayant la même sensibilité au risque de transition ; la seconde quantifie ce risque via un facteur multiplicatif appliqué à la PD de tous les secteurs du même groupe.
Leçons
Fin octobre 2020, les calculs sont encore en cours. Les premiers résultats indiquent néanmoins que le modèle de projection se comporte conformément à l’intuition, avec notamment un impact marqué de la dimension sectorielle. C’est au fond l’objectif premier de cet exercice pilote : tester une approche qui pourra ensuite être affinée et généralisée au reste de l’industrie bancaire, en assurant une bonne comparabilité. En parallèle, les banques développent des méthodes complémentaires pour leur pilotage interne : approches granulaires qui ne restent pas au niveau du secteur mais qui évaluent directement le risque propre des principaux clients (en tenant compte de leur stratégie spécifique d’adaptation) ; ou encore dispositif de suivi du risque physique, en complément du risque de transition.