Stratégie

Les ripostes possibles de la finance européenne

Créé le

11.04.2016

-

Mis à jour le

18.07.2016

Face à la finance américaine soutenue par son environnement politique et réglementaire dans la concurrence mondiale, les entreprises financières européennes, existantes et nouvelles, doivent, de leur côté, plutôt tirer parti de la qualité de leur environnement technique et intellectuel.

La terminologie de conflit utilisée ici (« gagnants », « riposte ») n’a de sens que si on précise qui sont les combattants. Or, comme pour la guerre, il y a les armées qui combattent et les nations qui les soutiennent. Le conflit, attaque ou éventuelle riposte, met les deux en jeu. La « finance européenne » est un ensemble au contour large, de même que la « finance américaine » à laquelle elle chercherait une riposte.

Dans le cas de la finance, les armées sont les entreprises financières réglementées, c’est-à-dire les banques, les assurances, la plupart des gérants de fonds, mais aussi les entreprises non réglementées de la « shadow » finance.

Autour de ces armées, les « nations » qui les soutiennent sont :

  • d’une part l’ensemble de l’environnement technique et intellectuel : l’industrie de l’informatique et des télécoms, les institutions d’enseignement et de recherche, les écoles et les universités, les médias ;
  • d’autre part l’ensemble de l’environnement institutionnel, réglementaire et législatif, essentiel pour l’industrie financière, réglementée par nature, encore plus que pour toute autre industrie. Cet ensemble comprend les pouvoirs publics, mais aussi les autorités de contrôle, les organismes de place, les plates-formes de cotation et de trading, etc.
Parler de « riposte », c’est d’abord reconnaître que la domination renforcée de la finance américaine depuis la crise est autant le résultat de l’efficacité et du dynamisme des « armées » que de la différence de leur soutien par les « nations ». Les ripostes possibles sont donc à examiner aux deux niveaux.

De multiples organes de contrôle européens

Avant d’examiner ce que peuvent faire les entreprises financières européennes elles-mêmes, il faut bien voir que leur environnement réglementaire et législatif est un lourd handicap dans leur compétition avec la finance américaine. Non pas que les organes qui contrôlent la finance européenne soient moins compétents que leurs homologues américains, mais c’est leur nombre, leur spécialisation et la complexité de leurs relations qui entraînent une faiblesse de la vision politique d’ensemble de la concurrence financière mondiale. Autorités nationales (l’Autorité de contrôle prudentiel et de régulation, l’Autorité des marchés financiers), autorités européennes (l’Autorité bancaire européenne, l’Autorité européenne des marchés financiers, le Mécanisme de surveillance unique), autorités mondiales (Comité de Bâle, Conseil de stabilité financière), chacune de ces institutions exerce avec compétence son autorité dans son domaine, en donnant la priorité à sa mission (éviter les risques systémiques, protéger les investisseurs, etc.) sans pouvoir tenir compte pleinement des conséquences des décisions prises sur la concurrence entre finance européenne et finance américaine, faute d’un pouvoir politique qui les coordonne.

Le système de contrôle américain en appui de la finance américaine

A contrario, le système de contrôle prudentiel américain, tout aussi complexe en apparence, fonctionne en pratique en appui de la finance américaine. Celle-ci est parfois sévèrement sanctionnée en cas de fraude (délits d’initiés, subprimes), mais elle est soutenue chaque fois qu’il y a une question qui met en jeu la concurrence mondiale (ratios de fonds propres, normes comptables, règles de rémunération liées au risque). Dans chacun de ces cas, les règles européennes sont plus dures que les règles américaines, compte tenu des différences dans les circuits de financement de l’économie (crédit bancaire vs marchés financiers).

La recherche quantitative en finance : un atout européen

Cette différence de comportement s’explique par des raisons culturelles et une différence politique essentielle. Différence culturelle : la haine européenne de l’argent et de l’enrichissement s’oppose à la culture américaine de la réussite, même si la finance n’est pas plus populaire aux États-Unis qu’en Europe. La différence politique essentielle, c’est qu’il n’y a pas de gouvernement fédéral européen, pas de Direction du Trésor de la zone euro, qui ferait la synthèse entre la finance et les régulateurs, au-delà des « lobbies », avec le pouvoir d’agir comme le fait le Département du Trésor américain.

La finance européenne, et notamment la finance française, a cependant un atout qui est un des moyens de la riposte, au moins potentiellement : la qualité de son environnement technique et intellectuel. Cela est vrai pour l’informatique, tant au niveau de l’enseignement et de la recherche que des entreprises de logiciel. C’est également vrai pour la recherche quantitative en finance. Dans les deux cas, la qualité de l’école mathématique française est un atout, encore reconnu par les pouvoirs publics, et entretenu par la diversité des institutions à tous les niveaux, des plus pointues (universités, grandes écoles, Collège de France, Fondation Jacques Hadamard, Institut Henri Poincaré, Institut Louis Bachelier, etc. ) aux plus pratiques (écoles d’ingénieurs informaticiens, École « 42 »).

Les ressources des entreprises financières et des FinTech

Ce qui nous donne la transition pour passer au sujet des « armées », les entreprises financières, qui peuvent tirer parti de ces ressources techniques et intellectuelles.

Le recul de leur part de marché est manifeste face aux grandes entreprises américaines, pour toutes les raisons développées par ailleurs dans ce numéro. Il reste heureusement un petit nombre de grandes entreprises, banques, assurances, gérants de fonds, de taille encore comparable aux grandes américaines. Leur riposte n’est pas une question de taille, mais de capacité d’adaptation à l’environnement nouveau crée par l’informatique mobile (smartphones plus haut débit), à la fois pour l’offre de nouveaux services (offre résumée par le terme vague mais très général d’ubérisation) et pour les moyens de traitement des données de masse que cette mobilité produit.

L’autre dimension de la riposte, ce sont les entreprises de la Fintech, certaines concurrentes des institutions existantes, d’autres complémentaires. Les grandes entreprises financières peuvent s’en inspirer, les dépasser ou les acheter. Leur multiplication est un atout pour l’ensemble de la finance européenne.

Deux cas concrets permettent de préciser cette riposte :

  • la titrisation : cette technique, très décriée depuis la crise des subprime, est cependant une des solutions au problème de financement des entreprises par le marché. La faiblesse de la part des marchés dans les emplois de l’abondante épargne européenne est une anomalie que la titrisation contribuerait à corriger. Les outils techniques existent pour la développer, notamment pour le financement des PME. La réglementation européenne permet-elle de relancer la titrisation dans de bonnes conditions de sécurité et de rentabilité ? Si c’est le cas, comment se fait-il qu’elle ne se développe pas plus vite ? Si ce n’est pas le cas, comment changer la réglementation pour qu’elle permette ce développement ?
  • la gestion des paiements : domaine qui est en train d’échapper aux banques alors qu’elles en avaient le monopole (de fait sinon réglementaire) et qu’elles ont un atout essentiel : la confiance du public, et des moyens, leur présence sur le terrain. Comment s’en servir pour conserver et développer les services aux particuliers et aux entreprises, y compris les services internationaux ?

Poursuivre les efforts

En conclusion, l’espoir est faible mais non nul que l’environnement politique et réglementaire de la finance européenne évolue dans un sens plus favorable au développement d’une riposte à la domination américaine. Il faut quand même poursuivre les efforts dans ce sens, et ce numéro peut y contribuer. En revanche, il y a des possibilités pour les entreprises financières européennes, existantes et nouvelles, de tirer parti des éléments favorables de leur environnement technique et intellectuel pour retrouver un développement spécifique qui, de plus, est indispensable au développement de l’économie européenne dans son ensemble.

 

Achevé de rédiger en avril 2016.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº797bis