À la différence des stress tests pratiqués dans le cadre du Pilier II de Bâle II sur une base ad hoc et bottom up, la crise a mis en évidence la nécessité d’une
évaluation systématique
[1]
, top down, des vulnérabilités sous-jacentes au système bancaire. Un tel exercice ne peut faire abstraction des interdépendances complexes entre les différents acteurs, à travers l’exposition au marché monétaire et les effets associés à la faillite d’un établissement à caractère systémique. La faillite de Lehman Brothers en septembre 2008 a montré qu’un tel « scénario catastrophe » n’avait rien d’utopique.
Un chantier pour la recherche économique et financière
Sur le plan théorique, la réalisation de macro stress tests crédibles nécessiterait d'une part de disposer de modèles macrofinanciers complets intégrant à la fois des variables économiques (croissance, inflation, chômage, taux d’intérêt), financières (prix des actifs financiers et immobiliers, liquidité sur les marchés), et comportementales (aversion pour le risque), et d'autre part de faire le lien entre le court terme et le long terme. Or, de telles représentations holistiques de la réalité économique
n’existent pas encore
[2]
. Les effets de feedback – ou « effets retour » – du système bancaire sur l’économie (c’est-à-dire la capacité de réaction des banques aux évolutions économiques qui influe en retour sur ces dernières) ne sont pas bien pris en compte par les modèles actuels, même si des
travaux pionniers
[3]
vont dans ce sens. C’est là un grand chantier pour la recherche économique et financière.
Une alternative consiste à développer des scénarios sur la base de modèles économétriques – de forme réduite – qui modélisent les relations entre variables économiques et financières à partir de données historiques (
modèles VAR et VECM
[4]
). Mais le caractère opérationnel de ces modèles en cas de crise est limité, en raison de leur mode de construction déterministe. En outre, ces modèles ne tiennent pas compte du caractère endogène du risque en période de stress, ni de l’incohérence temporelle associée aux réactions des
autorités publiques
[5]
.
Une autre approche consiste à délaisser l’inférence statistique, fondée sur des probabilités objectives, au profit de méthodes reposant sur des probabilités subjectives. Il s’agit de recalibrer a posteriori, sur la base d’un « jugement d’expert », des relations structurelles identifiées a priori entre
différentes variables
[6]
. Cela permet de sortir du « carcan » d’un modèle pré-déterminé pour tenir compte des relations non linéaires entre les variables et de la présence éventuelle de « changements de régime » (voir encadré 1).
Un jeu restreint d’hypothèses
Dans la pratique, les scénarios de macro stress tests retenus par les régulateurs se réduisent à un jeu restreint d’hypothèses (PIB, chômage, taux d’intérêt, taux de change) dont les interactions sont modélisées à travers des modèles standard (
NIGEM
[7]
, par exemple), auxquelles s’ajoutent des hypothèses séparées sur les prix des actifs. L’impact d’un choc macrofinancier sur les variables microéconomiques (probabilités de défaut, pertes en cas de défaut) est modélisé par des régressions logistiques (
loi de Poisson
[8]
) calibrées sur une
base historique
[9]
.
Les régulateurs testent l’impact d’un choc sur l’actif de la banque (risques de crédit et de marché), plus rarement sur le passif (risque de liquidité) ou sur les deux (risque de taux d’intérêt). L’inclusion dans un même scénario des risques de crédit et de marché pose problème en raison des
horizons distincts de chaque risque
[10]
(un an pour le crédit, dix jours pour le risque de marché), et des différences de traitement comptable (coût historique versus juste valeur). Le risque de liquidité est quant à lui difficile à modéliser, en raison des
externalités négatives associées aux comportements individuels
[11]
, aboutissant à des équilibres multiples et à des «
prophéties autoréalisatrices
[12]
».
La crédibilité d’un macro stress test
Indépendamment des considérations méthodologiques, la crédibilité d’un macro stress test repose sur la capacité des régulateurs à convaincre de la sévérité du choc imposé. Autrement dit, un tel exercice pour être
crédible
[13]
, doit délivrer « du sang et des larmes ». À cet égard, les stress tests réalisés aux États-Unis en 2009 – le
SCAP
[14]
– montrent les bénéfices de la transparence, avec la publication de la méthodologie des tests trois semaines avant l’exercice. A contrario, lors des stress tests réalisés en 2010 par le
CEBS
[15]
et la BCE, les hypothèses détaillées n’ont été dévoilées qu’au moment de la publication des résultats. Le fait que sept banques seulement sur les 92 testées aient présenté un besoin de recapitalisation – pour un montant cumulé de 3,5 milliards d’euros, soit dix fois moins que les besoins réels de recapitalisation des banques irlandaises – a contribué à discréditer ces stress tests
[16]
.
Remédier aux lacunes
Six mois après cet exercice, la BCE fait preuve d’un étonnant « déni de réalité » quant à son
manque de crédibilité
[17]
. À sa décharge, les stress tests se limitaient aux risques de crédit et de marché, avec notamment l’imposition de décotes sur les expositions aux obligations corporate et souveraines. Toutefois, une restructuration de la dette souveraine d’un ou plusieurs pays de la zone euro a été exclue, alors qu’un tel scénario demeure
plausible
[18]
. En outre, le risque de liquidité n’a pas été pris en compte en dépit de sa
centralité
[19]
. Cela suppose que la BCE interviendra toujours pour soutenir les banques de la zone, même en cas d’
insolvabilité de ces dernières
[20]
. Dans le cas des banques espagnoles par exemple, le manque d’informations sur les expositions à l’immobilier commercial et sur la valorisation de ces actifs suscitent des interrogations tant sur leur solvabilité que sur leur liquidité.
Les prochains macro stress tests devront remédier à ces lacunes en imposant des épreuves beaucoup plus dures pour les banques, en tenant compte du risque de liquidité et des interactions entre l’économie réelle et le secteur financier. Ils devront s’accompagner d’une véritable recapitalisation des banques les plus fragiles car la solidité du secteur bancaire est fondamentale pour renouer avec une croissance durable en Europe.
Références
Bagehot W. (1873), Lombard Street. Des crises financières et du moyen d’y remédier, Payot, 2009 (traduction).
Bardsen G., Lindquist K-G., Tsomocos P. (2006), « Evaluation of macroeconomic models for financial stability analysis », Working Paper, Ano 2006/1, Norges Bank.
CEBS (2010), « Aggregate outcome of the 2010 EU wide stress test exercise coordinated by CEBS in cooperation with the ECB », 23 juillet 2010.
Diamond D.W., Dybvig P.H. (1983), « Bank runs, deposit insurance, and liquidity », J. Pol. Econ 91 (3).
Drehmann M. (2008), « Stress tests: Objectives, challenges and modelling choices », Economic Review of the Riksbank, 2-2008.
Haldane A.G. (2009), « Why banks failed the stress tests », speech given at the Marcus-Evans Conference on Stress-Testing, février 2009.
Rebonatto R. (2010), Coherent stress testing. A Bayesian approach to the analysis of financial risk, Wiley.
Wilson T. C. (1997), « Credit Portfolio Risk (I) », Risk Magazine, octobre 1997.
1
En considérant un scénario macroéconomique, les macro stress tests différent des tests de sensibilité usuels qui « stressent » un seul facteur de risque (un choc sur les taux d’intérêt par exemple).
2
Ainsi, le modèle d’équilibre général d’Arrow-Debreu, fondé sur l’hypothèse de complétude des marchés, exclut la possibilité de défauts exogènes des agents sur leurs obligations financières.
3
Voir Bardsen G., Lindquist K-G. et Tsomocos P. (2006).
4
Vector Autoregression ; Vector Error Correction Model.
5
Ces dernières n’ont pas intérêt à s’engager ex ante sur un sauvetage des institutions en difficulté, afin de limiter l’aléa moral au sein du système financier, même si elles procèdent au sauvetage ex post.
6
Voir Rebonatto R. (2010).
7
National Institute Global Econometric Model : modèle macro-économique multinational.
8
Loi des phénomènes rares de petite probabilité.
9
Voir Wilson T.C. (1997) qui est à l’origine de la plupart des méthodologies utilisées actuellement.
10
Voir Drehmann M. (2008).
11
Les épisodes de paralysie sur le marché interbancaire montrent l’importance des externalités négatives, le comportement de « défiance » de quelques banques pouvant provoquer une crise de confiance généralisée.
12
Voir Diamond (1983)
13
Voir Haldane A.G. (2009).
14
Supervisory Capital Assessment Program.
15
Committee of European Banking Supervisors.
16
De plus, les ratios Tier 1 testés intègrent des aides publiques à hauteur de 120 points de base en moyenne.
17
Voir le numéro de décembre 2010 de la Revue de stabilité financière de la BCE.
18
Par exemple Kenneth Rogoff, Joseph Stiglitz ou encore Georges Soros.
19
Voir les revues de stabilité financière de décembre 2010 de la Bank of England et de la Riksbank.
20
Contrairement aux préconisations de Bagehot W. (1873) qui distingue illiquidité et insolvabilité.