Sciences sociales et finance semblent être des champs antinomiques, puisant leur légitimité dans des domaines très souvent disjoints : au premier se trouvent associées des représentations culturelles et sociales ; au second revient le plus souvent un imaginaire ancré dans les nombres, des techniques calculatoires, des formes de rationalité procédurale. Cette distinction, identifiée et critiquée par bon nombre d’auteurs dans d’autres domaines (Michel Serres écrivait en 1980 : « Je cherche le passage entre la science exacte et les sciences humaines. Ou, à la langue près, ou, au contrôle près, entre nous et le monde »
Un groupe de chercheurs se réunit en effet depuis 1998 au sein de l’Association des études sociales de la finance (Social Studies of Finance Association – SSFA)
Dans ces conditions, les chercheurs en sciences sociales de la finance, malheureusement trop discrets dans le débat public, sont légitimes et utiles : ils savent en effet que les mondes financiers, comme tout ensemble organisationnel, sont le fruit d’une histoire, de compromis politiques, de rapports sociaux et de rapports de force, qui ont contribué à la mise en place de règles, de dispositifs et d’institutions partagées. N’en déplaise à la vision naturaliste dominante, les marchés financiers n’ont rien d’objectif, ni de naturel. En enquêtant sur la nature éminemment matérielle, mais aussi sociale et politique des pratiques financières, il devient possible de réinvestir par le débat public, les politiques de financiarisation et leurs orientations réglementaires. Deux points seront ici soulignés : la légitimité d’une approche interdisciplinaire d’une part, la responsabilité sociale des pratiques financières d’autre part.
Faire place à l’interdisciplinarité
La particularité des sciences sociales réside dans la variété des cadres théoriques qu’elle permet de mobiliser : la sociologie, l’anthropologie, la géographie ou encore l’histoire, qui chacune mettent en œuvre des techniques différentes de recueil de données. Cette diversité rend possible de multiples dialogues, ouvre des débats parfois contradictoires qui favorisent la germination de connaissances originales sur la finance. Lorsque l’économètre et le financier articulent leurs raisonnements à partir de séries de prix des actifs, ou de données issues des référentiels comptables, les chercheurs en sciences sociales investissent les terrains de la finance via différentes techniques d’enquête – au premier rang desquelles l’ethnographie. Ils proposent de la sorte des analyses mieux ancrées dans les domaines d’activité étudiés : la réinscription constante des questionnements dans un cadre historicisé, spatialisé, empreint d’habitus partagés, rend à la notion de contexte toute sa pertinence – et ce d’autant plus lorsque l’on y adjoint l’échelle d’observation choisie par le chercheur. En promouvant l’idée selon laquelle différentes échelles sont nécessaires pour appréhender un même fait social, la divergence de vues et les disjonctions théoriques propres à chacune des disciplines s’effacent, pour laisser place à un continuum d’interprétations complémentaires. Le choix d’une diversité d’échelles d’observation (par exemple l’échelle des techniques, celle des organisations et celle des institutions) permet de déplier l’espace financier pour en faire sens.
Une échelle d’analyse n’est associée ni à une discipline donnée, ni à une théorie : le chercheur peut ainsi aborder la finance par l’observation des techniques, c’est-à-dire des outils (algorithmes, procédures), des théories (efficience, MEDAF), ou encore des contrats mobilisés quotidiennement par les acteurs de la finance. Contrairement à une idée encore très présente dans le discours économique dominant, les instruments financiers ne sauraient être réduits à des objets neutres, en ce qu’ils façonnent non seulement les comportements financiers, mais sont également la trace d’idéologies partagées. Le travail du chercheur consiste à révéler leur nature, leur contenu, leur origine, leurs usages afin de considérer leurs implications sociales, politiques, économiques, managériales. L’organisation financièrereprésente une deuxième échelle d’analyse possible. Par organisation, nous entendons un collectif d’individus structuré autour d’une division du travail, d’un système de prise de décisions et de mise en place de routines visant à la production d’un service financier. Il peut s’agir d’observer le fonctionnement d’une société de gestion, d’un département d’une banque, ou encore d’une instance de régulation. Enfin, l’analyse des institutions permet de déployer une troisième échelle : ici, l’attention est portée sur les structures sociales qui façonnent la finance mais qui sont elles-mêmes aussi façonnées par les mondes de la finance. Le chercheur intéressé par ces questions peut enquêter sur des sujets aussi divers que la structuration de la réglementation financière, le maintien des imaginaires financiers dans l’enseignement, ou encore le rôle des lobbys bancaires et financiers.
Responsabiliser l’innovation financière
Ce pluralisme disciplinaire trouve selon nous toute sa pertinence pour envisager à nouveaux frais les modalités de la responsabilisation de l’innovation financière. De fait, le champ financier a vu ces dernières années le bourgeonnement désordonné d’innovations de plus en plus complexes, contribuant à distendre le lien existant entre le monde de l’expertise financière et le reste de la société. Si l’innovation doit rester une force déterminante au sein de l’industrie financière, nous faisons désormais face à un défi majeur : d’une part, les gouvernements et les régulateurs doivent acquérir une meilleure compréhension des complexités propres aux instruments financiers contemporains ; de l’autre, l’industrie financière se doit de réinvestir l’idée de responsabilité dès lors qu’il est question d’innovation. Au-delà du respect des obligations en matière de responsabilité sociale (obligations qui sont encore trop souvent envisagées dans leur seul rapport formel), les organisations financières jouent, qu’elles le veuillent ou non, un rôle éminemment social : elles doivent accepter de s’ouvrir au débat, de façon à ce que les parties prenantes directes et indirectes puissent discuter et comprendre les innovations financières susceptibles d’avoir un impact sur leur propre développement futur. Des institutions ouvertes à de tels processus, plus démocratiques, en bénéficieraient indéniablement, en ce qu’elles retrouveraient de la sorte une part de leur légitimité perdue.
Plus que jamais, alors qu’aucun modèle ou explication alternative n’ont émergé depuis la crise, l’innovation financière mériterait d’être réinvestie à partir de champs de savoirs multiples, débordant les catégories usuelles (celle par exemple de l’efficience de marché, qui en dépit de ses défauts, continue d’être mobilisée comme langage partagé au sein des mondes financiers – alors qu’une observation simple de la réalité des marchés montre à quel point l’épure du modèle ne tient pas, et que cet idéal de purification n’est pas à même de traduire la grande diversité des pratiques ordinaires). Une solution pourrait consister à prendre au sérieux la notion de « forum hybride », telle que développée dans un essai sur la démocratie technique, il y a quelques temps de cela : « Forums, parce qu’il s’agit d’espaces ouverts où des groupes peuvent se mobiliser pour débattre de choix techniques qui engagent le collectif. Hybrides, parce que ces groupes engagés et les porte-parole qui prétendent les représenter sont hétérogènes : on y trouve à la fois des experts, des hommes politiques, des techniciens et des profanes qui s’estiment concernés »
Faire sens
Ces deux propositions font écho à la quête de Michel Serres : ce n’est qu’en acceptant l’impureté essentielle des pratiques ordinaires, leur caractère imparfait, le bricolage normatif sur lequel elles prennent appui, que l’on parviendra à faire sens de ce qui se joue entre nous et les mondes financiers.