Dette souveraine

Le malade grec : une perfusion maintenue, mais un pronostic difficile à faire

Créé le

18.09.2015

-

Mis à jour le

30.09.2015

La sortie de la Grèce de la zone euro va-t-elle se poser dans les années à venir à chaque échéance de sa dette ? Les plans de soutien se sont jusqu’à présent avérés inefficaces, mais le parallèle avec la situation argentine tend à montrer que la sortie du pays ne serait pas non plus la solution. Comment rendre la dette soutenable pour l’économie et la société grecques ?

Hippocrate, considéré comme le père de la médecine, né sur l’île grecque de Kos en 460 avant J.-C., est à l’origine de l’éthique médicale et du serment que tout médecin en Occident doit prononcer pour l’obtention du titre de docteur : « Au moment d’être admis à exercer la médecine, je promets et je jure d’être fidèle aux lois de l’honneur et de la probité. Mon premier souci sera de préserver ou de promouvoir la santé dans tous ses éléments […] individuels et sociaux. […] Même sous la contrainte, je ne ferai pas usage de mes connaissances contre les lois de l’humanité. […] Je ne me laisserai pas influencer par la soif du gain ou la recherche de la gloire [1] . »

La soif du gain d’Hippocrate, ou la chrématistique d’Aristote ? Ces concepts ou comportements décriés par les Grecs anciens ne sont-ils pas à l’origine des problèmes de la Grèce contemporaine ? La Grèce est entrée dans la zone euro, en partie, grâce à Goldman Sachs qui a falsifié ses comptes publics ; dix ans plus tard, alors que ce qu’il est convenu d’appeler la crise des dettes souveraines atteignait son paroxysme, les spéculateurs pariaient sur la mort de la Grèce avec ces fameux CDS – Credit Default Swaps à nu (interdits désormais, au moins en Europe, à défaut de l’être sur le plan mondial).

Le malade « Hellas » s’est vu maintenir, et augmenter, ses ELA (Emergency Liquidity Assistance). Mais selon Médecins du Monde, trois millions de personnes étaient, en juin 2015, exclues du système de santé publique [2] : les dépenses de santé s’établissaient à 16,4 milliards d’euros (contre 23,2 en 2009) et les hôpitaux publics ont supprimé 15 000 postes et 10 000 lits ! Malgré tout, en 2014, la Grèce revenait sur les marchés après quatre années d’absence. Alors la communauté financière a cru à la guérison du malade grec : l’émission a été sursouscrite 8 fois !

Une maladie chronique

Mais les échéances de remboursement sont restées les mêmes, et l’année 2015 restera fatale :

  • le 4 février 2015, la BCE annonçait la fermeture d’un des canaux de financement des banques grecques ;
  • le 27 juin, le gouvernement grec rompait les négociations avec les créanciers et appelait à un référendum, qui donnera lieu le 5 juillet à un non massif de la population (62 %) aux propositions de l’Eurogroup ;
  • le 7 juillet, le sommet de l’Eurozone proposait un calendrier pour de nouvelles négociations, avec in fine un accord de principe donné le 13 juillet pour un troisième plan d’aide en contrepartie d’un engagement sur de nouvelles réformes ;
  • le 17 juillet, un prêt-relais était accordé par Bruxelles de 7,16 milliards d’euros ;
  • le 20 juillet 2015, les banques grecques rouvraient après trois semaines de fermeture pour éviter le bank run connu par son voisin chypriote. Au total, cependant, 100 milliards d’euros ont quitté la Grèce depuis le début de la crise, dont 6 milliards en une semaine en juin, avant la fermeture des banques. Mais la perfusion des banques continuait :  la BCE décidait de relever de 900 millions d’euros sur une semaine le plafond des aides d’urgence susmentionnées ; elle les avait accordées à hauteur de 89 millions en juin ;
  • le 11 août, les modalités du troisième plan de 85 milliards d’euros étaient élaborées, et la décision était adoptée par le parlement grec le 14 août ; la Grèce était une fois de plus sauvée…
  • le 20 août 2015, une première tranche de 23 milliards d’euros  était débloquée, permettant de rembourser la BCE pour 3,4 milliards d’euros  et le prêt relais contracté un mois plus tôt.
La maladie de la Grèce est devenue chronique, les symptômes étaient pourtant connus, au moins de ceux qui sont allés chercher la banque d’affaires susvisée pour l’aider à faire des montages ; à ce jour, on parle de poursuites qui pourraient être lancées par le gouvernement grec contre Goldman Sachs pour récupérer le montant des commissions perçues en 2001, soit 600 millions de dollars !

Une thérapie insuffisante concourant au maintien d’une perfusion

L’été 2015 restera crucial pour la Grèce et sa sortie de l’euro évitée encore à ce jour. Nonobstant, le 1er juillet, le pays était déclaré officiellement en défaut, à l’instar des pays africains, le Soudan, la Somalie et le Zimbabwe.

Au gré des incidents de paiement ou autres tractations avec ses créanciers, la Grèce est dégradée, upgradée pour osciller entre les CC, CCC ou SD [3] ; mais ces changements de rating ne font plus réagir les marchés car la dette a changé de mains ; elle est passée d’une dette cotée sur les marchés et détenue par des investisseurs à une dette détenue par des autorités de tutelle supranationales ou des États, faisant perdre à la Grèce sa souveraineté. Autrement dit, on est passé au stade la « collectivisation de la dette ».

Une fois de plus, la sortie de l’Eurozone a été évacuée. Ce scénario se renouvellera-t-il à périodicité constante, à chaque fois qu’un remboursement arrive à échéance ? L’Europe devra-t-elle alors trembler chaque année et ce pendant 40 ans ?

Car la maturité de la dette souveraine grecque s’établit à 2057.

Au premier trimestre 2015, la dette grecque était de 312 milliards d’euros (voir Encadré 1), représentant 177 % du PIB (en 2007, le taux était de 103 % !). Les créanciers sont le FMI pour 24 milliards d’euros à une échéance allant jusqu’en 2024 ; la BCE pour 27 milliards d’euros remboursables entre 2015 et 2037 ; les prêts bilatéraux (entre pays) dont la maturité court jusqu’en 2041 et surtout le FESF [4] . Rappelons que ce fonds a été créé le 9 mai 2010 avec une capacité de prêts de 440 milliards d’euros, quelques semaines après la première crise grecque, nommée alors crise des dettes souveraines. Il a précédé le MES [5] , effectif depuis le 27 septembre 2012, et doté d’une capacité de prêt initiale de 500 milliards d’euros. Au total, la France, via le fonds et les prêts bilatéraux, est engagée à hauteur de 42,4 milliards d’euros avec la Grèce.

Au-delà des montants individuels de contribution des pays et autres apporteurs de capitaux, la dette de la Grèce est-elle soutenable ?

On recense trois plans de soutien, systématiquement insuffisants – au moins pour les deux premiers –, malgré l’abandon de la moitié de la dette détenue par les créanciers privés, d’une part, et neuf plans d’austérité, d’autre part (voir Encadré 2).

Le 20 août 2015, lorsque la Grèce s’est mise d’accord avec la BCE, le pire a été évité. Si défaut il y avait eu, la spirale intra-Europe démarrait : les obligations grecques deviennent des junk bonds, alors interdites comme collatéral à la BCE qui de facto doit interrompre les lignes de crédit (ELA) accordées aux banques grecques. La panique gagne les clients, le bank run a lieu malgré les fermetures des banques, le gouvernement doit mettre sur pied un contrôle strict des capitaux ; la confiance sur le marché interbancaire disparaît ; le spectre de mai 2010 réapparait. La Grèce est déclarée en faillite ou à tout le moins en défaut de paiement, incapable de mobiliser des euros pour payer ses fonctionnaires. Une monnaie parallèle se crée. Si la sortie de l’euro n’est pas officielle, ça y ressemble fortement ! La crédibilité de la construction européenne est remise en cause quant à son principe de coopération et de soutien à un État en difficulté.

Grèce, Argentine, même maladie, même thérapie ?

Le cercle devient, si tant est qu’il ne l’était pas dès le départ, vicieux ; le nouveau plan d’aide apporté n’assurera pas une relance de la croissance, et ce d’autant que l’environnement macroéconomique international reste atone, voire en risque. En outre, les banques grecques, de plus en plus dépendantes de la BCE, n’ont plus les moyens de prêter aux ETI et PME, pourtant moteur d’une reprise. En conséquence, si le « Grexit » est écarté – ad vitam aeternam ? – il convient aujourd’hui de rendre la dette soutenable pour l’économie et la société grecque. Le FMI ne dit pas autre chose lorsqu’il annonce un endettement de 200 % en 2017, et qu’il conclut que s’il n’y a pas de restructuration, il se retirera du cercle des créanciers…

Alors l’allongement de la maturité et l’allégement des charges d’intérêt suffiront-ils à rendre cette dette soutenable ? Rien n’est moins sûr. Aussi conviendra-t-il sans doute d’effacer une partie de la dette à l’instar de ce qui avait été fait pour l’Argentine.

L’Institut Bruegel, via une simulation faite par trois chercheurs, prône a minima un abaissement du taux d’intérêt de 3,5 % des prêts bilatéraux, un report des échéances de remboursement au FMI de 2018 à 2030, une prorogation des obligations pour atteindre une maturité de 30 ans et un rachat des obligations grecques en portefeuille à la BCE par le FESF. Plus encore, pour assurer à la Grèce un retour aux standards européens (endettement de 60 % dans 20 ans), au-delà de ces mesures, il convient de réduire de 30 % la valeur des titres d’État !

L’Argentine, à la suite de son défaut, a décidé de désarrimer sa monnaie du dollar, afin d’utiliser la dévaluation ; l’arme a fonctionné grâce à la hausse des prix des matières premières qui a permis au pays d’accroître ses réserves pour, in fine, rembourser le FMI, en parallèle d’une décote acceptée par les créanciers (hors des fonds vautours !). Néanmoins, quatorze ans après, l’Argentine est incapable de ressortir sur les marchés. En conséquence, une sortie de l’euro ne résoudrait en aucun cas le problème de la Grèce, en cette période d’atonie générale, voire de « multicrise », sans compter que la Grèce n’a pas de ressources naturelles et peu de produits manufacturés à exporter.

Les Européens n’ont d’autres choix que de rester au chevet de leur malade ! Le mécanisme de soutien financier a été mis sur pied dans la décision 71/143/CEE du 22 mars 1971 « portant mise en place d’un mécanisme de concours financier à moyen terme », à l’époque de la Communauté économique européenne, alors que l’euro n’existait pas et que la Grèce était loin d’entrer dans l’Union…

 

1 Conseil national de l’ordre des Médecins.
2 Le Monde, 18 juin 2015.
3 Aujourd’hui elle est notée CCC- par Standard & Poor’s.
4 Fonds européen de stabilité financière.
5 Mécanisme européen de stabilité.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº788
Notes :
1 Conseil national de l’ordre des Médecins.
2 Le Monde, 18 juin 2015.
3 Aujourd’hui elle est notée CCC- par Standard & Poor’s.
4 Fonds européen de stabilité financière.
5 Mécanisme européen de stabilité.