Quelques mois après le déclenchement de la crise indienne, qu’est-ce qui a changé ?
La crise de la microfinance dans l’État de l’Andhra Pradesh s’est traduite par une détérioration des taux de remboursement des prêts. Par ailleurs, la valorisation boursière de l’IMF SKS a fortement chuté : après avoir été introduit à près de 1 000 roupies en août, le titre a grimpé jusqu’à 1 400 roupies en septembre, avant de s'effondrer. Le 9 mai, il cotait à 270 roupies (voir Graphe). SKS a d’ailleurs changé de stratégie, puisqu’il est en train d’ouvrir une cinquantaine d’officines pratiquant des prêts sur gages, activité plus proche de celle d’usuriers que du microcrédit.
Paradoxalement, le risque de cette crise est que seules les grosses IMF comme SKS parviennent à s’en sortir, grâce à la diversification de leurs activités et celles menées à l’extérieur de l’État d’Andhra Pradesh. Elles s’appuient d’ailleurs sur ce dernier argument pour essayer d’obtenir de ne plus être soumises aux législations locales. Les petites institutions ne bénéficient pas de ces atouts, ni d’appuis influents en Inde ou dans le reste du monde.
Les praticiens et théoriciens de la microfinance sont très partagés sur l’entrée en Bourse de certaines IMF, comme SKS. Quelle est votre position ?
On ne peut pas dire qu’en soi, l’entrée en Bourse pour accroître son capital disponible est une mauvaise chose : cela fait partie du capitalisme et la microfinance n’en est pas exclue ; elle n’est pas exclusivement du ressort de l’économie sociale et solidaire. Compartamos, au Mexique, est un exemple d’entrée en Bourse réussie pour une IMF : elle a pu démultiplier sa capacité d’action sans s’éloigner de son objectif affiché qui est une large inclusion de la population financièrement exclue.
Du fait de la croissance rapide de SKS, la qualité des agents de crédit qu’elle a recrutés a diminué. L’afflux massif de capitaux a conduit à une course en avant et une forme de compétition entre les institutions s’est instaurée. Il y a eu une rupture dans le modèle. Les prêts distribués avaient de moins en moins souvent pour finalité le financement d’une entreprise. Ils étaient de plus en plus assimilables à du crédit à la consommation sur quelques mois ou servaient à équilibrer les entrées et sorties de cash. Il est d’ailleurs plus sûr pour une IMF de se faire rembourser tous les 4 mois un prêt de ce type et d’en octroyer un nouveau, que de prêter à 2 ans, en une fois, pour un projet d’entreprise.
Ceci explique pourquoi on ne voit pas l’impact qu'a eu cette croissance des microcrédits sur la production économique. L’endettement des familles s’accroissait, mais pour un usage des fonds qui n’entraînait pas une augmentation significative des activités. Il ne fallait qu’un déclic pour que le système entre en crise. Ce fut le cas durant l’été 2010, avec des pluies diluviennes qui ont fait chuter l’emploi agricole et l’arrêt d’un programme de financement d’emplois publics pour les plus pauvres. Mais au lieu de rééchelonner les prêts, les IMF ont exigé leur remboursement avec une grande violence à l’égard des clients surendettés.
Une course au client n’est pas exclusive des IMF cotées. Au Maroc, où les IMF sont à but non lucratif, une forte crise s’est tout de même produite. Elle a été jugulée par intervention des pouvoirs publics.
Quel est le rôle de l’épargne dans l’offre de la microfinance ?
La collecte de l’épargne est une dimension importante, elle rend les IMF plus solides. Par ailleurs, si un emprunteur est aussi épargnant, il est plus incité à rembourser et en tout cas, à l’inverse de ce que l’on a vu en Inde ou au Nicaragua, à ne pas attaquer les agences de microcrédit.
Il est également important de proposer une offre de micro-assurance. Dans certaines parties du monde, la commercialisation de ces produits est rendue complexe par le fait qu’ils sont associés à la mort. Mais on peut facilement coupler épargne et assurance, en versant par exemple un capital retraite destiné à un destinataire désigné en cas de décès du contractant. Il s’agit de répondre au paradoxe qui veut que les personnes les plus exposées aux risques dans le monde sont celles qui sont les moins couvertes contre eux. Comment voulez-vous que les populations réduisent fortement leur natalité si rien n’est mis en place pour assurer leur retraite en remplacement ? Et quand elles le font, on peut être inquiet pour leur situation dans une ou deux générations.
Toutefois, les montants à payer pour les primes d’assurance sont souvent trop élevés pour les capacités financières des populations. Aussi est-il indispensable, pour ce type de financement, d’avoir une articulation entre le public et le privé. Penser la microfinance comme étant autonome financièrement est un mythe. Des subventions sont nécessaires. Seules 300 à 500 IMF sur la dizaine de milliers dans le monde sont autonomes.
La « financiarisation » de la microfinance, avec l’intervention d’investisseurs internationaux, a été vivement critiquée. Quel avis portez-vous sur les fonds de microfinance qui drainent une partie de l’épargne du Nord vers le Sud ?
L’afflux de capitaux peut générer, au niveau des bénéficiaires, un risque de cavalerie. Pour autant, il ne serait pas raisonnable d’arrêter de financer la microfinance. Le comportement des grands bailleurs de fonds – en particulier les fonds de microfinance suisses qui captent un quart des placements en microfinance – a évolué. Ils ont pris conscience que l’on ne peut pas ainsi infiniment dégager des rendements extraordinaires. Ils ont également compris que tout investissement nécessitait une connaissance de terrain des IMF financées. Enfin, si jusque-là les fonds allaient essentiellement à un tout petit nombre d’institutions, les bailleurs diversifient aujourd’hui davantage leurs bénéficiaires et cherchent à prendre plus en compte des éléments d’impact social et environnemental.
La mise en place de credit bureaux dans les pays qui n’en ont pas est-elle une solution au risque de surendettement ?
Les credit bureaux ne sont pas une solution universelle. Dans le cas de l’Andhra Pradesh, 70 % des crédits sont souscrits auprès de prêteurs privés, ceux qu’on désigne comme usuriers, et ne seraient donc pas pris en compte dans les registres de ces organismes. Au Maroc, c’est une solution plus adaptée, notamment parce qu’ils intègrent aussi toutes les formes de crédit à la consommation et que les cartes d’identité y permettent une identification fiable de l’emprunteur.
Êtes-vous favorable à un plafonnement des taux d’intérêt ?
La fixation du taux d’intérêt dépend de plusieurs facteurs. Distribuer du microcrédit dans une zone urbaine de 1 200 hb/km² revient naturellement moins cher que de couvrir des zones dans les Andes, où la densité de population ne dépasse pas les 5 hb/km² et où la criminalité est élevée. Ensuite, le taux doit dépendre de l’activité de l’emprunteur : prêter à 100 % pour une utilisation qui rapporte 150 ou 200 % est acceptable ; en revanche, pour une activité agricole par exemple, qui ne rapportera pas plus de 8 %, prêter à 25 % est déjà trop. Fixer des principes généraux de régulation est une bonne chose mais il n’est pas souhaitable qu’un taux maximal soit imposé par les autorités. Il doit pouvoir être négocié et des subventions doivent être capables, si nécessaire, de combler la différence.
Quel rôle ont joué les « self-help group » (SHG) dans la crise indienne ? Y a-t-il remise en cause de l’idée de pression des pairs ?
Les SHG sont des groupes de vingt membres au maximum qui pendant 6 mois après leur formation épargnent en commun et se prêtent entre eux. Pendant six mois, le SHG doit prouver qu'il est capable de s'autogérer. Il peut ensuite obtenir un prêt collectif auprès d’une banque, via une ONG ou une IMF la plupart du temps. Les SHG ont été touchés par la crise indienne au même titre que d’autres interlocuteurs du microcrédit.
Il faut savoir qu’aujourd’hui, le concept de caution solidaire et de pression des pairs, souvent associé au microcrédit, n'est plus une pratique dominante. La moitié des microfinancements sont accordés sur base individuelle, notamment dans des coopératives et mutuelles d’épargne et de crédit. De plus, c’est une idée à double tranchant : en cas de crise, quand les défauts de remboursement se multiplient, les quelques membres solvables du groupe n’ont pas d’incitation à rembourser. Il faut par ailleurs garder à l’esprit que les emprunteurs remboursent avant tout pour obtenir un nouveau prêt. S’ils n’en ont pas besoin, la pression pour rembourser retombe. En cas de crise, s’ils savent qu’on ne leur accordera pas de nouveaux fonds, il en est de même.
Après l’Inde, est-ce au tour de la microfinance bangladaise d’être en crise, après l’éviction de Mohammad Yunus de la tête de la Grameen Bank ? Quelles répercussions son départ peut-il avoir sur le secteur de la microfinance dans le monde ?
J’ai toujours pensé que la sanctification d’une personne en ce domaine était dangereuse. Lorsque la conjoncture se retourne, tout ce que cette personne représentait est perçu comme abominable. Par ailleurs, le fonctionnement de la Grameen Bank était très opaque. Quant aux soutiens occidentaux à Mohammad Yunus, ils ont probablement été contreproductifs, car perçus comme une immixtion dans les affaires nationales du Bangladesh.
D’une manière générale, les crises au Bangladesh et en Inde marquent une évolution considérable de la perception de la microfinance dans le monde. On a longtemps présenté la microfinance comme un moyen infaillible de réduire la pauvreté. Or cela ne se retrouvait pas dans les mesures d’impact. Aujourd’hui, on commence à percevoir qu’elle a avant tout pour finalité la lutte contre l’exclusion financière. C’est un élément de la réduction de la pauvreté mais les vrais leviers sont en ce domaine davantage des actions en matière de santé, d’éducation, de désenclavement et de lutte contre les inégalités et les discriminations sociales. La microassurance est essentielle mais à quoi sert-elle s’il n’y a pas suffisamment de médecins dans les zones rurales ? L’engouement un peu naïf pour la microfinance va laisser place à une phase de maturité, avec une prise en compte de la diversité des acteurs, des besoins et des contraintes.