Pourquoi avoir créé une structure dédiée à l’investissement responsable ?
Mirova, qui, à sa création en novembre 2012, était une marque de Natixis Asset Management, est devenue une filiale en janvier 2014. Elle gère aujourd’hui près de 5 milliards d’euros et compte 50 collaborateurs. L’objectif était de regrouper dans une même structure l’ensemble de nos moyens en faveur de l’investissement responsable et ce, sur toutes les
Qu’en est-il de la rentabilité en matière d’impact investing, en particulier dans cet environnement de taux bas ?
Les investisseurs qui choisissent l’impact investing ne recherchent pas seulement une rentabilité financière. Toutefois, il est certain que les taux bas sont favorables : notre fonds solidaire a un objectif de l’ordre de 1 à 2 %, ce qui, il y a quelques années, relevait presque du mécénat ; aujourd’hui, ce n’est plus le cas, d’autant que le profil de risque historique du portefeuille est assez faible.
À quelles entreprises vous intéressez-vous ?
L’univers dans lequel nous pouvons investir est en train de s’étendre. Tout d’abord, la loi de juillet 2014 change la définition de ce qu’est une entreprise sociale et solidaire. Auparavant, l’agrément solidaire était plus ou moins attribué par les préfectures sur le critère du statut : si la structure était une coopérative ou une association, elle était considérée comme solidaire ; s’il s’agissait d’une société anonyme, non. Cette vision binaire a évolué et on prend aujourd’hui en compte des critères axés sur le modèle économique de la structure, ses objectifs sociaux et la manière dont elle est gérée (répartition des profits, fourchette des rémunérations). Simultanément, le monde de l’ESS traditionnelle, vivant de subventions, majoritairement associatif et sans but lucratif, se rapproche également d’un fonctionnement plus entrepreneurial. On voit apparaître des modèles hybrides, avec des porteurs de projets qui veulent développer une entreprise tout en donnant du sens à leur action.
Lorsqu’on parle d’impact investing, on associe souvent le terme de « capital patient ». Est-ce votre perception ?
Oui : on investit pour plusieurs années et on s’y tient. Par ailleurs, contrairement au private equity traditionnel, notre fonds solidaire est un fonds ouvert, sans échéance. Lorsque l’on entre au capital d’une structure, nous n’avons pas d’objectif de sortie. En revanche, nous abordons la question de la liquidité avec les émetteurs. En effet, il peut arriver dans un fonds solidaire dit « 90-10 » que la partie non solidaire (les 90 %), du fait d’une chute des marchés actions par exemple, perde de sa valeur au point que la part solidaire dépasse les 10 % réglementaires. En cas de tels dépassements, l’AMF n’accorde aucune souplesse. Les gérants doivent donc prévoir une marge de sécurité. On estime que seuls 6 % des encours des fonds solidaires vont véritablement à l’ESS. En accordant plus de souplesse dans la gestion de ce plafond, on pourrait très facilement faire passer la part réelle du solidaire de 6 à 9 % et augmenter de 50 % le financement vers les entreprises solidaires. Nous avons essayé de répondre au problème dans notre fonds Natixis Insertion Emploi en mettant au point un accord de liquidité avec la principale structure bénéficiaire, France Active : nous augmentons la part solidaire à 9 % en échange d’un engagement de liquidité de la part de France Active.
Ne pourrait-on pas relever ce plafond de 10 % ?
Cela a été discuté. Personnellement, je ne suis pas convaincu par cette idée. Les ressources collectées dans ces fonds « 90-10 » proviennent principalement de l’épargne salariale. Or, l’épargne salariale a déjà largement contribué au développement de la finance solidaire. Avant de demander un effort supplémentaire aux épargnants-salariés, il faudrait se tourner vers les autres distributeurs de produits financiers : les assureurs et les banquiers. Les assureurs pourraient par exemple être obligés de proposer un fonds solidaire dans l’ensemble de leurs contrats d’assurance vie. De même pour le PEA.
Un statut de
Nous ne sommes pas éligibles à ce statut qui est réservé aux sociétés de gestion de moins de 500 millions d’euros. Pour les autres, Bruxelles considère qu’il y a le cadre de la Directive AIFM. C’est dommage. Un label européen ajouté au statut AIFM aurait pu être intéressant. Il l’aurait été plus encore si ces fonds étaient éligibles au grand public.
Que pensez-vous des titres à impact social (Social Impact Bonds) ?
C’est une réflexion tout à fait intéressante de voir comment on pourrait financer l’innovation sociale en modifiant la façon dont l’État joue son rôle de financeur, en payant uniquement le résultat obtenu et non pas le service en tant que tel. Il ne s’agit pas d’un outil qui permettra de financer l’intégralité de l’action sociale de l’État, mais il est intéressant pour les projets innovants. Nous regardons ce qui se fait à l’étranger, au Royaume-Uni, aux États-Unis, en Australie et en Belgique. Il serait intéressant de lancer un pilote en France. Aucune initiative n’a pour l’instant abouti. Dans le cadre du Mouvement de l’économie positive initié par Jacques Attali, nous avons réuni un groupe de travail sur le sujet, avec des porteurs de projets, des acteurs financiers, des auditeurs et des spécialistes de l’ESS. L’idée est d’avancer suffisamment loin sur quelques projets de Social Impact Bonds – structuration financière, analyse des coûts évités, partage des risques entre les parties prenantes – et d’aller les présenter aux pouvoirs publics.
Le mécanisme des Social Impact Bonds ne fait pas l’unanimité. Où se trouvent les blocages ?
Certains les perçoivent comme une privatisation de services publics et acceptent mal le fait que des acteurs financiers peuvent gagner de l’argent en cas de réussite du projet. Il ne faut pas sous-estimer l’aspect politique de la question et bien penser le dispositif. Par exemple, si l’investisseur qui tire un bénéfice de son financement est un fonds solidaire, la question pourrait peut-être se poser différemment…
Mesurer l’impact social est-il important pour un investisseur comme vous ?
Absolument, et ce, dès l’analyse de la structure car c’est cet impact qui justifie le cas échéant que la rentabilité soit inférieure. Cette mesure est toutefois compliquée pour les petites structures dans lesquelles nous investissons. Nous devons en tenir compte et en la matière, le mieux est parfois l’ennemi du bien. Il s’agit de déterminer les bons indicateurs pour chaque secteur. Nous en avons distingué cinq : l’emploi, le logement, l’environnement et l’agriculture, l’accès à la santé et la dépendance, et enfin la solidarité Nord/Sud. Chacun a ses propres indicateurs d’impact.
Certains acteurs de l’ESS traditionnelle sont assez réticents à cette mesure d’impact…
Il y a parfois confusion entre mesurer l’impact et le monétiser. Il ne s’agit pas de transformer systématiquement le nombre de bénéficiaires en euros. Donner de la dignité à une personne, par exemple, cela a une valeur inestimable. Mais il est légitime pour un investisseur de demander le nombre de personnes auxquelles un projet a permis de redonner de la dignité.