Économie

Les réformes en cours vont redynamiser l’économie japonaise

Créé le

17.02.2015

-

Mis à jour le

31.03.2015

Alors que la France hésite à s’engager dans des réformes structurelles, le Japon vient de lancer un vaste chantier destiné à transformer son économie. Deux idées fortes sous-tendent le programme japonais : accroître la compétitivité des entreprises et mieux utiliser les ressources du pays.

La France n’est pas le seul pays à hésiter devant le changement. À l’autre bout du monde, le Japon a connu le même problème. Depuis l’éclatement de la bulle financière au début des années 1990, l’économie n’avance plus. Elle enchaîne les périodes de contraction et les embellies de courte durée. Pendant ce temps, les finances publiques ne cessent de se dégrader tandis que le déficit cumulé atteint près de 2,3 fois le PIB, soit un taux largement supérieur au double de celui de la France (voir Graphiques 1 et 2).

Avec une population en baisse de 0,13 % par an et dont l’âge moyen est élevé, le Japon semblait ne plus avoir d’avenir. C’était du moins le cas avant le retour au pouvoir de Shinzo Abe, il y a tout juste deux ans. Son programme de réformes commence à être mis en œuvre. Serait-ce la dernière chance pour le Japon de redresser la barre ? Il y a de bonnes raisons d’y croire d’autant que son analyse détaillée révèle une vision résolument moderne de l’économie.

La prospérité du pays repose sur des entreprises performantes…

Dans son programme de réformes, le gouvernement part du principe que le Japon ne pourra continuer d’être un pays prospère sans avoir des entreprises compétitives à l’échelle mondiale. Pour cela, il ne sert à rien de soutenir les canards boiteux ; mieux vaut utiliser les deniers publics pour s’occuper des gagnants, autrement dit, des entreprises qui font des profits ! C’est là un véritable changement de mentalités et c’est dans cette optique que le gouvernement a choisi de réduire le taux d’imposition sur les sociétés à environ 35 %. Ce taux se rapproche ainsi de la moyenne en vigueur dans les pays de l’OCDE qui est aux alentours de 25 %. La mesure devrait ainsi aider les entreprises performantes à conserver une plus grande partie de leurs bénéfices, mais aussi à attirer de nouveaux capitaux, afin de s’en servir pour investir et accroître leur compétitivité.

Le gouvernement part également de l’hypothèse que les entreprises japonaises ont souvent fait de mauvais choix d’investissements dans le passé et se retrouvent à présent handicapées par des actifs improductifs. Ce n’est pas étonnant si le système permet aux perdants de rester en jeu. Plutôt que d’absorber progressivement les dépréciations d’actifs à l’aide de leurs maigres bénéfices, les entreprises feraient mieux de tirer une croix dessus afin de repartir sur de bonnes bases. Pour les y aider, le gouvernement a donc débloqué des fonds importants destinés à subventionner les achats d’équipements de haute technologie que les entreprises feront pour remplacer leurs matériels obsolètes.

Favoriser la concurrence

La faible productivité de certains secteurs de l’économie japonaise vient aussi de la protection excessive dont ils font l’objet. À l’abri derrière des barrières douanières et réglementaires, le secteur agricole n’a pas ressenti le besoin d’évoluer. Les exploitations sont trop petites, ce qui freine l’introduction de techniques modernes de production. Il s’ensuit que l’agriculture japonaise souffre de coûts prohibitifs, produit de façon insuffisante et contribue peu aux exportations du pays. L’ouverture à la concurrence prônée par le gouvernement devrait accélérer le regroupement des exploitations et favoriser les gains de productivité.

Dans le secteur de l’électricité, les entreprises ont également tendance à être inefficaces. Pour assurer leurs profits, elles préfèrent se répartir le marché, par exemple par régions, et évitent de l’affronter directement. Grâce à leurs consommateurs captifs, ces sociétés n’ont pas eu besoin d’optimiser leurs coûts de production, ce qui explique pourquoi le prix de l’électricité est 2 à 3 fois plus élevé au Japon par rapport à d’autres pays.

Dans la pharmacie, la concurrence se livre par l’intermédiaire d’une force de vente pléthorique et non à travers l’innovation. Des médicaments étrangers plus efficaces mettent ainsi des années avant d’être proposés aux malades. D’un autre côté, très peu de médicaments japonais se vendent en dehors du pays. Là encore, l’ouverture à la concurrence devrait forcer les entreprises à s’adapter et à revoir leurs stratégies.

Revoir la gouvernance des entreprises

Enfin, les entreprises ne pourront être vraiment compétitives que si elles sont bien gouvernées. Or, jusqu'à présent, leur gouvernance avait tout d’une affaire interne. La majorité des conseils d’administration est encore composée de cadres supérieurs et d’anciens responsables de l’entreprise. Qui plus est, ces mêmes cadres ne connaissent que l’entreprise dans laquelle ils ont fait toute leur carrière. Il n’y a donc aucun regard externe – et encore moins critique – sur la gestion de l’entreprise. C’est aussi une occasion manquée de bénéficier de l’expérience et de l’expertise que des personnalités externes peuvent apporter. En forçant les entreprises japonaises à recruter des administrateurs indépendants, le gouvernement fait preuve d’une grande détermination, compte tenu de l’hostilité répétée du patronat à l’égard de son projet.

Une meilleure utilisation les ressources disponibles

Au-delà de la compétitivité des entreprises se pose la question d’une mobilisation plus efficace des ressources du pays. Sur ce point, les gains potentiels paraissent considérables.

En premier lieu, les femmes pourraient participer davantage à la vie économique. Mais pour des raisons diverses, il leur faut faire un choix entre avoir des enfants ou poursuivre leur carrière. Une fois retirées de l’entreprise, leur retour est quasiment impossible. Ceci explique le faible taux de participation des femmes en âge de travailler et le déclin de la natalité qui fait que la population du Japon est déjà en train de se contracter. En outre, les femmes sont habituellement reléguées à des fonctions subalternes malgré des qualifications équivalentes à celles de leurs collègues masculins. À titre d’illustration, une étude internationale menée par le cabinet Grant Thornton montre que les femmes n’occupent que 7 % des postes de responsabilité, ce qui place le Japon de loin à la dernière place.

Le gouvernement a donc voulu montrer l’exemple en confiant des portefeuilles importants à des femmes. Il s’est également engagé à éliminer aussi rapidement que possible les longues listes d’attente pour obtenir une place en crèche en faisant appel au privé et en levant une partie des contraintes barrant l’accès au secteur.

Fluidifier le marché de l’emploi

Comme la France, le Japon a privilégié la stabilité de l’emploi au détriment de la flexibilité du marché du travail. Pour l’entreprise, licencier un salarié est un acte inconcevable, sauf à être au bord de la faillite. Pour le salarié, perdre son emploi est un événement tragique qui conduit fréquemment au suicide. Or dans un monde qui évolue, il est essentiel que les salariés puissent se reconvertir tout au long de leur vie. Certains devront même changer de métiers plusieurs fois. Le gouvernement prône donc un modèle plus fluide de l’économie dans lequel les salariés devront passer d’entreprises frappées par le déclin dans des entreprises en croissance, au lieu d’attendre la retraite ou d’être rattrapés par la faillite de leur employeur. Dans un pays longtemps habitué à l’emploi à vie, le choc est certainement rude. Mais les salariés seront aidés pour y faire face.

Accroître l’ouverture à l’international

Malgré une incontestable capacité d’innovation et des produits de qualité, le Japon s’est souvent laissé rattraper puis dépasser, après avoir largement dominé, dans des secteurs aussi importants que les ordinateurs portables, les téléviseurs à écran plat et les téléphones intelligents. La faute en incombe à l’insuffisante capacité des managers à accompagner le développement des produits à l’international. Il ne fait pas mystère que les Japonais sont mal à l’aise dans la langue de Shakespeare et souvent maladroits dans leurs négociations avec leurs partenaires étrangers. C’est pourquoi le gouvernement veut introduire la pratique de l’anglais dès l’école primaire et imposer des tests de langue aux concours d’entrée des universités. Les échanges d’étudiants qui sont actuellement peu développés seront rapidement accrus, grâce à la mise en place de nouvelles Bourses, dans le but de mieux préparer les futurs cadres japonais à évoluer dans un contexte international.

Enfin, il est flagrant que les entreprises japonaises font très peu appel aux compétences étrangères. En dehors de rares exceptions, le management est monolithe. À savoir masculin (comme on le sait déjà) et autochtone. Or les entreprises japonaises gagneraient à faire appel à tous les talents possibles ; c’est ce qui fait, par exemple, la force des universités américaines et anglaises qui dominent tous les classements internationaux. Sur ce plan aussi, le gouvernement s’emploie à repenser les conditions d’accueil des étrangers en introduisant un système de points [1] comme l’Australie, le Canada, la Nouvelle-Zélande et le Royaume-Uni. Et ce n’est qu’un début.

La balle est désormais dans le camp des acteurs économiques

Le gouvernement japonais fait, à n’en pas douter, une lecture lucide de la situation. Son plan destiné à remettre le pays sur le chemin d’une croissance durable paraît à la fois cohérent et complet. Cependant, à lui seul, il ne pourra rien accomplir. Car sa stratégie consiste à éliminer les obstacles réglementaires et à mettre en place les incitations nécessaires au déploiement de l’initiative privée. La balle est désormais dans le camp des entreprises et des individus. À eux de saisir les opportunités qui se présentent.

Ainsi, il incombe aux entreprises :

  • d’utiliser leurs profits records et leurs énormes réserves de trésorerie pour investir et renforcer leur compétitivité ;
  • de répondre au défi d’une concurrence accrue ;
  • de revoir leurs modes d’organisation afin de donner une plus grande place aux femmes ;
  • d’apprendre à travailler avec des conseils d’administration plus indépendants.
Elles seront d’autant plus poussées à s’adapter et à faire les bons choix qu’elles ne pourront plus compter sur l’aide inconditionnelle de l’État en cas de défaillance.

De la même façon, il échoit aux individus :

  • de prendre la responsabilité d’entretenir leurs compétences ;
  • d’en développer de nouvelles ;
  • de changer de métier ou d’entreprise s’il le faut ;
  • d’être mis en concurrence avec d’autres détenteurs de talents de toutes origines ;
  • et finalement de moins compter sur leurs employeurs pour veiller sur eux et de les garder jusqu’à la retraite.
Quand la fidélité aveugle à l’entreprise et la connaissance parfaite de ses rouages internes compteront moins que les compétences réelles, les salariés passeront moins de temps en réunions inutiles et plus de temps à investir sur leurs compétences.

Si tous les acteurs jouent le jeu, ce dont il n'y a pas de raison de douter, le Japon aura alors réussi à enrayer son déclin.

 

1 Il s’agit pour les étudiants candidats d’obtenir un niveau de points minimum pour obtenir leur visa (qui dépendant de différents critères, par exemple l’acceptation dans un programme d’études, le niveau de ressources financières ou encore le niveau linguistique).

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº783
Notes :
1 Il s’agit pour les étudiants candidats d’obtenir un niveau de points minimum pour obtenir leur visa (qui dépendant de différents critères, par exemple l’acceptation dans un programme d’études, le niveau de ressources financières ou encore le niveau linguistique).