Éthique

Les origines de la crise financière à la lumière des religions monothéistes

Créé le

15.05.2013

-

Mis à jour le

05.06.2013

Les grandes religions monothéistes donnent de la crise financière une interprétation qui va bien au-delà des explications techniques ou politiques habituelles : la crise financière en révèle une autre, plus profonde, du sens de l’existence de l’homme, aujourd’hui sans valeurs communes collectives ni repères moraux individuels, guidé par la seule recherche du profit. Elles y voient un déclin de la civilisation occidentale qu’il est urgent d’enrayer.

L’heure est à la recherche des causes profondes qui ont conduit l’Europe et les États-Unis à connaître l’une des plus importantes crises économiques de leur histoire. En effet, seule cette connaissance permettra d’y apporter les solutions durables.

Depuis le déclenchement de la crise financière et économique en 2008 ont fleuri beaucoup d'études, rapports – officiels ou non – recherches, thèses même, qui ont tenté d’en expliquer les origines. La plupart de ces documents abordent cette question sous l’ordre économique, parfois politique en avançant des arguments techniques, voire scientifiques. Or, ces explications – savantes à défaut d’être toujours convaincantes – laissent leur lecteur, mais surtout l’honnête homme, insatisfait. Si tout est si facilement explicable après coup, pourquoi n’a-t-il pas été possible de prévenir une telle crise ? Où l’on passe du domaine des sciences humaines à celui de l’éthique… En effet, l’explication de cette crise est à rechercher ailleurs, au plus profond de l’homme lui-même, dans le sens qu’il veut donner à son action économique.

C’est à cette recherche des « causes premières », des origines ontologiques de la crise qu’est dédié le cahier « Les religions et la crise financière » du dernier Rapport moral sur l’argent dans le monde [1] (voir Encadré 1).

Que peuvent apporter les religions pour comprendre la crise ?

En donnant la parole à des croyants [2] des trois grandes religions monothéistes, l’objectif de cette réflexion étant d’offrir une grille de lecture différente pour expliquer les causes de la crise : en allant au-delà des explications techniques permettant de comprendre les enchaînements économiques ayant conduit au déclenchement de la crise et en cherchant plutôt les causes profondes, éthiques, voire métaphysique (au sens étymologique du mot) de cette crise.

L’homme n’y est pas vu comme un agent économique, mais d’abord pour ce qu’il est : une créature placée au centre de la création par Dieu. Et de proposer une vision de la crise où l’homme doit faire face à ses responsabilités… Croyants, athées ou agnostiques ne peuvent se satisfaire d’un discours technicopolitique dans lequel ne seraient pas abordées les vraies questions, celles qui conduisent toute personne raisonnable à entamer un processus de réflexion cognitive sur le sens de cette crise. Certes, il est bien plus doux et agréable de s’en remettre aux experts, aux décideurs, aux institutions, bref à tout le monde sauf à soi-même pour s'entendre conclure que c’est la faute de l’un ou de l’autre (banques, régulateurs, agences de notation…), sans même se demander si ce n’est pas le système lui-même (et donc chacun d’entre nous) dans ses fondements qui est pourri.

Que l’on tourne le problème dans tous les sens, cette crise apparaît pour les religions monothéistes (mais pas que pour elles) comme une manifestation de l’individualisme de l’homme moderne et de son avidité. Ce n’est pas une crise du capitalisme, comme on peut trop souvent l’entendre, mais une crise de l’homme lui-même.

Cupidité

Il serait inutile et inexact de résumer la vision de la crise financière par les religions monothéistes à la condamnation par celles-ci du profit et de la spéculation. Les rapports des trois grandes religions monothéistes avec l’argent sont plus complexes que cela et, moins que l’argent lui-même, c’est l’abus qui en est fait qui est généralement stigmatisé. Il n’y a pas de condamnation de principe des marchés financiers ou du système d’économie capitaliste. Toutes ces religions reconnaissent l’activité financière comme indispensable au fonctionnement de l’économie : elle n’est pas en soi immorale, même si le comportement des acteurs, individuels ou collectifs, peut l’être. Ce qui est dénoncé par ces religions dans cette crise, c’est l’avidité et la cupidité du monde financier. Hier comme aujourd’hui, aujourd’hui sans doute plus qu’hier… Certes, l’appât du gain n’est pas le monopole de la finance, même si le risque y est plus élevé qu’ailleurs du fait de sa dimension abstraite, des sommes en jeu et des rémunérations élevées. Les marchés financiers n’ont pas une fonctionnalité indépendante de celle des acteurs : ils reflètent les priorités individuelles et collectives. Alors qu’ils devraient servir pour l’essentiel à couvrir des risques, ils sont devenus des outils de spéculation : leur utilisation a été dévoyée. Pourquoi ? Parce que le monde moderne est dominé par la recherche du profit comme une fin, et non comme un moyen. L’accumulation des biens et des richesses est devenue un but en soi, la préoccupation principale d’un nombre sans cesse plus important d’hommes et de femmes. Les religions désignent cet état d’esprit sous le mot « concupiscence », cet état moral qui entretient l’illusion de bonheur par un attachement aux choses de ce monde au point de lui sacrifier toutes les valeurs.

La crise financière révèle une profonde crise de sens de l’existence de l’homme. L’argent, tel le veau d’or, est devenu une fin, le but de toute vie : réussir sa vie, c'est posséder toujours plus, en n’étant jamais satisfait de sa situation présente (l’insatisfaction permanente est d’ailleurs une des caractéristiques du monde moderne). Mais cette conception du sens de la vie est aujourd’hui remise en cause par la crise et son cortège de faillites, chômeurs et autres laissés-pour-compte. Il en résulte une crise de confiance dans le modèle d’économie libérale, jugé responsable des abus révélés par la crise, dans les acteurs du monde de la finance considérés comme des apprentis sorciers, dans les responsables politiques n’ayant pas pris les bonnes décisions au bon moment et imposé des mesures d’austérité, mais plus profondément même une perte de confiance dans le modèle de l’économie occidentale où chaque génération bénéficiait d’un niveau de vie supérieur à la précédente et s’enrichissait toujours plus.

Individualisme

Cette crise est l’enfant légitime de l’individualisme occidental. La société européenne, et dans une moindre mesure américaine, expérimente le vide laissé par l’absence de sens donné à la vie, vide qui conduit inévitablement au nihilisme au sens où Nietzsche l’entendait, c'est-à-dire à la perte –  nécessaire selon lui – des valeurs morales traditionnelles et que le philosophe allemand Spengler analysait comme cause principale du déclin occidental. L’égoïsme forcené de l’homme moderne est lui-même le fruit de l’union entre le nihilisme et le relativisme : sans valeurs communes collectives, sans repères moraux individuels, l’homme n’est plus guidé que par son sens de l’intérêt individuel. La recherche du profit devient dès lors la seule et immédiate satisfaction à sa portée. La cupidité se transforme alors en avarice, comme l’a souligné le philosophe allemand du XXe siècle G. Simmel [3] . D’autant plus que le modèle capitaliste moderne n’a pas trouvé de frein ou plus exactement de contre-pouvoir au phénomène de la globalisation, ce qui a conduit à l’éclosion d’un nouveau modèle, différent de celui du capitalisme traditionnel, qui postule que « la recherche de la maximalisation du profit et de la consommation, dans une optique individualiste et égoïste, tendant à évaluer les personnes seulement par leur capacité à répondre aux exigences de la compétitivité » ( Benoît XVI [4] ).

Une crise de l’homme occidental

La crise débutée en 2008 marque un véritable tournant dans l’histoire des civilisations. Elle constitue l’aboutissement d’un long processus entamé il y a environ deux siècles, celui de l’avènement de ce que Camus nommait «  l’orgueil européen [5] ». Il s’agit d’une crise de société, et plus particulièrement celle de la société dite « occidentale ». Et ce d’autant plus que ses origines, ses causes et les conséquences les plus marquées se situent dans le cœur des pays « occidentaux » (Europe et Amérique du Nord). Cette crise pose la question du modèle de société pour l’ Occident [6] , celle des rapports de l’homme occidental face à l’argent. C’est donc celle d’une certaine fin de l’histoire. Non dans le sens où l’entendait Francis Fukuyama avec la consécration – à la suite de la chute du communisme – de la démocratie comme modèle eschatologique de la société [7] , mais d’une fin de l’histoire du monde occidental (et non de la fin du monde occidental). Ce que l’Occident expérimente aujourd’hui de manière visible et crue, c’est son déclin, celui de ses valeurs et de son mode de vie. Ce déclin de l’Occident dans sa composante universelle et les valeurs qu’il a véhiculées, Oswald Spengler [8] l’avait déjà pressenti dans l’entre-deux-guerres dans un ouvrage aujourd’hui trop souvent oublié. Toutes les civilisations naissent, grandissent et meurent. La civilisation occidentale a été la civilisation dominante depuis la Renaissance. Elle est aujourd’hui à un point, selon la grille d’analyse proposée par Arnold Toynbee (un autre grand penseur oublié), de non-retour où elle devra faire face à l’émergence d’une nouvelle civilisation dominante [9] . La crise a conduit l’homme occidental à une prise de conscience brutale de son destin et sa fragilité. Qui aurait pensé, il y a quelques années encore, que l’Europe deviendrait une terre d’émigration, où des jeunes sans emploi et sans avenir (malgré leurs diplômes) vont chercher sur d’autres continents le travail que la société édifiée par leurs ancêtres ne peut plus leur offrir. Les conditions d’un retour à la croissance seront difficiles à réunir à court terme ; si les individus et la société ne changent pas leur mode de pensée et d’organisation, elles seront surtout totalement insuffisantes pour permettre l’émergence d’une nouvelle forme de vie collective. Mais le pessimisme ne saurait être institué comme refuge : cette fin n’est qu’un commencement ; comme le disait le grand poète américain [10] , « My end is my beginning ».

Modifier les paradigmes de la finance

Il ne sert à rien de se lamenter sur le « monde d’hier » et de considérer que tout est déjà écrit, en s’abandonnant au fatalisme. Il existe quelques recettes simples pour « changer le monde », même si celles-ci peuvent être considérées comme naïves. Mais n’est-ce pas justement au moment où les solutions traditionnelles sont épuisées qu’il faut changer d’approche et proposer autre chose ? Le « court-termisme » dans la définition des stratégies et la recherche d’un retour sur investissement à deux chiffres sont aujourd’hui largement pointés du doigt comme des attitudes à l’origine de la crise. Mais ces éléments sont insuffisants pour expliquer les déviances observées. Ce qui a manqué avant tout, ce sont des valeurs collectives. Ainsi, comment ne pas être frappé de constater que c’est au moment où la réglementation en matière de déontologie financière n’a jamais été aussi précise et détaillée que la crise est intervenue. Que doit-on en conclure ? Que ces règles sont inutiles ou inadaptées ? Qu’à force de vouloir tout écrire, tout préciser, la lettre l’a emporté sur l’esprit ? Sans doute, d’une certaine manière, mais surtout qu’en l’absence de valeurs et de repères communs et partagés, l’individu est livré à lui-même. Ainsi, plus que du souci – parfois trop formel – de conformité et de respect à la règle, il est souhaitable de référer son comportement à quelques principes dont la crise a mis en lumière l’utilité. On objectera que ces principes sont simplistes. Mais osons le bon sens sur lequel ils sont fondés !

1 Rapport moral sur l’argent dans le monde, Association d’économie financière, 2013. 2 Les auteurs sont les suivants : F. Bompaire, J.-P. Pinatton, P. de Lauzun, A. de Romanet, F. Schwerer, C. Saba, E. Chamma, M. El Kadiri et T. Bengaraï. 3 G. Simmel, Philosophie de l’argent, Paris, PUF, 1987. 4 Message pour la célébration de la journée mondiale de la paix, 1 er janvier 2013. 5 A. Camus, L’Homme révolté, Paris, Gallimard, « La Pléiade », 1965, p. 420. 6 La notion d’Occident n’est pas d’une grande clarté. Pour aller à l’essentiel, disons qu’il s’agit des pays européens, nord-américains, mais aussi de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande, et du Japon, selon des aspects plus particuliers concernant ce dernier pays. 7 F. Fukuyama, La Fin de l’histoire, Paris, Flammarion, 1993. 8 O. Spengler (1948), Le Déclin de l’Occident, 1918-1922, Paris, Gallimard, 2000 (rééd.). 9 A. Toynbee (1934-1961), A Study of History, 1934-1961, Oxford University Press, 12 vol. Publié en France, en résumé, sous le titre : L’Histoire, un essai d’interprétation, Paris, Gallimard, 1951. 10 T.S. Eliot, Les Quatre Quators.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº761
Notes :
1 Rapport moral sur l’argent dans le monde, Association d’économie financière, 2013.
2 Les auteurs sont les suivants : F. Bompaire, J.-P. Pinatton, P. de Lauzun, A. de Romanet, F. Schwerer, C. Saba, E. Chamma, M. El Kadiri et T. Bengaraï.
3 G. Simmel, Philosophie de l’argent, Paris, PUF, 1987.
4 Message pour la célébration de la journée mondiale de la paix, 1er janvier 2013.
5 A. Camus, L’Homme révolté, Paris, Gallimard, « La Pléiade », 1965, p. 420.
6 La notion d’Occident n’est pas d’une grande clarté. Pour aller à l’essentiel, disons qu’il s’agit des pays européens, nord-américains, mais aussi de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande, et du Japon, selon des aspects plus particuliers concernant ce dernier pays.
7 F. Fukuyama, La Fin de l’histoire, Paris, Flammarion, 1993.
8 O. Spengler (1948), Le Déclin de l’Occident, 1918-1922, Paris, Gallimard, 2000 (rééd.).
9 A. Toynbee (1934-1961), A Study of History, 1934-1961, Oxford University Press, 12 vol. Publié en France, en résumé, sous le titre : L’Histoire, un essai d’interprétation, Paris, Gallimard, 1951.
10 T.S. Eliot, Les Quatre Quators.