Stabilité financière

Le marché des CDS : quelle appréciation du régulateur de marché ?

Créé le

10.05.2012

-

Mis à jour le

01.07.2012

Un nouveau cadre réglementaire sur les CDS est en cours d’élaboration, dont certaines dispositions concerneront plus particulièrement les CDS souverains. L’exercice est délicat : il devra assurer une meilleure résilience du système, sans renchérir outre mesure le coût de ces protections et en assurant un champ concurrentiel égalitaire.

La crise financière a mis en exergue l’importance primordiale que revêt le bon fonctionnement des marchés de dérivés de gré à gré, et parmi ceux-ci des CDS [1] , pour la stabilité financière. Ce qui est en cause n’est pas tant l’utilité en soi de ces produits, notamment en termes de couverture des risques, mais plutôt leur usage immodéré et mal maîtrisé, qui a été à l’origine de fortes perturbations pour l’ensemble du système financier, comme l’ont illustré la faillite de Lehman Brothers et le sauvetage de AIG en 2008, deux acteurs majeurs sur le marché des CDS. Plus récemment, la mise en œuvre de certaines stratégies utilisant les CDS, notamment « à nu » [2] , a été jugée responsable de l’aggravation de la crise souveraine en Europe. De manière générale, la composante systémique des CDS a révélé les insuffisances d’un marché caractérisé par l’absence de supervision, conduisant les régulateurs et pouvoirs publics à repenser fondamentalement la régulation de ce marché.

Les révélateurs de dysfonctionnements structurels

À ce stade, deux précisions méritent d’être apportées. En premier lieu, la préoccupation majeure des pouvoirs publics – mais également la difficulté principale à laquelle ils sont confrontés – est d’élaborer un cadre réglementaire qui renforce la résilience du système sans accroître de manière excessive le coût des instruments de couverture ou de l’innovation financière. En outre, il convient de souligner que si les CDS, du fait de leur rôle dans différents épisodes cruciaux de la crise (faillite de Lehman Brothers, restructuration de la dette grecque), se sont trouvés au cœur des débats, ils ne sont que les révélateurs de dysfonctionnements structurels touchant plus largement l’ensemble des marchés de dérivés OTC, auxquels il convient de remédier pour prévenir une nouvelle crise.

S’agissant des CDS, l’attention des pouvoirs publics s’est concentrée, depuis l’éclatement de la crise, sur trois objectifs majeurs.

Les objectifs des pouvoirs publics

Le premier de ces objectifs prioritaires est la réduction du risque de contrepartie, qui est particulièrement élevé sur ce marché compte tenu des niveaux importants de concentration et d’interdépendance entre les participants. Une particularité des CDS est en effet que le défaut d’un vendeur de CDS peut avoir une incidence, non seulement pour sa contrepartie, mais également pour les CDS dont il est le sous-jacent, de sorte que les risques de propagation d’un choc initial à l’ensemble du système financier peuvent s’avérer particulièrement importants. Une autre spécificité des CDS réside dans le risque de défaillance immédiate (« jump-to-default »), qui peut entraîner de fortes variations des prix et une brutale augmentation des garanties que doivent constituer les vendeurs de CDS pour pouvoir faire face à leurs obligations vis-à-vis des acheteurs de protection. Le risque de défaillance immédiate complique singulièrement la gestion des risques sur le marché des CDS, dans la mesure où les discontinuités de prix qu’il engendre sont difficilement modélisables et peuvent conduire à une sous-estimation des garanties apportées par le vendeur, ce qui renforce le risque de contrepartie.

Le deuxième objectif prioritaire est l’amélioration de la transparence sur le marché des CDS. Un enseignement essentiel de la crise financière est en effet que l’opacité des marchés des CDS a eu des conséquences très dommageables, tant sur la capacité des régulateurs à identifier les risques et assurer l’intégrité des marchés que sur celle des professionnels à gérer leurs expositions. Il apparaît en outre que l’incertitude sur les risques portés par les acteurs – et, par voie de conséquence, sur le règlement d’un possible défaut d’un intervenant ou d’une entité de référence – est en soi un facteur d’instabilité.

Le troisième objectif est de garantir le bon fonctionnement et l’intégrité du marché.

Compte tenu de ces objectifs, l’action des pouvoirs publics s’est articulée autour de quatre idées centrales.

Favoriser le recours à des infrastructures de marché…

La première idée consiste à développer, par le biais de règles contraignantes mais aussi d’incitations, le recours à des infrastructures de marché faisant elles-mêmes l’objet d’une stricte supervision. Lors du sommet de Pittsburgh de septembre 2009, les dirigeants du G20 se sont ainsi mis d’accord pour que, d’ici à fin 2012, les contrats de dérivés OTC soient échangés, autant que faire se peut, sur des plates-formes de négociation organisées et soient compensés par une contrepartie centrale. En outre, les contrats de dérivés OTC devront être déclarés auprès de registres centraux (trade repositories). Cette feuille de route a par la suite été reprise dans les différentes juridictions : aux États-Unis avec la loi Dodd-Frank, en Europe avec les projets de règlement EMIR [3] pour l’ensemble des aspects post-négociation (compensation et enregistrement) et la directive MIF révisée pour les règles relatives à la négociation. La nouvelle architecture de la réglementation des dérivés OTC vise donc clairement à réduire le champ de l’OTC et cela à chaque étape de la vie du titre (négociation, compensation, enregistrement).

…en organisant la supervision des chambres de compensation

Si l’on revient sur la gestion du risque de contrepartie qui est, nous l’avons vu, une problématique fondamentale s’agissant des CDS, le recours aux chambres de compensation présente de nombreux avantages par rapport à une gestion bilatérale des contrats. En effet, en s'interposant entre les contractants, la chambre de compensation limite les risques de contagion induits par le défaut d’un vendeur de protection. Par ailleurs, la chambre de compensation permet de garantir le respect d’exigences minimales de gestion des risques dans ses relations avec l’ensemble de ses membres. Pour autant, les gains attendus de l’obligation de compensation dépendent du périmètre des titres éligibles qui sera retenu, ainsi que du cadre de supervision et de gouvernance des chambres de compensation, dans la mesure où celles-ci seront amenées à concentrer les risques auparavant portés par les intervenants sur les marchés. Ceci justifie que des exigences renforcées en termes de capital, de contrôle des risques et de règles de conduite leur soient appliquées, ce à quoi s’attache le règlement européen EMIR.

Accroître la transparence

En matière de transparence, celle-ci devrait être améliorée en Europe après l’entrée en vigueur de la directive MIF2 par le recours aux plates-formes organisées pour la négociation de dérivés, que l’Autorité des marchés financiers (AMF) souhaite développer le plus possible. Sur ce sujet, le CESR (aujourd’hui ESMA) a d’ailleurs formulé en 2010, à l’intention de la Commission européenne, des recommandations précises et adaptées à chaque type d’instrument. S’agissant plus particulièrement de la transparence vis-à-vis des régulateurs, la constitution de bases de données exhaustives et fiables constitue une avancée déterminante pour le suivi des risques, mais également pour la détection d’éventuels abus de marché, à condition toutefois qu’un partage des informations entre les différents registres centraux et que l’accès aux données soient garantis. Sur ce sujet très débattu de la transparence, il apparaît primordial de distinguer la question de la diffusion d’information aux acteurs de marchés et celle du reporting aux régulateurs, qu’il soit pre ou post trade, au sens où seul un niveau élevé de transparence permet de garantir un niveau de supervision et d’intégrité des marchés satisfaisant. C’est dans cette optique, d’ailleurs, que l'AMF a décidé d’adhérer au projet du CESR de collecter les transactions sur dérivés OTC [4] effectuées à partir de début 2012, avant même l’entrée en vigueur de la directive MIF révisée et du règlement EMIR.

Encourager la mise en place d’une supervision la plus harmonisée possible

Afin de limiter les risques d’arbitrage et de garantir l’efficacité de la nouvelle architecture réglementaire, il apparaît indispensable que celle-ci s’inscrive dans un cadre aussi harmonisé que possible, ce qui suppose un niveau élevé de coopération entre les régulateurs prudentiels et de marché au sein des instances internationales auxquels ils participent. C’est dans cette optique que s’inscrivent les recommandations formulées par l’ OICV [5] en février 2012 [6] destinées aux différentes autorités en charge de la mise en œuvre d’un régime de compensation obligatoire,  de même que la révision des normes applicables aux infrastructures de marché effectuée par le Comité sur les systèmes de paiement et de règlement et l’ OICV [7] . S’agissant plus spécifiquement des CDS, l’OICV devrait également formuler des recommandations d’ici le prochain Sommet du G20, en juin 2012, sur la base d’une analyse approfondie du marché et de son fonctionnement, notamment depuis l’éclatement de la crise financière.

Améliorer la gestion des risques bilatéraux

Une troisième ligne directrice suivie par les acteurs publics consiste à renforcer la robustesse de la gestion des risques pour les contrats qui ne font pas l’objet de compensation centralisée. C’est le cas notamment des dérivés qui présentent une standardisation ou une liquidité insuffisante, ou qui sont difficilement valorisables. Ces instruments, par nature plus complexes et opaques, doivent faire l’objet d’une gestion des risques au moins aussi stricte que ceux passant par une chambre de compensation. Ceci suppose en particulier la définition de niveaux de garanties et de fonds propres particulièrement exigeants.

Interdire les pratiques de marché potentiellement déstabilisantes

Enfin, tirant les enseignements de la crise de la dette souveraine, les pouvoirs publics européens ont décidé l’instauration d’un régime de transparence qui permette un réel suivi des positions prises, notamment sur des CDS, ainsi que l’interdiction de l’utilisation de CDS souverains « à nu » sur ce type de dette, au motif que cette pratique pouvait avoir des conséquences non négligeables sur la stabilité des marchés. Afin de garantir que le marché fonctionne de manière efficace, des exceptions ont néanmoins été prévues. En particulier, les États membres auront la possibilité de suspendre cette mesure en cas de tensions sur le marché de la dette souveraine. Les régulateurs de marché européens travaillent à la mise en œuvre de cette nouvelle réglementation [8] , qui entrera en application en novembre prochain. L’ESMA a ainsi très récemment publié un projet de normes d’applications et un avis technique sur les actes délégués du règlement européen [9] : le premier précise notamment les informations sur les positions qui devront être reportées aux régulateurs et diffusées au public, de même que celles qui devront être transmises à l’ESMA par les différentes autorités compétentes ; le second précise, s’agissant des CDS souverains, dans quels cas ces derniers seront considérés comme pouvant couvrir le défaut d’un État ou la baisse de valeur d’une obligation souveraine. Il propose également une méthode de calcul pour les positions non couvertes, et précise les conditions – en termes de liquidité de la dette souveraine – sous lesquelles l’interdiction des CDS pourra être suspendue.

1 Credit Default Swaps. 2 C'est-à-dire sans détention de l’actif sous-jacent. 3 European Market Infrastructure Regulation. 4 « How to report transactions on OTC derivative instruments », CESR/10-661, octobre 2010. 5 Organisation internationale des commissions de valeurs. 6 « Requirements for Mandatory Clearing », février 2012. 7 « Principles for financial market infrastructures », CPSS-IOSCO, avril 2012. 8 Règlement (UE) n° 236/2012 du Parlement européen et du Conseil du 14 mars 2012 sur la vente à découvert et certains aspects des contrats d’échange sur risque de crédit. Le règlement est disponible à l’adresse suivante : http://eur-lex.europa.eu/LexUriServ/LexUriServ.do?uri=OJ:L:2012:086:0001:0024:fr:PDF 9 ESMA/2012/228, Draft technical standards on the Regulation (EU) N° 236/2012 of the European Parliament and of the Council on short selling and certain aspects of credit default swaps, Final Report, mars 2012 ; ESMA/2012/263, ESMA's technical advice on possible delegated acts concerning the regulation on short selling and certain aspects of credit default swaps ((EC), N° 236/2012, Final Report, avril 2012.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº749bis
Notes :
1 Credit Default Swaps.
2 C'est-à-dire sans détention de l’actif sous-jacent.
3 European Market Infrastructure Regulation.
4 « How to report transactions on OTC derivative instruments », CESR/10-661, octobre 2010.
5 Organisation internationale des commissions de valeurs.
6 « Requirements for Mandatory Clearing », février 2012.
7 « Principles for financial market infrastructures », CPSS-IOSCO, avril 2012.
8 Règlement (UE) n° 236/2012 du Parlement européen et du Conseil du 14 mars 2012 sur la vente à découvert et certains aspects des contrats d’échange sur risque de crédit. Le règlement est disponible à l’adresse suivante : http://eur-lex.europa.eu/LexUriServ/LexUriServ.do?uri=OJ:L:2012:086:0001:0024:fr:PDF
9 ESMA/2012/228, Draft technical standards on the Regulation (EU) N° 236/2012 of the European Parliament and of the Council on short selling and certain aspects of credit default swaps, Final Report, mars 2012 ; ESMA/2012/263, ESMA's technical advice on possible delegated acts concerning the regulation on short selling and certain aspects of credit default swaps ((EC), N° 236/2012, Final Report, avril 2012.