Les annonces en Grande-Bretagne du licenciement de 500 000 fonctionnaires ou d’une réquisition de travail bénévole pour la collectivité en cas de bénéfice de la prestation de chômage de longue durée traduisent bien une tradition thatchérienne qui aurait du mal à passer en France. Ceci s’explique par des différences de culture très profondes qui apparaissent également dans les débats européens.
À côté de la mentalité « aventurière » des anglais, du conservatisme allemand, on trouve des assurances françaises innovantes et néanmoins très protectrices du consommateur en raison d’un dialogue constructif entre, d’une part, une profession stimulée par différents courants de pensée et, d’autre part, un organisme de contrôle très féru techniquement.
Par exemple, grâce au régime obligatoire de capitalisation, l’assurance construction traverse sans difficulté la crise actuelle, particulièrement forte dans sa composante immobilière, malgré une couverture très étendue. La situation des assurés ou consommateurs anglais, espagnols ou belges est certainement moins enviable.
Solvabilité 2 : un produit européen
Produit européen par excellence, Solvabilité 2 repose sur plusieurs opinions, vraies ou fausses, et pas toutes compatibles, s’inspirant des différentes cultures.
La première idée est que, grâce à la concurrence, le consommateur va mécaniquement bénéficier d’un grand marché européen de l’assurance rendu possible grâce à un contrôle homogène du capital requis des compagnies.
La deuxième idée qui est apparue rapidement avec les déclarations multiples de Charlie Mc Creevy, ancien commissaire européen, est celle de l’émergence de champions européens profitables pour combattre les champions américains ou asiatiques grâce à ce grand marché qui doit les favoriser.
Ces dernières années, le marché européen d’assurance n’a pas présenté de faillites importantes excepté en Grande-Bretagne où la culture du pari était plus forte que celle de l’actuariat. Comme toujours, les nouveaux convertis deviennent facilement extrémistes : convaincus d’avoir découvert la pierre philosophale du contrôle, les Anglais ont pensé que l’actuaire pouvait tout mesurer.
Tout comme les Incas étaient passés de la prédiction des éclipses (avec exactitude) à la lecture de l’avenir, nos nouveaux croisés ont répandu l’idée que tout se probabilise au sein d’une compagnie d’assurance. De plus, l’usage de l’anglais a favorisé la diffusion de ce dogme en sélectionnant de ce fait dans toutes les nations des correspondants plutôt jeunes, certes brillants, mais inexpérimentés.
La crise fait tanguer ce beau projet
Les grands groupes d’assurances qui ont piloté très tôt ce dossier (au sein du
La Commission européenne n’a pas les moyens humains de les contrer même si elle tente d’éviter ce qu’elle n’avait pas imaginé : la disparition pour cause réglementaire d’acteurs en bonne santé.
Soudain, la crise éclate et fait tanguer ce beau projet : les superviseurs, secoués, prennent peur et resserrent brutalement les boulons. Les grands groupes se rendent compte que sur ces nouvelles bases les calculs de profitabilité sont bouleversés.
De plus, l’aspect pseudo-scientifique de leurs constructions se retourne contre eux car, au lieu d’enfermer les contrôleurs, il devient le maillon faible. Les contrôleurs demandent la démonstration des assertions, (une marge de solvabilité de 99,5 %), ce qui est
Comme dans la cour d’école, les grands groupes vont chercher le grand frère pour arranger le texte, en l’occurrence les États, arguant de l’intérêt national. Pourtant, un exemple récent a montré que, grâce au statut de société européenne, ce lien apparemment naturel est fragile. La Commission tente de surnager, de préserver son texte et l’intérêt européen. Quasiment un homme seul, le permanent du dossier depuis l’origine, introduit bon sens et réalisme. Face à des armées de contrôleurs inquiets et à la force de frappe des grands groupes, il lui faut plus que du courage, du machiavélisme, c’est-à-dire un jeu politique subtil pour faire la différence lorsque les forces en présence s’affrontent. Mais lorsque le consensus s’est fait, il ne peut s’y opposer même si le résultat est inadapté voire impraticable.
Une période de transition serait la mesure de bon sens
Tout ceci explique pourquoi les études d’impact (Quantitative Impact Studies ou QIS) successives ne montrent pas de convergence puisqu’à quelques mois de la mise en œuvre, des points nouveaux introduits dans le QIS 5 peuvent faire varier un SCR (Solvency Capital Requirement) de 60 %. Face à cette instabilité de la réglementation et à la volatilité prévisible au fil du temps, une période de transition serait une mesure de bon sens.
Les grands groupes qui espèrent mener un « blitz krieg » contre les petits assureurs n’en veulent pas. La Commission qui, laborieusement, a déjà fait passer un arrangement exorbitant en faveur des assureurs-vie anglais, ne veut pas rouvrir la Boîte de Pandore en essayant de les faire rentrer dans une mesure de transition générale et prendre le risque de bloquer la directive Solvabilité 2. Sans doute est-il temps que les politiques se saisissent du sujet s’ils veulent éviter sur le marché de l’assurance européenne des secousses à l’anglaise (voir les variations des tarifs sur ce marché) car, et ce sera sans doute la surprise, les difficultés apparaîtront peut-être surtout dans des grandes entreprises, dont les actionnaires regretteront que les dirigeants aient été aussi imprévoyants en se faisant le chantre de cette directive aux fondements hétérogènes. On peut s’étonner de la relative discrétion des bancassureurs dans ce débat. Certes, les quelques difficultés rencontrées récemment par les banques ont sans doute occupé l’esprit de leurs dirigeants plus que Solvabilité 2. Peut-être que le mouvement commun à plusieurs pays européens de rapprochement des contrôleurs bancaires et assurantiels va changer le jeu du contrôle et les banques ont laissé les « pure players », comme on dit à Bruxelles, se focaliser sur Solvabilité 2, alors que le vrai champ de bataille est ailleurs.
Mais il s'agit d'une autre histoire…
1. L’anglais en guise d’argument
Réalisant une belle prouesse stratégique, les Anglais ont transformé un handicap, leur faible maîtrise des langues étrangères, en un avantage déterminant en imposant de fait l’anglais. Lorsqu’il s’est agi d’analyser de volumineux rapports en 48 h, la capacité à rendre des avis pertinents rapidement a fait la différence et ceci transparaît dans l’influence prépondérante de la Grande-Bretagne dans Solvabilité 2 qui ne correspond ni à son poids économique dans l’Europe ni à son savoir-faire assurantiel.
2. Un risque systémique inexistant
Le risque systémique, maintes fois évoqué, n’existe que par le chaînage de la réassurance c’est-à-dire le risque des réassureurs : c’est un risque connu, mesurable et mesuré. Les assureurs peuvent être entraînés dans la crise systémique du système bancaire ou des États, mais ils en sont plutôt un modérateur. Enfin ceci était vrai jusqu’à Solvabilité 2…