La location tire les financements

Créé le

22.04.2022

L’automobile fait partiedes industries les plus touchées par la crise du Covid-19 et par les pénuries qui continuent del’accompagner. La guerreen Ukraine renforce les difficultés par l’instauration des sanctions économiques vis-à-vis de la Russie etune hausse forte et durable du prix des carburants.Les conséquences decet environnement dégradé se font-elles ressentir surle financement automobile ? Quelles sont les transforma-tions à l’œuvre sur ce marché et ses acteurs ?

Ce qui surprend à première vue sur le passé récent, c’est la relative stabilité du marché. Selon l’Association française des sociétés financières (ASF), la production de financements de véhicules particuliers neufs (VN) s’élevait à 9 milliards d’euros en 2021, soit légèrement en retrait par rapport à 2019 (- 5,3 %). Le marché du financement des véhicules d’occasion (VO) s’est quant à lui bien porté, à + 9,3 %, compensant en partie la baisse constatée sur les VN. Rappelons que ces chiffres comprennent les différents types de financements dédiés accordés par les spécialistes du crédit (captives automobiles et sociétés financières spécialisées), mais excluent les prêts personnels (non affectés donc non qualifiables) accordés par ces mêmes spécialistes ou par les banques pour financer un véhicule neuf ou d’occasion. Le parc de véhicules particuliers français est resté stable entre 2018 et 2021, à 35 millions d’unités pour les véhicules détenus par des personnes physiques (source : ministère de la Transition écologique).

De même, les ventes de VN particuliers sont restées pratiquement stables entre 2021 et 2020 à 1,6 million d’unités. Cette apparente stabilité cache cependant une tendance marquée à la baisse des ventes par rapport à 2018 et 2019 et les chiffres de début 2022 ne sont guère encourageants pour le marché européen, avec une baisse moyenne de 6 % sur l’ensemble des pays de l’UE entre février 2021 et février 2022 (chiffres ACEA). La France est encore plus touchée par ce recul (-13 % selon la plateforme Filière Automobile) et le marché de l’occasion s’essouffle très nettement, faute d’arrivées d’occasions récentes sur le marché. Les perspectives ne sont donc pas optimistes à court terme et les volumes de financement devraient s’en ressentir rapidement.

Des tendances longues qui opèrent même pendant la crise

Pour autant, les tendances longues qui agissent sur le marché continuent de se développer et pourraient même accélérer. Sur les véhicules en premier lieu : l’électrification du parc est lancée et les ventes de véhicules 100 % électriques ont représenté 11,7 % du marché en février 2022, en très nette hausse. La part de ces véhicules dans le parc reste néanmoins en dessous des 300 000 unités et la rotation du parc demandera plusieurs années installant une dynamique de remplacement, notamment des véhicules les plus anciens (Crit’air 3 à 5) qui représentent 36 % du parc en France. La distribution automobile est marquée par la montée en puissance de la vente en ligne, encore très marginale il y a peu et que les constructeurs inscrivent dans leur plan stratégique, tel Stellantis qui compte doubler la part des ventes en ligne tous les ans pour atteindre un tiers des ventes en 2030. Sur le financement, ce sont les produits locatifs (LOA et LLD) qui tirent le marché, avec une part croissante des financements dédiés (voir Graphique). Selon l’ASF, 85 % des voitures particulières neuves et 22 % des occasions sont financées par des contrats de LOA (ce calcul ne tient pas compte des véhicules financés par des prêts personnels). Le marché automobile connaît donc un net glissement de la propriété vers l’usage. Des start-up et des sociétés établies proposent d’ailleurs de plus en plus de formules d’abonnement tout compris permettant à un particulier de bénéficier de l’usage d’un véhicule avec un engagement limité et une formule tout compris. La plupart de ces sociétés se positionnent sur des niches, telle Joinsteer qui propose des formules d’abonnement sur des véhicules très haut de gamme.

Conséquences sur l’organisation du marché

Quelles sont les conséquences de ces tendances sur les acteurs du marché ? Traditionnellement organisé autour de quatre grands pôles, le marché reposait jusqu’alors sur des frontières assez claires :

– aux captives le financement des ventes en concession, tant des véhicules de particuliers que des VO ; elles insèrent leurs offres dans les processus de vente, maîtrisent les données relatives au véhicule et à l’emprunteur et trouvent leur refinancement auprès de leur maison mère ou dans des partenariats noués avec des groupes bancaires. Leur empreinte sur les marques du constructeur auquel elles sont liées est déterminante : RCI Bank and Services revendiquait ainsi le financement de 46 % des immatriculations du Groupe Renault en 2020 ;

– aux sociétés financières spécialisées, le financement des ventes auprès des concessionnaires rémunérés par des commissions sur les crédits et les assurances placées auprès de leurs clients. Ces SFS généralement adossées à des groupes bancaires bénéficient d’un solide savoir-faire dans l’évaluation des risques et de conditions de refinancement avantageuses ;

– aux banques à réseau ou en ligne, les financements d’achats automobiles par le biais de prêts personnels non affectés, que ce soit pour des VN mais surtout pour des VO ;

– aux loueurs longue durée, le financement des flottes d’entreprises sur la base de contrats de location longue durée accompagnés des services annexes facilitant la vie des gestionnaires de flottes.

Les récents mouvements de marché viennent bousculer cet ordre établi : Société Générale a fait l’acquisition de LeasePlan, hissant sa filiale ALD dans le Top 3 mondial du marché et misant sur une offre large couvrant tous les segments de clientèle (du corporate au particulier), tous les types de véhicules aussi bien neufs que d’occasion et annonçant d’importants investissements dans le digital. Ce nouvel ensemble s’inscrit clairement en concurrence directe des captives de grands constructeurs européens et constitue désormais l’un des métiers phares du groupe bancaire. De même, Crédit Agricole Consumer Finance a-t-il réorganisé son pôle automobile en renforçant le segment locatif, et Arval (groupe BNP Paribas) a annoncé une nouvelle offre de location de VO pour les professionnels et les particuliers. Fort de sa taille mondiale et de ses volumes de ventes, Stellantis a annoncé une organisation de ses partenariats avec trois groupes bancaires majeurs, marquant ainsi sa volonté de garder la main sur sa stratégie de services financiers tout en déléguant les aspects bancaires de celle-ci à BNPP, Santander et au Crédit Agricole. Dans sa stratégie 2025 (élaborée avant la crise ukrainienne), Renault intègre complètement sa captive RCI Bank dans sa nouvelle ligne métier consacrée au digital et à la mobilité (Mobilize).

Un challenge pour tous les acteurs

Offres complètes de financements et de services, intégration sans couture aux parcours de plus en plus digitaux des clients, portage du risque sur la valeur résiduelle du véhicule, maîtrise parfaite de la chaîne logistique pour assurer la qualité de l’expérience client : les exigences sont nombreuses et élevées pour accompagner les mutations du marché automobile. Les constructeurs l’ont compris et ont, chacun à leur façon, intégré le financement dans leur stratégie. Les établissements bancaires, soit via leur réseau soit via leurs filiales spécialisées, ont commencé à rassembler leurs forces pour continuer de jouer un rôle important dans le second poste d’endettement des Français (après l’habitat). n R. L.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº868