Analyse stratégique

Les raisons de l’effondrement des actions des banques

Créé le

23.02.2016

-

Mis à jour le

26.02.2016

Les valeurs bancaires ont été très chahutées en Bourse ces dernières semaines, alors même que les établissements financiers se sont globalement restructurés et recapitalisés depuis la crise des subprime. Baisse du prix du pétrole, ralentissement économique, taux négatifs, poids de la réglementation, moindre liquidité des marchés… Eric Dor passe en revue les différents facteurs qui peuvent expliquer ces mouvements et en challenge la validité.

 

Les cours des actions des banques ont très fortement diminué depuis le début de l’année en Europe comme aux États-Unis. L’ampleur de cet effondrement boursier a surpris, car les banques se sont globalement restructurées et recapitalisées depuis la crise des subprime, et semblaient plus résistantes. Plusieurs explications partielles de ce regain de défiance de la part des investisseurs ont été proposées. Beaucoup de ces explications sont hypothétiques et leurs pertinences relatives méritent d’être examinée.

La baisse du prix du pétrole et des autres matières premières

La diminution des prix du pétrole et des autres matières premières a des conséquences qui affectent directement les banques.

Les banques ont octroyé des prêts aux entreprises du secteur du pétrole, du gaz et des matières premières. Certaines de ces entreprises sont au bord de la faillite. Il y a donc un risque réel d’un défaut de certaines entreprises du secteur de l’énergie sur les prêts bancaires. Même si ces expositions directes aux entreprises énergétiques ne représentent qu’une fraction limitée des prêts totaux, elles représentent quand même pour beaucoup de banques quelques dizaines de milliards, ce qui implique que leur défaut intégral signifierait effacer une bonne partie des fonds propres.

D’après la firme Haynes and Boone, 42 producteurs de pétrole aux États-Unis ont été mis sous la protection de la loi sur les faillites en 2015 ; Wells Fargo, JP Morgan Chase et Citigroup ont une forte exposition de prêts au secteur pétrolier et gazier et accumulent des réserves de centaines de millions de dollars pour les pertes futures. Les grandes banques européennes sont également exposées directement par des prêts à des entreprises du secteur du pétrole et du gaz. Morgan Stanley a calculé que l’exposition des banques européennes au secteur du pétrole et du gaz est très supérieure à celle des banques américaines, quand on l’exprime en pourcentage de leur « tangible book », ou valeur comptable de leurs actifs nets corporels. En effet le ratio des banques européennes les plus exposées au pétrole et au gaz (voir Encadré 1) serait compris entre 60 et 160 % alors qu’il se limiterait à 2 à 25 % pour les banques américaines. Pour certaines banques européennes, l’exposition aux secteurs des autres matières premières est également élevée.

Il reste qu’il faut être très prudent avec ce type de comparaison. Les expositions des différentes banques au secteur du pétrole et du gaz peuvent être de qualité très différente. On peut difficilement comparer un prêt d’une banque française à Total avec un prêt d’une banque américaine à un exploitant de pétrole de schiste au bord de la faillite.

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Il reste que cette exposition directe des banques inquiète les investisseurs et les conduit à vendre les actions. Le manque de détails fournis par les banques sur leurs expositions au secteur énergétique renforce la méfiance.

Toutefois les prêts directs aux entreprises ne sont qu’une partie de l’exposition des banques au pétrole, gaz et matières premières. S’y ajoutent :

  • d’une part, les prêts bancaires aux majors des énergies fossiles, aux conglomérats miniers, ou aux petits producteurs de pétrole de schiste ;
  • d’autre part, les expositions des banques et autres organismes financiers à une flopée de contrats de couvertures sur les prix des matières premières.
Cette exposition des banques aux prix du pétrole et des autres matières premières par les produits dérivés est opaque et contribue fortement à provoquer la défiance des investisseurs.

Une autre conséquence de la baisse des prix du pétrole et des matières premières est l’effondrement des recettes budgétaires des pays producteurs. Pour financer leurs dépenses, certains des gouvernements concernés sont obligés de puiser dans leur fonds souverain, où se sont accumulées les recettes de leurs ventes passées. Les fonds souverains sont alors contraints de vendre une partie des titres dans lesquels ils ont investi. Ainsi ceux des pays pétroliers ont prévu des ventes de titres pour 200 milliards de dollars en 2016. Or les actions des banques et autres entreprises financières représentent une part élevée de ces titres. Elles atteignent 31 à 35 % des actions détenues par les fonds souverains du Golfe, dont Abu Dhabi, Koweit et Qatar, et une partie est vendue.

Heureusement la Norvège a communiqué qu’elle resterait en dehors de ces ventes. La détention d’actions par le fonds souverain de Norvège est concentrée à 23,5 % sur les banques et autres sociétés financières. Ce fonds pèse 780 milliards de dollars accumulés depuis 1996. Les ventes massives d’actions bancaires par les fonds de certains pays producteurs de pétrole ont en tout cas contribué à la baisse de leurs cours.

Le ralentissement économique global

Ce ralentissement économique global est susceptible de peser sur les revenus nets de tous les segments d’activités des banques, et donc de réduire leurs perspectives de profits.

Le taux de défaut sur les prêts risque d’augmenter encore, alors qu’il est déjà trop élevé dans des pays comme l’Italie, l’Espagne ou le Portugal. Il y a un millier de milliards d’euros de prêts à problèmes dans les banques européennes. La probabilité d’une crise bancaire dans un pays de la périphérie de la zone euro augmente donc.

Ces différents risques contribuent à la méfiance des investisseurs en ce qui concerne les banques et aux ventes massives de leurs actions.

Taux négatifs

Les taux négatifs sur les réserves excédentaires des banques auprès de plusieurs banques centrales, dont la BCE, diminuent les revenus nets des banques et donc leurs profits. Il est toutefois utile de vérifier par quel mécanisme. La marge entre les taux longs auxquels les banques prêtent et les taux courts auxquels elles empruntent s’est-elle réduite ? Les taux négatifs ont commencé en juin 2014. À partir de mars 2015, ils ont été accompagnés par le QE. Les données de la BCE montrent que l’effet sur la marge des prêts dépend des pays (voir ​Encadrés 2 et 3).

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Pour les prêts immobiliers, la marge a diminué pour tous les pays depuis l’instauration d’un taux négatif sur la facilité de dépôt et les réserves excédentaires en compte courant à la BCE. Pour les prêts aux entreprises, la marge s’est contractée presque partout, mais elle a augmenté en France et en Autriche. On remarque également que la répartition temporelle de l’effet global entre la période sans QE et celle avec QE diffère d’après les pays.

Toutefois, même après cette réduction relativement légère des marges, celles-ci restent supérieures à ce qu’elles étaient avant la crise financière des subprime ! Il faut donc relativiser l’impact des taux négatifs sur la rentabilité des banques par contraction des marges de taux d’intérêt.

Il existe toutefois une autre crainte : les banques n’osent pas répercuter les taux négatifs sur les dépôts de leurs clients et pourraient donc augmenter le taux de leurs prêts aux ménages et entreprises. Les taux hypothécaires ont déjà augmenté en Suisse et une banque danoise, Nykredit, va les augmenter. Une telle situation est possible en zone euro surtout si la politique de taux négatifs de la BCE est renforcée. La politique monétaire de taux négatifs pourrait ainsi conduire à restreindre le crédit, le contraire de ce que souhaitent les banques centrales ! Cela pèserait sur l’activité et réduirait encore les revenus des banques.

L’assouplissement quantitatif aggrave le problème. En effet le produit des achats de titres par la BCE se retrouve sur les comptes de dépôts des vendeurs auprès des banques. Celles-ci, en attente d’un meilleur usage, sont obligées de parquer cet argent en dépôt auprès de l’Eurosystème, à un taux négatif ! L’assouplissement quantitatif leur coûte. Au rythme des achats de titres par la BCE, les dépôts des banques à l’Eurosystème, sur lesquels le taux négatif est appliqué, ne cessent d’augmenter (voir Encadré 4).

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Ces risques sur les profits des banques augmentent car la baisse des prix du pétrole et des matières premières, ainsi que le ralentissement global de l’activité, réduisent l’inflation. La BCE pourrait donc rendre les taux des réserves excédentaires encore plus négatifs, pour montrer sa détermination à lutter contre la déflation, même si celle-ci est causée par des facteurs qui sont largement en dehors du contrôle des banques centrales. Ces risques sur les revenus des banques entretiennent la méfiance des investisseurs.

Renforcement des exigences de la régulation bancaire

Suite à la crise financière, les exigences ratios prudentiels ont été renforcées. Les banques sont obligées de lever du capital, ce qui est relativement coûteux. Elles doivent atteindre des seuils de ratios prudentiels pour 2019, et des objectifs de transitions sont assignés. Comme les régulateurs se concertent internationalement pour encore renforcer les exigences, les banques sont confrontées à un risque permanent de devoir augmenter une fois de plus leurs fonds propres

Pour atteindre les objectifs en termes de ratios prudentiels, les banques essaient également de réduire l’ampleur de leurs activités les plus risquées, sur lesquelles les exigences de fonds propres sont les plus fortes. Les processus en cours de restructuration induisent des charges élevées qui pèsent temporairement sur la rentabilité.

Les actionnaires et investisseurs en obligations bancaires sont menacés d’une interdiction de payer les dividendes et coupons en cas de problèmes pour atteindre les seuils requis pour les ratios prudentiels. Ce risque entretient la méfiance des détenteurs d’actions et d’obligations bancaires, surtout subordonnées comme les cocos (contingent convertible bonds). Depuis 2013, beaucoup de banques européennes ont augmenté leur capital AT1 [1] par l’émission de cocos. En cas de baisse d’un ratio prudentiel de référence en dessous d’une valeur prédéterminée, ces titres peuvent être obligatoirement convertis en actions de la banque, ou effacés, pour la recapitaliser. Le paiement de leurs coupons est également subordonné au maintien des ratios prudentiels au-dessus des exigences (cf. infra).

Les nouvelles législations sur les résolutions bancaires impliquent aussi un risque d’effacement des créances ou de conversion en action pour les créanciers obligataires.

Les actionnaires sont donc soumis à un risque de dilution en cas de conversion d’instruments subordonnés comme les cocos, ou en cas d’augmentation de capital. Cela entretient la méfiance.

Conditionnalité de la distribution des dividendes et coupons

Les possibilités de distribuer des dividendes sur actions, des coupons sur des instruments de capital AT1 et des bonus sont conditionnées par l’article 141 de la directive CRD au maintien des fonds propres CET1 à des hauteurs qui respectent les exigences prudentielles. Ces distributions sont en effet susceptibles de réduire le capital CET1. C’est ainsi que les banques doivent calculer, la montant MDA [2] qui peut être distribué sans empêcher l’atteinte des planchers exigés pour les ratios prudentiels. La supervision unique a toutefois admis qu’il y a une imprécision de la directive qui laisse ignorer si, pour estimer ce qui peut être distribué, il faut prendre en compte les exigences du pilier 2 [3] , suite au SREP [4] , en surplus de celles du pilier 1. Cette incertitude inquiète les marchés. Suite aux pertes de Deutsche Bank, les marchés se sont inquiétés de la capacité de la banque de payer les coupons sur ses instruments de capital AT1. Deutsche Bank a dû publier un communiqué le 8 février à ce sujet [5] .

Deutsche Bank et les banques françaises

Deutsche Bank est un cas emblématique. Les pertes de la banque en 2015 ont un impact sur ses fonds propres et détériorent ses ratios prudentiels.

Suite au SREP, la BCE exige de Deutsche Bank un ratio de fonds propres CET1 d’au moins 10,25 %. Le minimum pour 2016 est donc 10,75 % après prise en compte du coussin supplémentaire pour banque systémique globale de 0,5 %, qui sera de 2 % en 2019. Pour atteindre 10,25 % en « fully loaded » en 2019, il est donc clair que Deutsche Bank doit encore améliorer ses ratios prudentiels. La vente de filiales bancaires est planifiée et va mécaniquement hausser les ratios.

Les résultats pour l’entièreté de 2015 déjà publiés des grandes banques françaises sont bons et en amélioration, avec un ROE qui augmente pour BNP et Société Générale (voir Encadré 5).

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Les ratios prudentiels réalisés sont rassurants par rapport aux minima exigés (voir Encadré 6).

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L’exigence supplémentaire pour banque systémique doit augmenter chaque année pour atteindre 2 % pour BNP Paribas en 2019, et 1 % pour les autres. Le cousin de conservation sera lui de 2,5 % en 2019. Pour 2019 les exigences de fonds propres tier1 et totaux sont donc de 10,5 % et 12,5 % pour BNP Paribas, et 9,5 % et 11,5 % pour les autres, au titre du pilier 1. Les ratios prudentiels réalisés pour les grandes banques françaises sont bien au-dessus des exigences (voir Encadré 7).

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Si la publication des résultats de Deutsche Bank a été le déclencheur de ventes massives des actions des banques, qui s’inscrivent toutefois sur une tendance entamée déjà depuis la mi-2015, toutefois, de manière générale, les problèmes liés aux litiges juridiques et aux coûts de restructuration de Deutsche Bank sont relativement spécifiques. Il serait abusif de généraliser son manque de rentabilité à l’ensemble des banques universelles européennes.

L’exposition aux dettes publiques des pays producteurs de pétrole et matières premières

Une crise des dettes souveraines des pays émergents producteurs de matières premières est en préparation. Ils sont en effet confrontés à une forte chute de leurs recettes fiscales et alors qu’ils sont déjà fortement endettés. Or les banques sont exposées à ces pays. C’est un facteur de risque supplémentaire qui inquiète les investisseurs.

Le rôle des algorithmes de transactions boursières

Une grande partie des ordres de ventes et d’achat sont maintenant déterminés automatiquement par des algorithmes sur ordinateur. Ces programmes informatiques essaient d’identifier des tendances et d’aller dans la direction indiquée, ce qui exacerbe les mouvements boursiers. D’aucuns leur attribue la forte volatilité. Le caractère moutonnier des marchés en serait intensifié. Le mouvement baisser en cours des actions bancaires aurait été aggravé par cette technologie.

Le ralentissement économique global

Le ralentissement économique observé un peu partout hors de la zone euro va peser de manière globale sur l’activité et sur les revenus des banques.

L’évanouissement des perspectives de nouvelle hausse des taux par la FED à bref délai a provoqué une remontée de l’euro. Celle-ci accroît la probabilité d’un approfondissement des taux négatifs par la BCE en réaction, dans le but de déprécier l’euro. Les perspectives d’élargissement des taux négatifs un peu partout inquiètent les investisseurs.

La moindre liquidité des marchés

La régulation empêche les banques de « spéculer » en prenant des positions sur les marchés financiers dans la même mesure qu’avant la crise des subprime. À cause de cela les marchés financiers sont moins liquides. En cas de ventes massives de certains investisseurs, il y a moins d’acheteurs en contrepartie. La volatilité des prix en est augmentée.

Les cocos et autres obligations sont traitées « over the counter », de gré à gré, sur des marchés forcément moins liquides que des marchés organisés comme des bourses. La régulation a diminué la liquidité des marchés car les banques sont moins contrepartie à l’achat lorsque les investisseurs vendent.

Avant la crise des subprime les banques étaient actives sur les marchés des titres de dettes, souvent comme teneurs de marché. Elles en ont ensuite été découragées par la régulation qui impose de lourdes couvertures en capital à ce type d’activités.

La détention des titres par des organismes de placement collectif

Enfin, dernier facteur à prendre en considération, il faut aussi mettre en cause la concentration de la détention de titres de dettes bancaires dans des fonds de placement collectif. Lorsque les détenteurs de parts d’un fonds de placement collectif en titres de dettes exigent en masse de récupérer la valeur en cash de leurs parts, le fonds est obligé de vendre tout de suite ces titres, ce qui provoque une forte baisse de leur cours.

 

1 Les fonds propres de base de catégorie 1 ( Common Equity Tier 1 « CET 1 ») correspondent au capital social et aux primes d’émission associées, aux réserves, aux résultats non distribués et au fonds bancaire pour risques bancaires généraux. Les fonds propres additionnels de catégorie 1 ( Additional Tier 1 « AT1 ») correspondent aux instruments de dette perpétuelle, dégagés de toute incitation ou obligation de remboursement. Le tier1 est la somme du CET1 et des AT1.
2 Maximum Distributable Amount.
3 Rappel : le dispositif d’adéquation des fonds propres s’articule autour du pilier 1 – mesure des risques et exigence de fonds propres , pilier 2 – surveillance prudentielle,  et du pilier 3 –transparence financière /discipline de marché.
4 Supervisory Review and Evaluation Process ou processus de surveillance et d’évaluation prudentielle mis en oeuvre par les autorités de contrôle.
 

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº794
Notes :
1 Les fonds propres de base de catégorie 1 (Common Equity Tier 1 « CET 1 ») correspondent au capital social et aux primes d’émission associées, aux réserves, aux résultats non distribués et au fonds bancaire pour risques bancaires généraux. Les fonds propres additionnels de catégorie 1 (Additional Tier 1 « AT1 ») correspondent aux instruments de dette perpétuelle, dégagés de toute incitation ou obligation de remboursement. Le tier1 est la somme du CET1 et des AT1.
2 Maximum Distributable Amount.
3 Rappel : le dispositif d’adéquation des fonds propres s’articule autour du pilier 1 – mesure des risques et exigence de fonds propres , pilier 2 – surveillance prudentielle,  et du pilier 3 –transparence financière /discipline de marché.
4 Supervisory Review and Evaluation Process ou processus de surveillance et d’évaluation prudentielle mis en oeuvre par les autorités de contrôle.
5 https://www.db.com/ir/en/content/ir_releases_2016_5184.htm.