À la veille de la CoP21, le changement climatique et la dépendance vis-à-vis des énergies fossiles apparaissent comme deux sujets clés dans le monde de la finance responsable. Dans ce cadre, la mesure des risques climatiques, notamment via l’empreinte carbone, devient indispensable. Cette notion d’empreinte carbone intéresse d’ailleurs de plus en plus les investisseurs non catégorisés comme ISR, ce qui témoigne d’un changement de paradigme dans le monde de la finance.
Le contexte législatif et les initiatives en vigueur
Ces dernières années, une série de décisions prises par certains grands investisseurs ou parlements nationaux ont favorisé l’adoption de mesures pour « décarboner » les investissements. En France, l’article 173 de la loi sur la transition énergétique va obliger la grande majorité des investisseurs français à publier des informations sur les moyens mis en œuvre pour contribuer à la transition énergétique et écologique, et ce probablement dès début 2017. Parmi les mesures préconisées, la mesure des émissions de gaz à effet de serre (GES) associés aux actifs détenus, c’est-à-dire l’empreinte carbone, apparaît comme phare. D’autres pays devraient se doter d’une législation similaire, à commencer par la Suède. Enfin, une initiative comme l’engagement dit « de Montréal », lancé en septembre 2014 et signé par 96 investisseurs (au 1er octobre 2015), incite les investisseurs à publier l’empreinte carbone de tout ou partie de leurs portefeuilles actions annuellement, à compter de décembre 2015.
Le calcul de l’empreinte carbone des portefeuilles
La plupart des grands investisseurs n’ont pas attendu l’article 173 de la loi sur la transition énergétique pour commencer à mesurer leur empreinte carbone. Des 2006, le cabinet de recherche Trucost proposait de mesurer celle des plus grandes entreprises françaises et internationales. Aujourd’hui, l’empreinte carbone est pratiquée sur presque tous les classes d’actifs (actions, obligations d’entreprise, infrastructure, private equity et immobilier) par un nombre croissant d’acteurs.
La mesure de l’empreinte carbone se fait en plusieurs étapes. La première consiste à quantifier les émissions de GES de chaque émetteur en portefeuille. Cette étape est particulièrement fastidieuse car elle nécessite beaucoup de ressources notamment humaines (analystes spécialisés en environnement/cycle de vie). En effet, il ne suffit pas de collecter les données sur les émissions de GES en provenance des émetteurs, car celles-ci peuvent s’avérer incomplètes, inexploitables ou même manquantes. Pour un univers Actions Europe type Stoxx 600 Europe, seulement 50 % des entreprises publient des données carbone correctes et consistantes (voir Graphique 1).
La modélisation des données est une pratique recommandée par l’organisation « GHG Protocol », qui préconise l’usage de l’unité universelle « Équivalent CO2 » pour calculer les émissions de GES et l’usage des catégories d’émissions « scope 1 » (émissions directes), « scope 2 » (émissions issues des fournisseurs d’électricité) et « scope 3 » (émissions issues des autres fournisseurs ainsi que du reste de la chaîne de valeur), deux standards qui font aujourd’hui incontestablement consensus.
Pour modéliser les émissions d’une entreprise, on peut faire appel à un modèle basé sur l’analyse cycle de vie. Ce type d’analyse, très utilisé par les grandes et moyennes entreprises, consiste à identifier les différentes composantes de la chaîne de valeur d’une activité, de l’extraction des matières premières à la commercialisation des produits et au traitement en fin de vie. Nous parlons d’activités et non de macrosecteurs, car une entreprise peut avoir des dizaines de segments d’activités et chaque segment a un profil environnemental bien distinct. Pour un secteur d’activité donné, l’idée est donc de lister tous les coûts nécessaires à la production d’un bien ou d’un service. Pour chaque composante de la chaîne de valeur, des facteurs de corrélation intersectoriels et des facteurs d’émissions issus de la littérature scientifique sont ensuite appliqués. Par exemple, pour qu’une entreprise produise 1 million d’euros de chiffre d’affaires de production bovine (vache à viande), il faudra dépenser environ 20 000 euros en engrais et amendements pour les surfaces fourragères. Grâce aux nombreux rapports scientifiques dans le secteur de la production bovine et aux bases de données cycle de vie, il est possible de déterminer combien d’émissions de GES émet la fabrication d’engrais. Les données de production (p. ex. la tonne de ciment produite) et/ou les données financières (p. ex. chiffre d’affaires) propres à chaque entreprise (et collectées par les analystes) permettent ensuite de calculer les émissions de GES de chaque entreprise au sein d’un même secteur d’activité.
Une fois la modélisation effectuée, l’étape suivante consiste à collecter toutes les données d’émissions de GES publiées par l’entreprise en les catégorisant par type d’émissions (directes, indirectes) mais aussi par type de GES. Par la suite, l’analyste confronte les données publiées par l’entreprise avec les données issues du modèle d’estimation. Si les données de GES publiées par l’entreprise sont différentes (le plus souvent inférieures) des données issues du modèle, alors il faudra corriger les données de manière à bien couvrir tout le périmètre ou tous les GES susceptibles d’être émis. Ce deuxième scénario (qualifié d’« hybride ») est souvent le fait d’entreprises qui oublient les émissions d’une filiale, d’une activité ou même d’un pays. Enfin, dans le cas où l’entreprise ne publie pas de données sur les émissions de GES, seules les données issues du modèle seront prises en compte. La dernière étape consiste à contacter l’entreprise pour l’informer de l’évaluation qui a été faite de ses émissions. S’ensuit la finalisation de son empreinte carbone.
Dès que les émissions de GES de chaque émetteur sont calculées, il convient de déterminer l’empreinte carbone du portefeuille. L’empreinte carbone dite « absolue » d’un portefeuille consiste à agréger toutes les émissions de l’émetteur « détenues » par l’investisseur. Par exemple, si un investisseur en actions détient 1 % du capital d’une entreprise, alors il est tenu responsable de 1 % des émissions totales de cette entreprise. Une série d’indicateurs et de ratios est analysée comme la contribution de l’émetteur à l’empreinte du portefeuille et les effets d’allocation sectorielle/sélection de titres. Il est aussi possible de comparer la performance d’un portefeuille à son indice de référence.
Les stratégies de décarbonation
À l’heure actuelle, il existe quatre grands types de stratégies pour décarboner un portefeuille.
Exclusion
Radicale, l’exclusion consiste à exclure une entreprise, une activité ou un secteur de portefeuilles d’investissement. L’investisseur qui pratique l’exclusion s’engage à désinvestir et/ou à ne plus jamais investir. L’année 2015 a été marquée par la décision du groupe AXA d’exclure les entreprises dérivant plus de 50 % de leur chiffre d’affaires du charbon et ceci, pour tous les métiers du groupe. Le choix d’exclure le charbon est révélateur du changement qui est train de s’opérer dans la finance, où l’heure est au pragmatisme. L’exclusion du charbon est en principe dite « sectorielle », car elle ne concerne qu’une activité. Ce type d’exclusion pourrait presque être qualifié de « normative », car l’extraction du charbon va à l’encontre des grands principes internationaux comme le Pacte mondial des Nations Unies. Les autres actions d’exclusion portent généralement sur l’extraction/la production de sables bitumineux ou de gaz de schiste, sur le volume des réserves d’énergies fossiles, sur le coût des externalités trop élevé ou encore sur la transparence (absence de reporting).
Optimisation et sélection
Tandis que l’exclusion permet d’éviter un risque en l’excluant de manière définitive, elle ne peut être utilisée que dans des situations bien spécifiques. De plus, elle va à l’encontre du principe de diversification. Une autre approche consiste à privilégier les activités qui contribuent à la transition énergétique ou à privilégier (p. ex. via la sur/sous-pondération des titres) les entreprises les moins intenses en carbone. Un fonds indiciel bas carbone est un exemple d’outil d’optimisation. Une autre approche assez similaire consiste à ne sélectionner que les entreprises les plus performantes dans leurs secteurs. Cette approche dite « best-in-class » se décompose en plusieurs stratégies : la stratégie best performer (sélection des entreprises ayant la plus faible intensité carbone relative au chiffre d’affaires dans leur secteur respectif) et la stratégie best effort (sélection des entreprises qui ont significativement réduit leur intensité carbone ces 5 dernières années) sont particulièrement utilisées.
Engagement
L’engagement est une approche visant le dialogue avec les entreprises. Elle permet à l’investisseur d’encourager la prise en compte des problématiques climat par celles-ci et ainsi d’améliorer leur performance sur le long terme. Elle s’inscrit dans une logique d’actionnariat actif et responsable. Pourtant, l’engagement est probablement l’approche qui demande le plus de ressources et il est encore difficile pour un investisseur de la mener de manière systématique et sans aide extérieure. La recherche qui précède l’envoi de la lettre d’engagement est particulièrement complexe. De plus, la nécessite d’effectuer un suivi régulier peut aussi être un obstacle. Malgré ces difficultés, on observe une certaine augmentation du nombre de stratégies d’engagement sur les aspects environnementaux.
Stratégies vertes
Enfin, les stratégies vertes commencent à faire leur chemin. Similaires aux stratégies de sélection, elles offrent néanmoins l’avantage d’être trans-sectorielles. L’idée est de privilégier les entreprises qui offrent des solutions dans le cadre de la transition écologique, en d’autres termes de privilégier les entreprises ayant une « part verte » importante. Grâce à l’évolution de la recherche environnementale, il est à présent possible de mesurer la part verte d’un portefeuille et d’identifier le pourcentage du chiffre d’affaires d’une entreprise venant de chaque activité verte. Le gouvernement français a d’ailleurs publié courant septembre une taxonomie verte qui propose 8 thèmes verts, parmi lesquels les activités énergie renouvelable, le transport durable ou la gestion des déchets. Les fonds Green Equity ou Green Bonds sont des exemples d’actions mises en place dans le cadre de ces stratégies vertes.
Si certaines stratégies sont particulièrement importantes dans certains pays (les stratégies d’exclusion ou d’engagement sont plus utilisées en Scandinavie qu’en France), on observe une utilisation de chacune d’entre elles un peu partout sur la planète.