Pourquoi la finalisation de Bâle III préoccupe-t-elle les banques européennes ?
Selon les analyses du Comité de Bâle, les établissements bancaires aux États-Unis seront peu impactés par l’accord. Par ailleurs les autorités réglementaires américaines ont affirmé que le niveau actuel de capital des établissements américains – qui se pilote autour de 14 % de fonds propres Tier 1 – est adéquat. Les autorités américaines ont annoncé que si l’application de Bâle IV
Cette clarté tranche singulièrement avec le flou qui règne en Europe en matière de transposition de cet accord, alors que les banques pourraient, selon certains calculs, subir une augmentation de 25 à 30 % de leurs RWA.
La sphère politique semble prendre conscience des enjeux. En France, le premier ministre et le ministre de l’Économie et des Finances ont fait des déclarations
La discussion reste ouverte en Europe sur la transposition du dernier accord de Bâle étant donné que, selon les différents calculs évaluant son impact, le coût interne de RWA est sensiblement plus élevé en Europe qu’aux États-Unis et pénalise plus particulièrement certains secteurs très sensibles politiquement comme le crédit aux PME, le crédit immobilier et le financement des infrastructures de transports, des télécoms ou encore pour la construction d’éoliennes. La prise de conscience par la sphère politique des impacts sur le financement de l’économie appelle une transposition mesurée qui tient compte des spécificités de financement de l’économie de l’Union européenne. Par ailleurs, nous n’avons connaissance à ce jour d’aucune mesure compensatoire que prendrait le régulateur européen. Par exemple, il serait raisonnable de supposer que le régulateur réduira les coussins actuels de capital supplémentaire si le calibrage des RWA augmentait. Nous n’avons aucun signe définitif allant dans ce sens.
L’EBA a affirmé que l’accord devait être appliqué. Que vous inspire cette position ?
Il manque en Europe une vision claire du rôle du système financier dans l’économie. L’Europe se tire une balle dans le pied si elle applique tel quel le dernier accord de Bâle, sans compensation. Une telle situation serait paradoxale car l’économie européenne dépend principalement des banques alors que l’économie américaine se finance largement grâce aux marchés.
Il est d’autant plus difficile d’accepter une pénalisation relative des banques européennes que la crise financière de 2007-2008 a commencé aux États-Unis. La négociation de Bâle ne semble pas en avoir tenu compte.
Après la crise, tous les ratios de capital et de liquidité ont déjà été augmentés pour rendre le système plus stable. L’objectif de Bâle IV était d’augmenter la comparabilité et la simplicité, pas d’augmenter les exigences de fonds propres. C’est la raison pour laquelle les Américains disent qu’ils vont compenser tout effet.
Pourquoi les banques américaines sont-elles plus rentables que les banques européennes ?
Aux États-Unis, les banques déconsolident de leur bilan les actifs à faible risque, notamment via la cession des créances sur l’immobilier résidentiel à des entités para-étatiques telles que Fannie Mae et Freddie Mac, ce qui est un modèle favorisé par Bâle IV. Cela leur permet de retenir à leur bilan des actifs plus risqués mais plus margés. Par ailleurs, les taux d’intérêt sont plus élevés aux États-Unis, l’économie est un peu plus dynamique et le marché des capitaux plus profond et plus liquide.
En Europe les marchés sont toujours fragmentés et l’Union des marchés de capitaux (UMC) n’a guère progressé. De plus, les banques européennes cotisent pour constituer le FRU
La finalisation de l’Union bancaire devrait en principe mettre fin à la fragmentation
Il faut un mouvement vers la création de vraies banques paneuropéennes comparables aux banques américaines. De telles banques absorberaient mieux les chocs. Par exemple, lorsqu’un pays serait en perte de vitesse, la présence de la banque dans d’autres pays compenserait ; par ailleurs, l’épargne surabondante dans certains pays permettrait au groupe bancaire de prêter davantage dans les autres pays. De vraies banques paneuropéennes bénéficieraient de synergies et d’économies d’échelle. Enfin, la transmission de la politique monétaire serait également plus efficace.
Quand le contexte sera plus favorable, Société Générale pourrait-elle prendre part à des fusions transfrontalières ?
Société Générale est déjà une banque européenne. Outre nos activités importantes sur le cœur historique de l’Union, nous avons une présence significative en Europe de l’Est. Nous sommes une banque globale donc nous avons vocation à être une banque paneuropéenne. Le moment venu, nous serons certainement acteurs de cette consolidation si elle permet d’offrir des avantages à nos actionnaires. Aujourd’hui le contexte n’y est pas encore favorable car l’Union des marchés de capitaux (UMC) n’existe pas et les groupes transfrontaliers ne disposent pas des synergies auxquelles ils pourraient s’attendre entre leurs différentes entités opérant au sein de l’Union bancaire ; à l’inverse, des dispositions hostiles sont adoptées comme le pouvoir donné par le paquet bancaire du 4 décembre 2018
Le ministre des finances allemand, Olaf Scholz, a exprimé dans une tribune publiée par le Financial Times du 5 novembre sa volonté de finaliser l’Union bancaire. Qu’avez-vous pensé de cette initiative ?
Il est intéressant d’observer, au travers de la proposition d’Olaf Scholz, que le ministère des Finances allemand constate que la politique restrictive menée jusqu’à présent et dont l’Allemagne était partie prenante, pénalise les banques européennes et notamment allemandes.
C’est une bonne chose qu’Olaf Sholz ait remis le thème de l’Union bancaire sur la table, montrant qu’il n’y a pas de tabou. Mais l’agenda doit s’accélérer ! Il y a urgence, car il est difficile pour l’Europe d’avoir une économie robuste si le système bancaire n’est pas suffisamment rentable. Les banques doivent être en état de financer efficacement l’économie réelle.
La finalisation de l’Union bancaire est d’autant plus urgente qu’elle est un prérequis et non un substitut à la réalisation d’une véritable Union des marchés de capitaux. L’UMC ne va pas se faire avec les banques américaines mais avec de vraies banques paneuropéennes !
Les financements de marché ne pourraient-ils pas remplacer les crédits octroyés par les banques ?
Aux États-Unis, les marchés de capitaux américains se sont construits et unifiés en parallèle du mouvement de concentration bancaire, avec la création de banques panaméricaines développant une activité importante de banques d’investissement et de marché. Cette expérience montre que les établissements bancaires et les marchés sont complémentaires ; il ne s’agit pas de remplacer les uns par les autres.
Les banques européennes sont favorables à l’UMC car elles souhaitent alléger leurs bilans et devenir plus agiles en titrisant les prêts qu’elles octroient ; s’il existe un marché de capitaux suffisamment liquide, les banques pourront vendre plus facilement leurs titrisations. Finaliser l’UMC est d’autant plus vital que le Brexit approche et que nous devons renforcer notre autonomie financière.
Que pensez-vous de l’embryon de budget dont la zone euro s’est dotée ? Un véritable budget serait-il préférable pour que l’arme budgétaire prenne le relais de l’arme monétaire ?
Il existe deux instruments permettant d’améliorer la situation économique de la zone euro : la capacité dont disposent certains États à procéder à une relance budgétaire, via des investissements. Et cette relance peut se décider très rapidement dans les pays en équilibre ou en surplus budgétaire comme l’Allemagne et les Pays-Bas.
À moyen terme, un véritable budget de la zone euro permettra de relancer les investissements pour améliorer la compétitivité et, en cas de crise, absorber les chocs.
Le dispositif budgétaire créé, l’IBCC
Les voix s’élevant contre la politique monétaire de la BCE se multiplient ; qu’en pensez-vous ?
Le niveau de l’épargne augmente, la demande d’actifs financiers de bonne qualité augmente dans le monde entier et en Europe il y a une baisse de l’offre, surtout dans les pays qui sont en surplus, comme l’Allemagne, donc on détruit des actifs alors que la demande augmente. Dans ce contexte, il est normal que les taux d’intérêt soient toujours plus bas. Les Allemands protestent contre les taux bas mais ce niveau s’explique par leur excès d’épargne ou la faiblesse de leurs investissements. Il serait injuste de toujours blâmer la BCE.
Que pensez-vous de l’action d’Emmanuel Macron sur l’UE et la zone euro ?
Les intentions d’Emmanuel Macron montrent la bonne direction mais l’Allemagne se fait attendre. Ce pays se trouve à la fin d’un cycle politique et ailleurs en Europe, il y a beaucoup d’instabilité (c’est le cas en Espagne, en Italie et aux Pays-Bas) donc Emmanuel Macron s’est trouvé très seul pour identifier les bonnes idées et enclencher une dynamique de réformes.
Après les différents reports de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, peut-on parler d’un Brexit sans fin
Le Brexit est sans fin pour plusieurs raisons. D’une part, on ne sait pas encore quand le Brexit va commencer. D’autre part cette sortie de l’UE constituera le début d’une longue négociation sur la future relation commerciale pendant laquelle les relations risquent d’être assez compliquées. En effet, la notion d’équivalence, qui permet d’évaluer si les règles d’un pays tiers sont compatibles ou pas avec celles de l’UE (l’enjeu étant l’accès au marché européen), est assez floue ce qui peut favoriser les tensions si les Britanniques adoptent des règles qui progressivement divergent légèrement des règles européennes. Quand il s’agira d’évaluer l’équivalence, l’UE devra se demander jusqu’où elle laisse le Royaume-Uni diverger, ce qui peut tendre les relations.
La BCE émet régulièrement des rappels concernant la préparation des banques au Brexit. Qu’en est-il pour Société Générale ?
Notre situation est très confortable comparée à celle d’autres banques. Société Générale est présente à Londres mais nous avons aussi des salles de marché à Paris qui ont d’ailleurs toujours été prédominantes donc nous disposons d’une grande flexibilité. Nous sommes globalement sereins sur notre capacité à assurer la continuité de nos services financiers en toutes circonstances.
Propos recueillis par Sophie Gauvent.