Les systèmes bancaires des pays arabes dans la tourmente : cause et effet

Créé le

02.05.2011

-

Mis à jour le

24.08.2011

Les troubles politiques qui ont secoué la région MENA ont prioritairemenent touché les pays sous-bancarisés d'Afrique du Nord. C'est à la fois une cause et une conséquence de la faiblesse des revenus. Les révolutions en cours donnent l'opportunité de construire un meilleur système bancaire dans ces pays.

Les pays qui ont subi des bouleversements ces derniers mois, tant au Moyen-Orient qu’en Afrique du Nord (région MENA), partagent un même facteur économique : un système bancaire ayant un faible taux de pénétration de la population dans son ensemble. Il serait donc intéressant de se pencher sur la relation entre les économies de ces pays dans la tourmente et leurs systèmes bancaires, avant d'examiner quelles actions de politique économique et bancaire pourraient être menées une fois la crise estompée et les nouveaux régimes établis.

L’Afrique du Nord sous-bancarisée

La région MENA comprend les pays du Golfe, du Levant et de l’Afrique du Nord. Dans les deux premières zones, les systèmes bancaires sont d’une plus grande taille, relativement à l’économie du pays, qu’en Afrique du Nord. Le Tableau 1 montre que le ratio des actifs bancaires rapportés au produit intérieur brut (en parité de pouvoir d'achat) est environ de 1 dans les pays du Golfe et du Levant, contre un tiers en Afrique du Nord. La crise politique ayant touché essentiellement l’Afrique du Nord, nous allons nous concentrer exclusivement sur cette région.

La faiblesse des revenus : une cause…

Le Tableau 2 confirme l'observation principale, à savoir que l'agitation politique a généralement été localisée dans les pays où le système bancaire est resté à un stade précoce de développement. Le principal indicateur est la taille du système bancaire par rapport au PIB. En effet, nous remarquons que les pays ayant connu des crises politiques ont des taux d’actifs bancaires par rapport au PIB plutôt faibles, ce qui indique des services bancaires relativement sous-développés.

Cet état des systèmes bancaires est en partie causé par la faiblesse des revenus, comme en témoignent les niveaux de revenu par habitant. Cependant, cet indicateur n'explique pas à lui seul le faible développement d'un système bancaire. Ainsi, comme l’indique le Tableau 3, le ratio des actifs bancaires au PIB est faible en Libye, même si le PIB par habitant est l’un des plus élevés d’Afrique du Nord. Ceci est principalement dû à la situation du pays et à des politiques peu propices au développement d’un système bancaire.

… et une conséquence de la faible bancarisation

Ces tableaux reflètent des faits connus de la théorie économique. Le développement du système bancaire est à la fois une cause et un effet de la constitution d'un système économique dans son ensemble. En effet, un secteur bancaire plus développé contribue à accroître le bien-être général des citoyens. Il offre à la population de nombreux avantages qui favorisent la croissance économique en général : un meilleur accès au crédit, aux cartes de paiement, aux espèces, une facilitation de la vie des affaires et des interactions entre agents économiques en général, pour n'en nommer que quelques-uns. En outre, l’épargne est mieux mise à profit par le système bancaire que lorsqu’elle est conservée comme « bas de laine » chez les particuliers. Plus les dépôts bancaires sont importants, plus leur impact sur la croissance économique est significatif, en raison des « effets multiplicateurs ». C'est la base de la science bancaire.

Il est clair qu'en Afrique du Nord, le système bancaire ne s’est pas développé sensiblement et  que par conséquent, les économies qu'il dessert n'ont pas atteint leur plein potentiel. L'inverse est tout aussi vrai : les banques n'ont pas connu une croissance soutenue parce que les économies ne se sont pas développées selon leur potentiel. Il est clair que le faible développement d'un système bancaire n'est pas seulement causé par la faiblesse des revenus, mais qu'il la provoque. Le développement économique est au contraire facilité par un système bancaire qui fonctionne pleinement. Un secteur bancaire plus intégré et diversifié, tant au niveau de l’offre des produits qu’au niveau de la clientèle qu’il sert, permettrait un développement économique plus rapide, une expansion de la prospérité et une croissance de la classe moyenne. Enfin, cela favoriserait la stabilité économique et politique.

Des politiques de relance tournées vers une saine bancarisation

Les futurs programmes d'aide aux pays d'Afrique du Nord, ainsi que les plans de relance nationaux, doivent faire de cette question une priorité absolue. Cela inclut le renforcement des systèmes de surveillance bancaire.

Les nouveaux régimes (ou les anciens réformés) doivent renforcer les systèmes bancaires des pays, par la nomination de dirigeants de banques centrales à l’esprit ouvert, et par l’accroissement des qualifications des autorités de contrôle bancaire. La création d’un meilleur système de contrôle passe par l’établissement d’institutions chargées de mettre en œuvre les normes bancaires internationales en tenant compte des spécificités locales. Ces banques centrales et ces organismes de surveillance doivent surtout être indépendants de la sphère politique, ce qui est l’une des principales exigences des normes et principes internationaux émis par le Comité de Bâle. Cette nécessité de renforcer l’indépendance de la supervision est nette en Tunisie et en Libye. En effet, des personnes et des entreprises proches des régimes sortants détenaient des participations ou se finançaient auprès de certaines banques, sans qu’apparemment les superviseurs nationaux ne s’interposent.

En plus de la nécessité de restructurer leur banque centrale et leur système de surveillance, les pays touchés par les troubles dans la région ont plusieurs autres tâches à accomplir. La crise a ainsi souligné la nécessité pour ces pays – et pour leurs banques en particulier – de se prémunir contre les risques extraordinaires, et d’inclure des scénarios extrêmes dans leurs tests de résistance. En somme, se couvrir contre le risque du « Cygne noir », terme inventé par l’écrivain Nassim-Nicholas Taleb pour désigner la survenance d'un événement improbable.

Les banques de la région doivent également mieux se préparer au risque de liquidité, qui est celui qui les a le plus affectées. Les banques des pays touchés par les troubles ont en effet subi des retraits d'espèces dans des proportions importantes. C’est particulièrement vrai en Libye où la séparation du pays en deux rend difficile la communication entre les agences et leur siège. En Égypte, les agences ont dû fermer pendant de longs jours mais ont depuis retrouvé leur niveau de liquidité [1] .

Ces retraits massifs correspondaient à la fois à ceux des clients qui n’avaient pas pu avoir accès au service pendant certains jours de troubles et à ceux d'autres clients ayant choisi de sortir leur argent du pays. Les crises de la région MENA ne font que souligner l'importance des plans d'urgence en général, et de la gestion du risque de liquidité en particulier.







Sans que la liste soit exhaustive, un dernier point important mérite l’attention des réformateurs. Il concerne la gouvernance d’entreprise : une bonne gouvernance bancaire fait partie intégrante de la bonne gouvernance en général, et sans doute la croissance médiocre des banques dans ces pays a-t-elle été en grande partie due à une défaillance sur ce plan. Ce sera un défi majeur pour la construction de structures financières plus solides dans les pays de la région MENA, mais également une étape nécessaire pour permettre à ces banques et aux économies nationales de se développer à leur plein potentiel.

1 La Banque Centrale égyptienne a par ailleurs demandé aux banques de conduire des stress-tests globaux, pour faire un premier point sur l’impact que la crise a eu sur elles. C’est le premier exemple de ce type dans la région et c’est indubitablement un pas dans la bonne direction.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº737bis
Notes :
1 La Banque Centrale égyptienne a par ailleurs demandé aux banques de conduire des stress-tests globaux, pour faire un premier point sur l’impact que la crise a eu sur elles. C’est le premier exemple de ce type dans la région et c’est indubitablement un pas dans la bonne direction.