Pilotage

Les nouveaux enjeux du coût du risque crédit

Créé le

18.03.2015

-

Mis à jour le

31.03.2015

Depuis la crise de ​2008, le coût du risque de crédit a fait l’objet de nombreuses analyses, notamment lors de la récente évaluation complète des bilans bancaires (comprehensive assessment). L’optimisation de ce coût peut être vue comme un levier de développement des encours de crédit. Mais elle dépend d’une part de la réglementation prudentielle et comptable, d’autre part de la gestion interne de chaque établissement.

«●L'histoire financière retiendra que le groupe BPCE a achevé la Credit File Review en tête de l’Europe. » Responsable du risque de crédit, Groupe BPCE.

Cette citation révèle la portée de l’exercice d’évaluation des actifs bilantiels menée par le nouveau régulateur bancaire : la Banque Centrale Européenne. Il s’agit d’un exercice unique, complexe ; à la fois stratégique et dangereux pour l’audité, dont la profondeur d’évaluation a rendu les établissements bancaires assujettis quelque peu exposés à un risque de réputation, d’image, en sus du risque comptable et financier. Le périmètre revu par le néo-organe de supervision porte sur la justesse de couverture en risque des créances présentes au bilan des assujettis. Ainsi, ces derniers ont été « mis à nu », en étant contraint de divulguer l’exhaustivité des pratiques officielles – et officieuses –, entraînant a fortiori une vulnérabilité forte des établissements de la Place.

Nous comprenons ici que l’audibilité des pratiques réside en la capacité des établissements à fournir – révéler – les informations pointues sur les créances choisies dans l’échantillon du régulateur. Réactivité, comparabilité, clarté sont les trois vecteurs de réussite de l’exercice, du moins dans la forme. En effet, un second volet d’appréciation a porté sur la qualité de protection des actifs par l’immobilisation de fonds, les provisions pour dépréciation ; c’est ainsi que ce coût d’immobilisation de fonds, appelé coût du risque crédit, a été passé au peigne fin par l’ensemble de la population d’auditeurs (ACPR, BCE, cabinets mandatés). Cette ligne comptable, propre au secteur financier, a fait l’objet d’innombrables attentions depuis la crise de 2008.

Gestion du risque et provisionnement

La banque est souvent présentée comme un portefeuille de risques (Lamarque, 2003). En effet, les risques sont une réalité inhérente aux types de produits qu’elle propose et à la matière qu’elle manipule : l’argent. « La ligne coût du risque, c'est l'illusion de tenir la mèche du baril de poudre sur lequel on est assis », précise Philippe Herlin, chercheur en finance. Au sein de l’activité bancaire, la raison d’être de cette ligne est la dichotomie entre la production et le risque de conception afférent. La réglementation oblige les établissements à mettre en place une filière dédiée à la gestion du risque crédit, indépendante du cycle d'exploitation. Le risque est autonomisé, par ligne de créance vendue, permettant l'extraction identitaire d'une charge comptable : la provision pour dépréciation d'actif financier.

La véritable difficulté pour l’établissement consiste à anticiper ce risque et à le traduire par un coût prévisionnel qui sera facturé au client au moment de l’octroi du prêt (Lamarque, 2004). Citons par exemple la méthode RAROC [1] , usitée pour connaître l’impact en fonds propres d’un octroi de crédit à un agent économique.

Le recensement des réglementations et pratiques existantes dans les principaux pays de l’OCDE montre que le provisionnement de nature dynamique [2] (ex-ante) est assez répandu en Europe et au Japon. Dans certains autres pays, comme les États-Unis, les autorités de tutelle utilisent des techniques similaires fondées à la fois sur l’évaluation des pertes attendues et potentielles liées au portefeuille bancaire et sur la constitution de « provisions statistiques » pour les couvrir. L’enjeu est de facto de déterminer une perte attendue sur chaque classe d’actif (sain et douteux) qui répond aux exigences du régulateur. Le cas échéant, les autorités pourraient imposer une approche normalisée par le biais d’une obligation de provisionnement minimal pour les principales catégories de prêts.

Les définitions du coût du risque

La définition, comptable d’abord, du coût du risque crédit est la sommation de l’ensemble des provisions pour dépréciations de créances client additionné aux pertes irrécouvrables. Ces provisions pour risque crédit peuvent être soit générales (calculées selon un critère statistique, sectoriel, conjoncturel, forfaitaire), soit affectées, c’est-à-dire intuitu personae. In fine, elles reflètent une diminution non irréversible de la valeur du patrimoine de l’entité bancaire.

La définition, prudentielle ensuite, intègre l’immobilisation de fonds propres pour assumer des ratios réglementaires (solvabilité et effet de levier). Elle couvre les pertes exceptionnelles inattendues [3] de l’établissement. L’impact touche de facto aussi le bilan de la banque, en sus de son compte d’exploitation.

La sensibilité du coût du risque

Par expérience, la sensibilité de ce coût est inhérente à cinq paramètres : la variation de l’assiette, le niveau de risque, la durée des engagements sous-jacents, la conjoncture et les règles de transfert entre buckets [4] .

En outre, les fonctions économiques des provisions pour pertes sont aujourd’hui de deux natures :

  • une composante non discrétionnaire objectivant la couverture en risque des pertes attendues ;
  • une composante discrétionnaire, avec trois objectifs de management (Lobo et Yang, 2001) : les parties prenantes au coût du risque crédit (décideurs internes) utilisent cette charge comptable comme un élément de lissage du revenu, de gestion des fonds propres et de réputation ou d’image.

L’optimisation du coût du risque, comme levier de développement des encours

Dans le cadre de leurs activités de prêt, les établissements constituent périodiquement des provisions pour créances douteuses, qui sont comptabilisées dans leur compte de résultat au poste « coût du risque ». Le niveau global de provisions est établi en fonction de l’historique des pertes, du volume et du type de prêts accordés, des pratiques du marché, des arriérés de prêts, des conditions économiques ou d’autres facteurs reflétant le taux de recouvrement de divers prêts. Bien que ces entités s’efforcent de constituer un niveau suffisant de provisions, leurs activités de prêt pourraient les conduire à augmenter à l’avenir ces provisions pour pertes sur prêts en cas d’augmentation des actifs non performants [5] , de détérioration des conditions économiques, entraînant une augmentation des défauts de contrepartie et de faillites. Toute hausse significative des provisions pour pertes ou un changement important de l’estimation du risque de perte propre à son portefeuille de prêts non dépréciés, ou toute évolution des normes comptables, ainsi que toute survenance de pertes supérieures aux provisions constituées au titre des prêts en question, pourraient avoir un effet défavorable sur les résultats et la situation financière d’un groupe bancaire.

La démarche résolutive de la recherche d’optimisation s’appuie d’abord sur l’environnement externe (réglementation comptable et prudentielle), puis sur l’environnement interne au groupe bancaire (voir Encadré 1).

Sur le plan externe, la notion de perte est primordiale pour expliquer et analyser ce coût. La perte attendue ou avérée, revêt trois définitions selon la vue employée : prudentielle, comptable ou fiscale (voir Encadré 2).

En outre, l’apport de l’exercice AQR et des stress-tests enrichit les pistes d’optimisation du coût du risque. Les techniques de réduction du risque – portefeuille de garanties reçues – s’avèrent prépondérantes dans le calcul de l’allocation en provisions pour risque crédit. En sus, la qualité des données du système d’information se révèle primordiale pour assumer en toute intégrité le risque de défaut.

Sur le plan interne, chaque acteur de la chaîne de crédit est concerné, permettant de répondre aux deux questions connexes suivantes :

  • quel est l’impact de chaque acteur sur la génération de ce coût ? Cette interrogation renvoie à deux notions, celle de la mesure du coût et celle de son arbitrage via la qualité de prise de risque et les actions afférentes autant préventives que curatives. Le coût du risque crédit, de par sa transversalité d’impact, se révèle agir comme un objet connecté ;
  • quelle politique de maîtrise du coût du risque de crédit définir ? Cette interrogation renvoie à deux axes d’analyse : l’efficacité opérationnelle (traitement du risque avéré) et l’utilisation des paramètres bâlois [6] (coût prudentiel). En d’autres termes, les pratiques de l’établissement définissent cette politique : charte de crédit, référentiel des risques, bonnes pratiques, accompagnement du front office, création de hub informationnel, sanction délivrée, objectivation du réseau commercial, orientation de décision d’octroi puis de provisionnement éventuel.

Agir par des actions de l’ensemble des acteurs de la chaîne de crédit

Ces acteurs de la structure bancaire peuvent être segmentés. Ceux en amont de la décision d’instruire le coût, ceux en aval de cette décision puis celui transverse – le SI – depuis la prévention jusqu’à l’intégration du coût dans les états de la banque. Ces populations « acteur du coût du risque crédit » peuvent être représentées par une carte « radar » (voir Encadré 3). Les leviers d’optimisation peuvent être régis par l’ensemble des processus de l’établissement afférent à la gestion de ce coût (voir Encadré 4).

Ipso facto, les contraintes gravitant autour de la construction de ce coût marquent l’absolue dextérité avec laquelle les décideurs gèrent à chaque arrêté l’allocation de dotations et de reprises provisionnelle pour dépréciation d’actif.



1 Indicateur permettant de mettre en relief la rentabilité réelle d'une opération avec le risque associé. 2 Dès l’octroi du concours via le provisionnement de la perte attendue, au sens bâlois. 3 Différence entre perte maximale modélisée et perte attendue, au sens bâlois. 4 Classes d’actif de même niveau de risque dont les règles de dépréciation sont différentes. 5 Créances douteuses au sens de l’organe de supervision européen BCE. 6 Probabilité de défaut (PD), Perte en cas de défaut (LGD), Exposition en cas de défaut (EAD) et Maturité du crédit (M).

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº783
Notes :
1 Indicateur permettant de mettre en relief la rentabilité réelle d'une opération avec le risque associé.
2 Dès l’octroi du concours via le provisionnement de la perte attendue, au sens bâlois.
3 Différence entre perte maximale modélisée et perte attendue, au sens bâlois.
4 Classes d’actif de même niveau de risque dont les règles de dépréciation sont différentes.
5 Créances douteuses au sens de l’organe de supervision européen BCE.
6 Probabilité de défaut (PD), Perte en cas de défaut (LGD), Exposition en cas de défaut (EAD) et Maturité du crédit (M).