La finance responsable est devenue le sujet incontournable en finance. Fin 2020, on dénombre en France près de 900 fonds d’investissement socialement responsable (ISR), pour un encours de plus de 460 milliards d’euros
Si, à première vue, ces chiffres apparaissent comme une preuve tangible de l’engouement des professionnels pour la finance responsable, ils posent néanmoins question. Ce succès commercial est-il vraiment l’expression d’une prise en compte des enjeux sociétaux et environnementaux par la finance, ou bien un « verdissement » de façade (greenwashing) ? Signe des temps, on parle aujourd’hui de finance « durable », « responsable », « verte » ou « solidaire », mais plus guère de finance « éthique » comme à l’origine : ce glissement sémantique serait-il un indice d’appauvrissement ? L’ISR est-elle une stratégie de « niche » ou a-t-il vocation à s’étendre à toute la gestion d’actifs ? Doit-on craindre que ce succès ne soit obtenu qu’au prix d’un affaiblissement des pratiques ? Ce débat qui oppose les tenants d’une diffusion la plus large possible de l’ISR et les « puristes » qui redoutent une dilution des exigences et une récupération à des fins uniquement commerciales, n’est d’ailleurs pas nouveau. Et la recherche en finance nous offre un éclairage utile.
La recherche sur l’ISR victime du syndrome du lampadaire ?
La responsabilité sociale de l’entreprise (RSE) et l’ISR font l’objet d’un nombre sans cesse croissant d’articles académiques. Alors que les premiers travaux étaient essentiellement théoriques et conceptuels, les derniers en date sont majoritairement empiriques. Et il est frappant d’observer dans ces articles la prédominance accordée à la question de la performance financière : la fameuse question « does it pay to be good ? ». On recense plus d’une centaine d’études spécifiquement sur le thème de la rentabilité des indices, des fonds ou des portefeuilles ISR.
Ce focus sur les performances financières est surprenant, voire paradoxal. Surprenant, d’abord, car les méthodes utilisées sont quasi-identiques d’une étude à l’autre et les résultats remarquablement convergents. Bien sûr, les études les plus récentes disposent d’échantillons plus importants et utilisent des mesures de performance plus sophistiquées. Mais, dans leur très grande majorité, la conclusion principale est la même : les performances des portefeuilles ISR ne sont pas meilleures, mais guères moins bonnes que celles des portefeuilles traditionnels
La question de la performance financière de l’ISR n’est évidemment pas à mettre complètement de côté, notamment parce qu’il en va de la responsabilité fiduciaire des gérants de fonds. Pour autant, il semble qu’une attention démesurée ait été portée à cette question, au détriment d’autres travaux, en particulier sur les performances extra-financières qui sont au cœur de la démarche ISR. Une des raisons qui expliquent la prédominance des articles consacrés à la performance financière se trouve, sans doute, du côté de l’organisation de la recherche en économie. La disponibilité des données joue clairement un rôle prépondérant dans le choix des questions abordées par les chercheurs. Or, les données financières sont beaucoup plus accessibles et se prêtent bien plus facilement à des études économétriques que les données sur les performances extra-financières… Les recherches sur l’ISR sont manifestement victimes du « syndrome du lampadaire »
L’ISR au temps du Covid-19
La pandémie de Covid-19 a été un révélateur des risques écologiques qui menacent l’humanité et de nombreuses voix s’élèvent pour réclamer des réformes radicales, y compris dans le secteur financier. Selon Mark Carney, ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre et envoyé spécial des Nations unies pour l’action climatique et la finance, les investisseurs ont une « énorme opportunité stratégique » d’orienter leurs capitaux vers un avenir durable dans le sillage de la pandémie de Covid-19, afin de « gagner la paix »
Il est certainement trop tôt pour affirmer que la pandémie de Covid-19 marquera un tournant. Toutefois, l’industrie de la gestion d’actifs, relayée par la presse, s’est empressée d’aller dans ce sens. Par exemple, le 3 avril 2020, en pleine crise du Covid-19, le Financial Times rapportait que les deux tiers des fonds ISR surperformaient les principaux indices pendant l’épidémie de Covid-19 ; des observations similaires ont été publiées par Standard & Poor’s et MSCI
Il convient toutefois d’être prudent face une « célébration prématurée » des facteurs ESG comme « vaccin financier » en temps de crise
Par ailleurs, pour ce qui des indices ISR, ils sont restés très proches de leurs benchmarks conventionnels, comme l’illustre le graphique 1.
La RSE : un concept multidimensionnel difficile à quantifier
La mesure des performances extra-financières pose de redoutables obstacles, tant conceptuels que pratiques. À supposer que les objectifs soient clairement définis et fassent consensus, on se heurte, en premier lieu, à un problème de quantification des performances extra-financières. Il n’est déjà pas facile d’apprécier les résultats économiques et financiers des entreprises, mais c’est plus délicat encore pour ce qui est des performances sociales et environnementales
Responsabilité sociale des fonds ISR et profit : une difficile cohabitation
Il y a 50 ans, Milton Friedman jetait les bases du débat sur la RSE. Aujourd’hui, il est regrettable d’observer que la promotion de l’ISR s’appuie encore sur des arguments… financiers : les placements ISR permettraient de surperformer le marché ou, du moins, ne nuiraient pas à la performance du portefeuille. L’argument du gagnant-gagnant peut être séduisant, mais pose deux problèmes.
Le premier tient aux aspects dynamiques
Le second problème tient à la dualité des incitations, à la fois intrinsèques et extrinsèques. L’ISR consiste à investir en prenant compte des critères extra-financiers : un plus grand respect de l’environnement naturel, une meilleure prise en compte du bien-être des salariés, une meilleure gouvernance, etc. Toutefois le message se brouille dès lors que ces critères extra-financiers se traduisent par de meilleures performances financières. Les investisseurs qui sélectionnent des entreprises responsables en étant simplement motivés par l’idée qu’elles surperforment pratiquent une forme d’ISR que l’on peut qualifier de « stratégique » ou « opportuniste », par opposition à l’ISR motivée par des valeurs ou ISR de « conviction ». Et cette confusion introduit un risque important que le public perçoive uniquement les fonds ISR comme une nouvelle forme de greenwashing.
Il est essentiel ici de rappeler que les incitations monétaires peuvent avoir de nombreux effets pervers ; en particulier, ils découragent les comportements altruistes
Au final, il nous apparaît que le principal défi aujourd’hui pour l’ISR tient à la mesure des performances extra-financières. Il s’agit là d’un vaste champ de recherches théoriques et empiriques encore trop peu exploré. Il est dommage qu’il en soit ainsi, simplement parce qu’il est plus facile d’examiner la performance financière.