Après le premier choc pétrolier de 1973, et la hausse des cours du pétrole, plusieurs pays pétroliers s’étaient endettés auprès de banques qui disposaient alors de gigantesques dépôts de pétrodollars. Cet endettement avait beaucoup servi à combler des déficits budgétaires, au détriment de l'investissement, alors qu'en 1978 allait survenir le second choc pétrolier. De plus, la dette était surtout à taux variable et à court terme, ce qui fait que la hausse des taux courts américains en 1979 l'a encore alourdie. Au point qu'en 1982 s'est produite une crise de la dette des pays en voie de développement. Plusieurs pays très endettés se sont révélés incapables de rembourser leurs emprunts contractés. La crise de la dette a entraîné une crise du crédit puis une crise bancaire au niveau mondial.
La surévaluation du rouble
En 1998 une grave crise s’est produite en Russie. Cette crise vient à la suite de la crise économique asiatique de 1997, et du ralentissement économique mondial. La Russie pâtit d'une baisse de la demande en matières premières et d'une surévaluation du rouble qui pénalisait la compétitivité du pays dans les échanges internationaux. Cette surévaluation était due à des taux élevés visant à contenir l'inflation. La Russie était également dans une impasse budgétaire, à cause d'une insuffisance des recettes fiscales due à la situation économique. Des prêts conséquents accordés par le FMI et la Banque mondiale à la Russie provoquent la défiance des investisseurs étrangers et la fuite des capitaux, ce qui a forcé le gouvernement à dévaluer le rouble. L'inflation atteint 84 %. Par ailleurs, la Russie émettait des titres de créance négociables à court terme appelés GKO à des taux élevés pour rembourser les précédentes dettes jusqu'à ce que les lourds intérêts obligent la Russie à se déclarer en défaut de paiement sur sa dette, provoquant une crise financière russe qui se répandra sur les marchés obligataires mondiaux, provoquant une « fuite vers la qualité » (Flight to quality) et la quasi-faillite du hedgefund Long Term Capital Management (LTCM), sauvé in extremis par recapitalisation pour éviter une crise systémique.
Fuite des capitaux au Brésil
En 2002, la crise argentine qui a suivi la crise asiatique et l’éclatement de la bulle internet a entraîné une hausse de la prime de risque des emprunts brésiliens, le service de la dette publique a plus que doublé en dix ans (de 1992 à 2002), et les capitaux étrangers ne suffisaient plus à combler le déficit courant et à rembourser la dette. En 2002, le real brésilien est fortement déprécié et le Brésil fait face à une fuite des capitaux. Les créanciers de la dette publique brésilienne craignent que l'élection présidentielle du 27 octobre 2002 ne conduise à la victoire de Luíz Inácio da Silva, dit Lula, et à sa décision de suspendre le paiement des intérêts, de se déclarer en défaut de paiement sur sa dette. L'énorme prime des risques des emprunts brésiliens le laissait supposer. L'écart de rendement entre les obligations émises par le Brésil en dollar et celles émises par les États-Unis ont atteint les 2 300 points de base ! Le FMI annonce un plan d'aide très important. Il accorde 30 milliards de dollars, mais dont 24 déblocables après l'élection, conditionnant son prêt à une politique d'austérité budgétaire drastique. Une fois élu, le président Lula accepte les conditions du FMI et rassure les marchés, mais tout en réitérant sa ferme volonté de lutter contre la pauvreté par des réformes agraires et fiscales dans un souci de redistribution des richesses.
La dette publique grecque
En 2009 est survenue la crise grecque, due à la crise économique mondiale, mais aussi à un grand déficit budgétaire et une forte dette publique, qui dépassaient largement les niveaux exigés par la zone euro. Cette situation inquiétante résultait de dépenses publiques trop importantes, d'une fraude fiscale et de l'existence d'une grande économie souterraine qui rendait difficile la collecte de l'impôt. Mais elle était aussi liée au manque de transparence du gouvernement grec, qui avait pris soin d'occulter la réalité de son déficit et de sa dette. La Grèce par ailleurs ne dispose pas de ressources minières, agricoles et industrielles qui pourraient lui permettre de faire face à cette crise économique. La dette publique grecque devient un véritable fardeau, le paiement des intérêts pèse lourdement et la crainte d'un défaut de paiement crée un climat de défiance chez les investisseurs. La crise grecque menace même de se propager à d'autres pays européens fragilisés par la crise mondiale. L'union européenne et le FMI accordent une aide conséquente à la Grèce pour éviter un défaut de paiement, qu'ils vont même renouveler craignant le déclenchement d'une crise généralisée.
La bulle immobilière espagnole
En 2010, la Grèce n'est pas la seule en Europe à connaître une crise de la dette, c'est aussi le cas de l'Espagne, et d'autres pays comme l'Irlande, le Portugal, Chypre… L'Espagne est également touchée par la crise économique mondiale. Elle souffre par ailleurs d'un important déficit commercial et d'une bulle immobilière dans les années 2000 qui a impacté le secteur de la construction mais aussi le secteur bancaire, qui est entré en crise. La crise économique espagnole de 2010 a causé une aggravation de la dette privée et publique, et une dégradation de la notation de la dette espagnole, entraînant une fuite des capitaux. L'économie espagnole est entrée en récession.
L’économie libanaise en déroute
En 2020, un très lourd endettement du Liban le conduit à se déclarer en défaut de paiement sur sa dette. L’Etat libanais emprunte pour rembourser les emprunts, creusant de plus en plus la dette, et se voit contraint de payer des taux d’intérêts de plus en plus élevés, dans un climat de méfiance générale alimentée par une gouvernance jugée défaillante, un manque de transparence dans les comptes publics et des problèmes de corruption. Cette crise de la dette a amené les libanais à anticiper une dévaluation de la livre libanaise, les incitant à convertir en dollar leur monnaie nationale, entraînant une crise de la liquidité, les banques ne disposant pas de réserves de change suffisante pour faire face à la demande. L’économie libanaise, fortement importatrice de denrées alimentaires et de biens d’équipements, ne peut plus payer, ne disposant plus assez de dollars, les banques limitant les opérations de change avec cette monnaie. Cela favorise le développement d’un marché informel et un effondrement de la livre libanaise par rapport au dollar. Pour compenser la hausse du prix du dollar, les produits importés se vendent plus chers. L’inflation monte en flèche. La consommation baisse drastiquement, et la population s’appauvrit. La crise de la liquidité provoque une crise sociale. A cela rajouter la crise sanitaire mondiale de la Covid-19, la crise au Liban de l’électricité, la crise de confiance de la diaspora libanaise qui a limité ses transferts d’argent vers le Liban alors que cela représentait une manne importante pour l’économie nationale, et enfin, le coup de grâce, l’explosion au port de Beyrouth qui a ravagé la capitale libanaise et enfoncé encore plus profondément le pays dans une grave crise, économique, sociale et politique, au point qu’une sortie de crise n’est plus envisageable sans une aide extérieure de grande ampleur et de profondes réformes internes.
Crise de la dette
Comme on peut le constater, les mécanismes en jeu entraînant un pays dans une crise de la dette sont pratiquement toujours les mêmes. D’abord, c’est toujours dans un contexte de crise économique mondiale, ou lié aux effets à court/moyen terme d’une crise mondiale. Ce qui veut dire que les pays qui ont des faiblesses intrinsèques liées à leur endettement sont encore plus fragilisés quand la conjoncture internationale est mauvaise, cette dernière aggravant la situation au point de déclencher une crise de la dette. Ensuite, le pays en lui-même, comme nous l’avions dit, présente un certain nombre de faiblesses, qui conjuguées entre elles créent un terrain favorable au déclenchement de la crise. Le pays souffre d’un déficit budgétaire important lié à une insuffisance des recettes fiscales, à l’existence d’une grande économie souterraine, et/ou à d’importantes dépenses publiques. Il peut souffrir aussi d’un important déficit commercial ou d’une dégradation de la balance commerciale, à cause d’un manque de ressources internes, minières, agricoles, industrielles, et/ou d’une baisse de la demande extérieure et/ou d’une surévaluation de la monnaie nationale. Le fort endettement public du pays en crise a généralement plus servi à combler son déficit budgétaire qu’à favoriser l’investissement. Quand la dette existante est à taux variable, elle est alourdie par une éventuelle hausse des taux qui pourrait survenir dans un contexte de retour d’inflation. Le pays doit aussi faire face à une augmentation du service de la dette publique à cause d’une hausse de la prime de risques des emprunts nationaux liée à une perte de confiance des créanciers. Il règne un climat général de défiance par rapport au gouvernement à cause de sa mauvaise gestion et/ou de son manque de transparence et des problèmes de corruption et/ou de sa décision attendue de se déclarer en défaut de paiement sur la dette. La crise de confiance touche également la diaspora qui limite ses transferts vers le pays. La défiance des investisseurs étrangers entraîne à l’inverse une fuite des capitaux. La crise de la dette, une économie très importatrice, le rapatriement des capitaux par les investisseurs étrangers, sont autant d’éléments qui précipitent et aggravent la dévaluation de la monnaie, entraînant une forte inflation et une crise de la liquidité, puis une crise sociale et enfin, politique.
Des règles de gestion éprouvées
Pour éviter de tomber dans l’engrenage d’une crise de la dette, il convient donc de maîtriser son solde budgétaire par des dépenses publiques raisonnables et des recettes fiscales suffisantes, et de réduire autant que possible l’économie souterraine. Il convient aussi de favoriser les produits locaux pouvant se substituer aux importations, et d’augmenter ses ressources agricoles et industrielles. Il faut aussi réduire l’endettement, privilégier les emprunts à taux fixe ou utiliser des mécanismes de couverture, et utiliser ces emprunts surtout pour l’investissement. Il faut veiller aussi à garder un climat de confiance tant avec les créanciers qu’avec les investisseurs étrangers, en ayant toujours le souci de la transparence et en luttant contre la corruption. Enfin, il faut trouver un équilibre pour sa monnaie nationale, qu’elle ne soit ni surévaluée, pénalisant alors la compétitivité, ni trop dévaluée, s’accompagnant d’une forte inflation. Ce sont des règles de gestion qui peuvent paraître évidentes, mais l’Histoire des crises de la dette montre qu’elles ne sont pas toujours respectées. Elles sont même si souvent oubliées qu’il est bon de les rappeler.