Avec 1755 milliards d’euros sous gestion, Amundi est le premier gestionnaire d’actifs européen. Dans quelle mesure la taille est-elle devenue un facteur critique pour l’industrie de l’asset management ces dernières années ?
Comme l’ensemble du secteur financier, la gestion d’actifs est confrontée à des pressions sur les marges, en raison du niveau toujours très bas des taux d’intérêt, de la concurrence des acteurs anglo-saxons et de la montée en puissance de la gestion passive. Cette situation, qui est amenée à perdurer, peut notamment favoriser les mouvements de consolidation, car nous sommes une industrie de coûts fixes où les effets d’échelle sont en effet importants.
Néanmoins, la taille n’est pas un objectif en soi. Notre priorité a toujours été l’efficacité de notre organisation, qui est tournée vers nos clients – institutionnels et particuliers –, et de nos processus, afin de pouvoir leur délivrer de la performance, maîtriser les risques et leur fournir un conseil et des produits innovants répondant à leurs besoins. Nous prônons depuis le début une approche industrielle, qui consiste à analyser en permanence la chaîne de valeur pour l’optimiser, par exemple en obtenant des coûts d’exécution sur le marché les plus faibles possible. Notre développement et notre profitabilité sont la résultante de cette approche. Depuis la création d’Amundi en 2010, nos encours ont presque triplé, passant de 670 à 1755 milliards d’euros, mais notre profitabilité a, elle aussi, plus que triplé.
Cette stratégie sera poursuivie, et j’en suis sûr avec succès, par Valérie Baudson qui m’a succédé le 10 mai dernier en tant que directrice générale, étant moi-même devenu président du Conseil d’administration.
Quel rôle a joué la croissance externe dans votre développement et qu’est-ce qui l’a motivée ?
Amundi est avant tout une histoire de développement organique sur la clientèle hors groupe, notamment à l’international, en complément du service apporté aux réseaux du groupe, qui demeure le socle de son activité. En 2010, les deux-tiers de nos revenus provenaient des réseaux de nos maisons mères, contre environ 20 % aujourd’hui. Les trois-quarts de notre développement se sont faits par croissance organique. Cette dernière a été et reste l’ADN d’Amundi, car une entreprise qui réussit est une entreprise qui se développe organiquement plus rapidement que ses concurrents.
Notre croissance organique a été complétée par des acquisitions ciblées. Leur finalité n’était pas d’augmenter notre taille, en tant que tel, mais de renforcer notre compétitivité en venant enrichir notre couverture géographique, nos expertises ou nos canaux de distribution. Au-delà des 220 milliards d’euros d’encours apportés, l’acquisition de Pioneer en 2017 nous a ainsi permis de renforcer notre réseau de distribution en Italie, en Autriche et en Allemagne, et de nous doter d’une expertise sur les actifs en dollars, tout en intégrant de nouveaux talents.
La gestion passive s’est beaucoup développée aux États-Unis et, dans une moindre mesure, en Europe. Quelle est votre stratégie pour vous faire une place sur ce marché très concurrentiel ?
En Europe, le taux de pénétration de la gestion passive n’a pas encore atteint celui observé aux États-Unis. Mais les taux de croissance à long terme des deux marchés sont très proches : environ 12 % en moyenne par an.
C’est une solution d’investissement qui répond parfaitement aux exigences de transparence imposées par la réglementation MIFID. Elle est également parfaitement adaptée aux nouveaux usages en termes de distribution et de digitalisation des clients, qu’ils soient institutionnels ou particuliers.
Amundi s’est développé sur ce marché dès sa création en apportant ainsi des solutions de qualité à des coûts très compétitifs et en faisant preuve d’innovation : nous avons par exemple été les premiers à développer une solution indicielle bas carbone. En étant partis de zéro, nous sommes devenus le 5e acteur en Europe sur ce marché.
L’acquisition de Lyxor, annoncée en avril dernier, est un levier de croissance important car elle nous permet d’atteindre une taille critique sur ce marché. Ce rapprochement nous hissera au 2e rang des fournisseurs d’ETF en Europe, avec 142 milliards d’euros d’encours et 14 % de parts de marché, et nous permettra d’accélérer notre trajectoire de développement, en premier lieu en Europe mais également en Asie.
Ces dernières années, vous avez accéléré votre développement sur la gestion des actifs non cotés. Pourquoi et qu’apportez-vous de plus que des acteurs spécialisés dans l’immobilier ou le private equity ?
Il est important d’offrir aux clients des expertises sur l’ensemble des classes d’actifs de sorte à répondre à leurs besoins, qui peuvent varier selon les circonstances. Il existe aujourd’hui un engouement pour les actifs non cotés du fait des rendements plus élevés qu’ils offrent en contrepartie de leur illiquidité. Nous gérons ainsi environ 80 milliards d’euros en dette privée, immobilier et private equity. Nos liens avec nos réseaux partenaires, que ce soit en France ou en Italie, nous donnent accès au sourcing d’entreprises en quête de modes de financement alternatifs et complémentaires à celui des banques. Nous disposons également d’une grande qualité de recherche interne, notamment sur le crédit, qui est partagée avec notre plateforme de gestion de taux. Nous restons toutefois sélectifs dans notre développement sur ce marché, où les valorisations sont élevées et où le risque de liquidité doit être bien géré. Nous ne considérons pas que nos objectifs de croissance par expertise sont des contraintes absolues. En effet vouloir croître trop vite expose à des investissements de qualité médiocre.
Vous avez entrepris une stratégie d’internationalisation, en particulier à destination de l’Asie. En quoi cette zone du monde est-elle porteuse en matière de gestion d’actifs ?
Nonobstant la crise récente, le marché de la gestion d’actifs reste un marché porteur : quand le PIB progresse, l’épargne aussi et avec elle, le besoin en solutions d’investissement.
Mais alors que les marchés américain et européen sont désormais des marchés matures, ceux d’Asie présentent un potentiel de croissance nettement plus élevé. De fait, on voit émerger dans ces pays une classe moyenne qui épargne et qui a besoin de solutions pour investir cette épargne. En Chine, par exemple, le taux de croissance moyen annuel de l’épargne pour les cinq années à venir est estimé à 15 %. C’est cette croissance qui explique notre développement en Asie : en onze ans, nos encours y sont passés de 50 milliards d’euros à 300 milliards, et nous avons l’ambition d’atteindre 500 milliards en 2025, grâce notamment à notre nouvelle joint-venture avec Bank of China Wealth Management.
Le marché américain n’est-il pas un axe de développement ?
Les États-Unis sont le premier marché mondial en gestion d’actifs, avec 50 % du total. Mais c’est un marché très encombré où il est difficile pour un non Américain de réussir. Pour nous, les États-Unis représentent plus un centre de gestion des actifs en dollars qu’un espace de développement, à la différence de l’Europe et de l’Asie.
Pour un asset manager, quels enjeux industriels la vague de la gestion ESG actuellement à l’œuvre implique-t-elle ?
La collecte de données environnementales, sociales et de gouvernance (ESG) et le calcul du rating extra-financier des entreprises est un élément clé. Chez Amundi, pour pouvoir intégrer systématiquement une analyse extra-financière dans tous nos fonds ouverts de gestion active – comme nous en avons pris l’engagement en 2018 –, nous avons dû augmenter en moins de deux ans le périmètre d’entreprises notées ESG de 5 000 à plus de 10 000. Il a surtout fallu rendre accessibles ces notations de façon industrielle à l’ensemble de nos gérants sur leur interface de gestion et faire en sorte que la note ESG de l’ensemble du portefeuille soit rapidement calculée ex-ante et ex-post. Tous nos fonds ouverts ont désormais pour objectif d’afficher une note ESG supérieure à celle de leur univers d’investissement. Là encore, ceci nécessite de disposer d’une plateforme informatique robuste et performante.
Croyez-vous que les approches extra-financières vont devenir incontournables pour l’ensemble du secteur, y compris aux États-Unis ?
Dès la création d’Amundi en 2010, soit juste après la grande crise financière, la volonté d’être un gestionnaire d’actifs citoyen a été inscrite comme un de nos piliers fondateurs. Nous avions la conviction qu’il fallait sortir d’une forme de capitalisme financier court-termiste. Cette vision se trouve aujourd’hui confortée, y compris dans le monde anglo-saxon. Nous avons été précurseurs et, avec 700 milliards d’euros d’investissements responsables incluant plus de 650 fonds classés dans les catégories « article 8 et 9 » du règlement européen SFDR, nous sommes le leader européen. Désormais, la question n’est plus de savoir s’il faut ou non développer des approches ESG mais de définir quel est leur contenu. Or en la matière, l’Europe et les États-Unis ne partagent pas la même culture ni les mêmes valeurs. Notre vision européenne d’un sujet comme la rémunération des dirigeants et les inégalités salariales n’est pas alignée sur la leur par exemple. Il sera essentiel pour l’Europe de se doter rapidement de ses propres standards, au risque sinon que les standards américains s’imposent, comme cela a été le cas pour les normes comptables.
Vous avez récemment lancé une nouvelle ligne de métier, Amundi Technology. Pourquoi voulez-vous devenir prestataire de services informatiques ?
Dans le secteur des services financiers, la technologie a toujours été et demeure un facteur clé de la compétitivité. Aussi, dès la création d’Amundi, nous avons choisi d’internaliser la majeure partie du personnel informatique et de développer nos propres progiciels. La quasi-totalité de nos progiciels sont aujourd’hui propriétaires et les trois-quarts de notre personnel IT sont du personnel interne, contre 30 % lors de la création de l’entreprise en 2010. Nos outils, qu’il s’agisse de nos progiciels de gestion, d’épargne salariale, de gestion sous mandat ou de conseil en gestion de patrimoine, sont aujourd’hui reconnus pour la qualité de leurs fonctionnalités mais aussi pour leurs coûts compétitifs. Nous les mettons à disposition de clients externes, ce qui est aussi un aiguillon pour innover en permanence. Notre ambition est de dégager 150 millions d’euros de revenus à horizon 5 ans via notre offre Amundi Technology. La crise a en outre montré la nécessité de disposer d’une plateforme opérationnelle et IT puissante garante à la fois d’efficacité opérationnelle et de maîtrise des risques.
Peu d’asset managers européens sont cotés en Bourse. Regrettez-vous le choix que vous avez fait en 2015 ?
Notre cotation avait été prévue dès 2010 à la création d’Amundi pour permettre à la Société Générale de rendre liquide sa participation. Notre stratégie est demeurée inchangée. Nous avons continué à nous développer sur nos deux segments de clientèle principalement par croissance organique. Elle nous a néanmoins permis de procéder à des opérations de croissance externe telle que Pioneer pour laquelle nous avons procédé à une augmentation de capital.
La cotation nous a également apporté un surcroît de notoriété. En interne, elle a en outre été perçue avec fierté par les collaborateurs car, en mettant en lumière la réussite d’Amundi, elle a valorisé de facto leur contribution personnelle. C’est une source de motivation supplémentaire pour les équipes qui sont aussi conscientes que la cotation a également accru le degré d’exigence.
Comment flécher l’épargne abondante vers le financement des entreprises ?
En Europe, l’épargne n’est investie qu’à 6 % en actions, contre 30 % aux États-Unis. Pour changer cela, il faudrait une fiscalité plus attractive au profit des actions pour les particuliers et une réglementation également plus favorable aux actions pour les assureurs. Mais au-delà, c’est toute une culture du risque qui doit se développer, ce qui est difficile auprès d’épargnants habitués au fonds en euros. Il ne s’agit pas à tout prix de pousser les actions auprès des particuliers mais d’adopter une approche de conseil, afin de trouver la meilleure allocation d’actifs possible dans un horizon d’investissement donné.