La Chine a certainement accompli en Afrique les progrès les plus spectaculaires et les plus frappants pour l’imagination que l’accélération de son développement ait permis depuis plus de dix ans. De la même façon, le continent africain semble ne s’être jamais aussi rapidement développé – avec un taux moyen de croissance de 5 % pendant la même période – que depuis que l’intérêt chinois s’est renouvelé pour d’anciens « pays frères ».
De la ligne Tanzanie-Gambie à l’acquisition de Standard Bank
Les relations économiques et financières sino-africaines s’illustrent par deux images majeures, qui mettent en lumière à la fois des traits communs et de nombreuses variations dans l’évolution de ces relations.
La première de ces images – qui reste aux yeux des deux parties concernées le symbole d’une coopération remplaçant, voire excluant les pays des deux autres « camps » (l’Occident et l’ex-bloc communiste) – est la construction, entre 1970 et 1975, de la ligne de chemin de fer Tanzanie-Gambie, sur la base d’un prêt chinois d’un montant atteignant alors 980 millions de yuans. C’était l’époque où Zhou Enlai visitait plus de dix pays africains en moins de deux ans en proclamant le souhait chinois des « huit principes d’assistance économique et technologique »
La seconde image, à l’autre extrémité du spectre, est la prise de participation, puis de contrôle en février 2015 de la banque sud-africaine Standard Bank par la banque chinoise ICBC (la « première » mondiale en termes de capitalisation boursière). Cet événement, sans être le plus emblématique, est riche d’enseignements sur les modes opératoires chinois en Afrique.
Vers 1 000 milliards de dollars d’exposition en 2025 ?
Quelle est la réalité des chiffres et des acteurs après des décennies d’évolution des relations financières entre la Chine et l’Afrique ? Tout d’abord, il faut noter la multiplicité des situations. Si la présence chinoise est naturellement visible dans la plupart des pays africains, où, en termes diplomatiques, elle est parvenue finalement à supplanter la République de Chine à Taiwan sur le plan des relations officielles, c’est surtout dans des pays à valeur stratégique forte qu’elle a commencé à se faire remarquer : en Angola naturellement, avec un schéma sur lequel nous reviendrons, et en Afrique de l’Ouest et australe. L’Afrique de l’Est, où la Chine fait progressivement son apparition, est en fait depuis longtemps un partenaire important de l’Inde.
Les chiffres d’aide financière les plus significatifs sont sans doute ceux qu’apportent les déclarations récentes faites lors des voyages officiels des dirigeants chinois. Même si les « forums Chine-Afrique » (FOCAC) sont souvent l’occasion de démonstrations spectaculaires d’amitié, c’est à travers les déclarations d’intention faites pendant ces déplacements que se manifeste l’intérêt de la Chine pour l’Afrique : à titre d’exemple, mais aussi de bilan éloquent, le voyage de Xi Jinping en mars 2013, son premier sur le Continent après son accession aux principales responsabilités du pays, fit sensation du fait de l’annonce du « doublement » de l’aide chinoise. Il s’agit là de « concessional loans », c’est-à-dire bien évidemment de prêts liés à des projets spécifiques, d’un montant annoncé, sans autre précision, de 20 milliards d’équivalent USD à débourser dans les deux années qui suivraient. Cette annonce était clairement destinée à mettre en sourdine les premières récriminations africaines sur la dissymétrie des avantages retirés par la coopération financière et économique entre la Chine et l’Afrique. Des commentaires souvent relayés par des critiques en Occident sur l’ambiguïté de l’aide « non liée » et de la non-ingérence de la Chine dans la politique africaine, cette aide financière étant implicitement un facteur d’accélération des relations diplomatiques. Le responsable des « risques-pays » au sein de l’EXIM Bank chinoise estimait qu’à travers les différents véhicules, la Chine aurait en 2025 1 000 milliards de dollars d’exposition financière à l’ensemble de l’Afrique sous forme d’investissements, de prêts ou de coopérations financières.
Des modes d’intervention variés et des risques hétérogènes
Naturellement, ces chiffres posent la question de l’évaluation du « risque-pays » par les banques chinoises et de la « consolidation » de l’approche. Alors que l’abandon de créances n’est jamais évoqué dans les relations financières entre la Chine et l’Afrique – preuve d’un pragmatisme certainement raisonnable et facteur, en théorie du moins, d’assainissement des relations –, il est frappant de voir que les modes opératoires du financement chinois et les acteurs jouent sur plusieurs registres.
EXIM Bank est clairement le « bras armé » de la Chine : elle a été établie en 1994 et se situe désormais au troisième rang mondial de ce que l’on appelle les « ECAs » (export-credit agencies), mais ne se comporte pas exactement comme elles, son rôle étant plus de procurer des prêts à taux avantageux. Sinosure est la véritable « assurance crédit » chinoise, c’est-à-dire qu’elle garantit aux prêteurs, après étude minutieuse des éléments du dossier, le remboursement de leurs engagements.
Par ailleurs, les banques chinoises, du moins jusqu’à une période récente étaient avides de « risque africain », en s’engageant dans des projets, souvent liés à des ressources naturelles, animés par des sociétés chinoises. C’est le cas le plus fréquent en Angola, avec des particularités très frappantes : alors que ce type de financement repose la plupart du temps sur un raisonnement de type « project finance » et « non-recourse », c’est-à-dire indépendant de la solidité du sponsor du projet, mais plutôt basé sur la rationalité des projections de cash-flows et sur un montage juridique permettant d’isoler les revenus générés pour rembourser les engagements, l’auteur de ces lignes a assisté sur un cas angolais à une intéressante expérience. Des banques chinoises « étudiaient », avec l’aide de banques occidentales, la structure « non-recourse » qui devait se mettre en place après la période de construction des infrastructures à financer, elle-même couverte par des garanties. Or, au moment de passer au stade « projet » du financement, ces mêmes banques chinoises ont « expulsé » les autres banques (occidentales) pour revenir très classiquement à un pur financement sur le bilan des emprunteurs. Ceci permettait naturellement d’abaisser le coût de l’opération pour l’emprunteur mais mettait (en théorie du moins) en péril la situation des banques chinoise participantes en cas de dégradation de la situation financière. Ce cas certes isolé – finalement tout à fait bénéfique pour l’emprunteur (« société d’État chinoise » à peine déguisée en joint-venture sino-angolaise) et peu risqué pour les banques chinoises participantes mais clairement illustratif d’un mode de « transfert de technologie » gratuit – est un exemple tout à fait intéressant des projets possibles de coopération « triangulaire » Chine-Afrique-Occident, qui semblent tellement à la mode à entendre de nombreux interlocuteurs financiers chinois ces temps-ci.
Cet exemple est aussi certainement « complémentaire » (la contradiction n’est jamais étrangère aux modes opératoires chinois) de l’installation directe d’équipes, voire de succursales renforcées en Afrique (du Nord principalement) de banques chinoises importantes dans les développements de projets : China Development Bank, un acteur important des projets chinois en Afrique, s’applique actuellement (et elle n'est probablement pas la seule) à déplacer certaines de ses équipes précédemment en Europe, voire en Europe continentale, au Maroc, qui devient ainsi une autre véritable « tête de pont », symétrique de celle qu’a constitué l’Afrique du Sud pour ICBC.
Quelle place pour Paris ?
L’histoire financière sino-africaine est loin d’être totalement écrite, en particulier parce que le développement de Standard Bank, qui n’a pas été à l’origine une transaction simple et consensuelle au sein même de l’état-major d’ICBC, sera riche d’enseignements. Cette histoire échappe assurément aux modèles connus en Occident. Ceci est en particulier dû à l’absence d’obsession des banques chinoises pour le coût du capital et sa rémunération, du moins à ce stade, car leurs résultats décevants en 2015 risquent de remettre cette absence en question. Les relations financières sino-africaines sont certainement aussi la préfiguration d’un « test » pour l’utilisation internationale de la monnaie chinoise. Un test dans lequel la place de Paris peut ne pas être un acteur totalement marginal, vu l’augmentation des œillades désormais systématiques de nombreux interlocuteurs chinois à leurs partenaires français sur les perspectives nécessaires de coopération « trilatérale » Chine-France-Afrique pour atteindre ce « win-win » si cher à l’esprit chinois (qui le prononce, en chinois « shuangyin », bien souvent entendu autour des tables de négociation là-bas) et qui visiblement n’est pas encore acquis dans le domaine financier concernant les relations Chine-Afrique.