Dans un environnement bancaire français marqué par l’arrivée des nouvelles technologies et par une volonté politique d’ouverture à la concurrence, les néo-banques sont venues révolutionner les pratiques. Elles ont fait l’objet d’un accueil enthousiaste et conquièrent un nombre croissant de clients. Pour autant, les banques digitales ne parviennent toujours pas à s’imposer comme des établissements de premier rang et peinent à être rentables. Les néo-banques sont-elles condamnées à rester cantonnées à un rôle secondaire dans le système bancaire ?
Afin de trouver des éléments de réponse à cette interrogation, nous avons décidé de lancer notre propre étude portant sur les habitudes et préférences bancaires des Français. Nous avons réuni 389 réponses au total. Dans notre échantillon, les femmes sont surreprésentées (66 % contre 51 % pour la moyenne nationale selon l’INSEE), tout comme les personnes de moins de 35 ans (64 % contre 28 %). La proportion élevée des moins de 35 ans est à prendre en compte puisque, comme nous le verrons ultérieurement, il s’agit de la cible principale des néo-banques. Les résultats obtenus, que nous pouvons considérer comme allant en faveur de la soutenabilité des néo-banques, sont donc à nuancer.
Dans un premier temps, nous avons étudié les différentes offres des néo-banques, ainsi que leur impact concernant la clientèle potentielle qui découle de ces gammes de produits financiers. Concernant les professionnels, certaines néo-banques comme Qonto ou Shine ont décidé d’en faire leur unique cible. Les banques digitales proposent des forfaits aux prix très faibles, attirant ainsi les auto-entrepreneurs, indépendants et autres freelance. Ces professionnels, peu couverts par les offres bancaires traditionnelles du fait de leur absence de revenus fixes, ont donc une nouvelle possibilité pour financer leur activité. Shine propose en outre à ses utilisateurs une assistance administrative pour toutes les étapes de la création d’une société. Cependant, malgré des prix attractifs et des services simples et rapides, les néo-banques ne peuvent fournir à leurs clients que des services limités – voire parfois nuls – en termes de crédit et sont donc incapables de répondre aux besoins importants de financement d’un grand nombre de professionnels. Ainsi, toute entreprise nécessitant un investissement conséquent se voit tôt ou tard contrainte de recourir à un second partenaire répondant à ses nouveaux besoins.
Pour séduire les particuliers, les néo-banques se sont appuyées sur des applications mobiles se voulant rapides et simples d’utilisation. Leur activité principale est le paiement, par carte bancaire ou directement avec le smartphone du client. La plupart des néo-banques fonctionnent avec un modèle « freemium », c’est-à-dire, en plus de forfaits payants, un forfait gratuit mais sur lequel peuvent s’appliquer des frais en fonction de l’utilisation par le client. Les banques digitales, comme Revolut, N26 ou Ditto Bank, apportent aussi un avantage concernant les taux de change, visant ainsi les individus voyageant fréquemment. Adoptant un modèle bancaire en accord avec les nouvelles technologies, les néo-banques ont misé sur les jeunes pour s’assurer un avenir dans le système bancaire. Selon notre étude, sur 88 sujets âgés de 25 à 34 ans, les banques digitales ont conquis 25 % de cet échantillon. Cependant, sur 161 individus dans la catégorie 15-24 ans, seuls 6 % sont clients d’une néo-banque et 18 % uniquement connaissent ce type d’établissement bancaire. Le pari des banques de la quatrième génération de révolutionner le système bancaire grâce aux individus jeunes nativement connectés et utilisant les nouvelles technologies quotidiennement n’est donc pas gagné d’avance.
Après avoir délimité la clientèle actuelle et les clients potentiels des néo-banques, il est nécessaire d’estimer le potentiel en termes de rentabilité que peuvent espérer ces établissements. Selon une étude de l’ACPR, 14 % des individus possédant un compte dans une néo-banque seraient inactifs. Notre questionnaire nous a permis d’ajouter à cette information la fréquence d’utilisation des services des banques en ligne par leurs clients. Le Graphique 1 montre la répartition des fréquences d’utilisation des néo-banques sur 35 individus clients de banques digitales dans notre échantillon.
Les clients utilisant les services de leur banque digitale quotidiennement ne représentent donc qu’un quart de l’ensemble de la clientèle étudiée. Cela implique donc que ce type de banque tient un rôle secondaire pour le reste des clients, soit 74 %, dont 29 % ont recours aux services de leur néo-banque moins d’une fois par mois. De plus, un élément important de la place occupée par les néo-banques dans le système bancaire est leur capacité à capter les dépôts. Sur ce point, un collaborateur de N26 nous a indiqué que seuls 100 000 clients (sur 600 000 clients en janvier 2019) domiciliaient leur salaire directement sur leur compte néo-banque. L’ensemble de ces éléments – la fréquence d’utilisation, l’étroite gamme de produits ainsi que l’incapacité à capter les dépôts – vont dans le sens d’un rôle secondaire des néo-banques. Cette hypothèse semblerait confirmée par Emmanuel Boulade, responsable communication de Revolut, pour qui « les néo-banques ne pourront [pas] devenir des banques principales dans les quelques prochaines années » du fait de leur jeune âge et d’une gamme de services financiers incomplète.
Cette vision de banque au rôle secondaire apporte un nouvel axe de réflexion quant à la stratégie d’internationalisation envisagée par des néo-banques comme N26 et Revolut, qui souhaiteraient toutes deux s’implanter aux États-Unis et respectivement en Amérique Latine pour N26 et en Asie et Océanie pour Revolut. L’objectif de cette conquête de nouveaux territoires (atteindre un nombre de clients allant jusqu’à 100 millions pour Revolut d’ici 4 ans) peut signifier que la pérennité des établissements ne sera assurée qu’avec un nombre très important de clients. Cette nécessité s’explique notamment par le fait que les utilisateurs n’ont que peu de revenus potentiels ; ils peuvent bénéficier d’avantages certains avec un compte gratuit et n’ont donc que peu d’incitations à souscrire à un compte bancaire payant dans une banque digitale.
Enfin, les néo-banques voient apparaître en France de nouveaux concurrents. Il s’agit de filiales de banques traditionnelles qui possèdent les mêmes qualités que les néo-banques en termes de tarification et de simplicité d’usage (expérience client), auxquelles elles ajoutent un réseau d’agences déjà implanté ainsi qu’une gamme de produits plus large en association avec leur banque « mère ».
L’avenir des néo-banques dépend donc de leur capacité à gagner cette course aux clients, nécessaire à leur soutenabilité financière, assurée actuellement par des levées de fonds successives. Leur valorisation a connu une accélération très rapide (2,7 milliards de dollars pour N26 suite à sa dernière levée de fonds de 2018), freinant certaines ambitions d’intégration dans le giron de certains acteurs traditionnels ; ainsi les plus grandes banques digitales pourront survivre de façon indépendante grâce à leur nombre de clients, mais à court terme conserveront un rôle secondaire. Ces établissements de nouvelle génération ne prendront donc pas l’ascendant à moyen terme sur les banques traditionnelles implantées depuis plus d’un siècle, malgré un rayonnement international et un apport important de nouvelles technologies et de réponses aux besoins des clients.