L’histoire récente de la monnaie ne serait-elle pas celle de son passage progressif du monde matériel à un univers virtuel ? La numérisation de la vie économique est, en effet, l’un des faits marquants de notre époque. Avec l’émergence d’Internet, l’argent n’est plus ce qu’il était. On est désormais très loin de la monnaie « sonnante et trébuchante » du Moyen-Âge.
Les monnaies complémentaires ne sont pourtant pas un phénomène nouveau. Le progrès technique aidant, celles-ci se sont dématérialisées (e-money) et ont pris une ampleur nouvelle. Il y a d’abord eu l’essor des cartes de paiement. Puis, avec la diffusion d’Internet, des sites ont commencé à créer leur monnaie (cf. Second Life et le Linden Dollar). Et avec le développement du commerce sur ce réseau, le dispositif de paiement en ligne Paypal a émergé, concurrençant grandement les établissements bancaires sur certaines de leurs activités. La monnaie numérique a ensuite trouvé un vecteur, plus puissant que les cartes de paiement, pour se propager : la m-money (m comme mobile) qui semble, de nos jours, être promise à un avenir radieux.
Plus récemment, des monnaies
Ubiquité
La monnaie est ainsi devenue, au XXIe siècle, un simple jeu d’écritures dans un compte électronique, sommes transférées à la vitesse de la lumière d’un point à l’autre du globe, technologie incomparable qui lui donne, outre l’ubiquité, une qualité rarement atteinte dans son histoire : la liquidité. L’avenir des modes de paiement serait-il, dès lors, virtuel alors que « la délivrance des espèces, notamment au travers des distributeurs automatiques, demeure une charge importante pour le système bancaire français (2,6 milliards
L'exemple du bitcoin
Le bitcoin (agrégation de bit, unité de mesure informatique, et de coin, pièce en anglais) est une monnaie virtuelle qui peut être qualifiée de « virale » car elle se duplique automatiquement. Elle aurait été créée en 2009 en
Si hors de nos frontières, plus de 1 000 sites Internet légaux proposent déjà différents produits (ordinateurs, livres, musique, produits cosmétiques, appareils photographiques…) contre des bitcoins, le courant d’affaires qu’ils génèrent reste, à ce jour, tout à fait marginal en dépit de la faiblesse des commissions
L’essor du bitcoin trouve son fondement théorique notamment dans l’École autrichienne, dont l'une des figures emblématiques est Friedrich Hayek. Les tenants de ce courant de pensée économique considèrent que la monnaie est bien trop importante et précieuse pour être confiée aux hommes politiques qui seront, par nature, enclins à abuser de leurs pouvoirs et créeront de l’inflation ; ou aux banques, qui octroient et réduisent le volume de crédits de manière disproportionnée, accentuant ainsi les cycles économiques. La volonté de ses créateurs est de donner naissance à une monnaie échappant au contrôle des États et donc non soumise à la tentation de la « planche à billets », un mal selon eux à l’origine de crises telles que celle des subprime. En d’autres termes, selon une vision libertaire, les adeptes des bitcoins voient, dans la fin du monopole des banques centrales sur l’offre de la monnaie et la « débancarisation », l’assurance que les citoyens se réapproprient leur devise.
Valeur d’usage
Le bitcoin échappe ainsi à toutes les règles monétaires traditionnelles. Sachant qu’il n’est utilisé que sur Internet, sa valeur est fragile puisqu’il n’est relié ni à un décret gouvernemental, ni à une marchandise susceptible de renforcer la confiance que ses utilisateurs pourraient avoir en lui. Autrement dit, il n’a pas de « valeur tangible » mais uniquement une « d’usage » – celle que veulent bien lui reconnaître les personnes qui l’utilisent – qui repose exclusivement sur la certitude que d’autres individus/entreprises accepteront le bitcoin comme moyen de paiement. Cette devise peut donc à tout moment être concurrencée par une autre monnaie virtuelle qui, si elle obtient la préférence des utilisateurs, lui ferait alors perdre toute sa valeur.
L’existence d’une base publique de données permet à l’usager de suivre les opérations qu’il a réalisées – ce qui confère à cette monnaie un statut de porte-monnaie virtuel et rend la création de faux bitcoins difficile. Toutefois, si les transactions sont publiques, l’identité des clients reste cryptée. Les facilités offertes par les nouvelles technologies, associées à l’opacité des monnaies virtuelles, constituent ainsi des risques majeurs de blanchiment de capitaux (en 2011, Silk Road, un site illégal de vente de drogue, avait fait du bitcoin sa monnaie de prédilection).
Créé automatiquement, il n’est pas généré par le cycle traditionnel des prêts bancaires. À l’heure actuelle, plus de 11 millions de bitcoins circulent dans le monde, pour une contre-valeur d’un peu moins de 2 milliards de dollars américains. Il existe des brokers japonais (Mount Gox), qui drainent environ 70 % des échanges mondiaux, des brokers français (Bitcoin-Central)… qui permettent de consulter sur Internet le cours de cette monnaie ou d’échanger celle-ci contre des devises (euro, dollar américain). Mais déjà, il n’est plus besoin d’aller sur Internet ou de se rencontrer physiquement pour s’échanger cette monnaie. Au Canada, à Vancouver, les utilisateurs peuvent désormais acheter ou vendre des bitcoins grâce à des distributeurs
Intrinsèquement déflationniste
Sa masse monétaire se développe au fur et à mesure que son réseau d’utilisateurs s’accroît. Bien que virtuelle, la génération de bitcoins n’est toutefois pas infinie. Elle se découpe en « blocs » de 10 minutes environ (laps de temps moyen estimé pour le calcul de la résolution de l'un d'eux). Durant les 210 000 premiers blocs, 50 bitcoins étaient générés toutes les 10 minutes. Mais ce cap est désormais passé et ce sont, à présent, 25 bitcoins qui sont engendrés à chaque résolution de bloc. Quand les 210 000 blocs alloués à cette phase seront épuisés (environ quatre ans), on passera à 12,5, puis à 6,25, 3,125, et ainsi de suite. Sachant qu'un bitcoin est divisible jusqu’à 8 chiffres après la virgule, les dernières phases de génération seront infinitésimales. Ce ralentissement arrivera à son apogée lorsque 21 millions de signes seront émis. À partir de ce point, qui sera atteint aux alentours de 2035-2040, plus aucun denier virtuel de ce type ne pourra être produit. Sa mise en circulation suit, de ce fait, une courbe de croissance dégressive.
Ainsi, caractéristique inédite, cette monnaie est intrinsèquement déflationniste, se distinguant de la sorte de ses consœurs : un agrégat monétaire non conçu pour s’adapter à la production de richesse et un processus de création induisant une baisse du prix des biens et services libellés en bitcoins : une déflation permanente !
De surcroît, contrairement aux monnaies traditionnelles dont la valeur décroît notamment avec l’inflation, le prix de cette devise devrait augmenter au fur et à mesure de la généralisation de son utilisation. Ce signe monétaire serait-il alors une réserve de valeur ? Le bitcoin, qui valait moins d’1/1000e de dollar américain à sa création, s’échangeait à mi-novembre 2013, près de 785 dollars ! Mais tout comme l’or, son cours tend à progresser dans les périodes de forte tension sur les marchés.
Cependant, en dépit de sa progression globale sur le long terme, cette monnaie apparaît intrinsèquement instable et sujette à toute une série de pathologies récurrentes (forte variation dans sa liquidité ; extrême volatilité de son cours, soit 175 % par an entre juillet 2010 et juillet 2013 ; emballements spéculatifs : rendement annuel moyen de près de 400 %). Un effet de rareté prompt à nourrir la
Engouement
Par ailleurs, l’engouement pour cette monnaie pourrait :
- d’une part avoir un impact sur la stabilité des prix et sur celle des systèmes financiers ;
- d’autre part perturber la politique monétaire (vitesse et quantité de monnaie en circulation) et, in fine, l’efficacité et la transmission de celle-ci.
Le bitcoin, une monnaie d’avenir ?
Considérant la monnaie comme un attribut central de la souveraineté, les États européens prétendent, depuis la fin de la féodalité, maîtriser totalement l’espace monétaire national en imposant une monnaie unique, relevant d’une seule autorité, et en éliminant toutes les autres sources d’émission monétaire. Les monnaies nationales ont donc pour vocation idéale de couvrir l’ensemble des pratiques monétaires. Mais la crise financière et les importants déficits budgétaires ont fragilisé cette vision et les espèces virtuelles deviennent une alternative crédible. L’Allemagne a reconnu le
C’est pourquoi, l’inquiétude grandit au sein des pouvoirs publics, des autorités monétaires et des organismes financiers. Les États voient leur échapper un pan de leur souveraineté monétaire, les banques centrales n’ont aucun contrôle sur cette monnaie et les établissements bancaires ont affaire à un concurrent sérieux.
Changements comportementaux
Si les monnaies virtuelles ne posent pas de problème en tant que moyen de paiement – elles devraient se développer avec l’essor des smartphones –, leur légalité, leur contrôle et leur fiscalisation alarment, car elles peuvent être moteurs de changements comportementaux. L’argent a ainsi perdu, en partie, sa fonction de communication entre les individus. Déjà, la banque en ligne a créé un rapport désindividualisé entre le client et sa banque. Avec elle, le banquier devient transparent. Pour autant, la notion de confiance s’est-elle amoindrie ? Quelle confiance les clients peuvent-ils avoir aujourd’hui envers les monnaies virtuelles ? Quelles règles faut-il promulguer pour garantir la stabilité du système ? Les nouveaux acteurs ne seraient-ils pas plus privilégiés du fait qu’ils ne seraient pas soumis aux mêmes règles prudentielles ? Ne faudrait-il pas, dès lors, élargir le champ de la régulation monétaire ?
À cet égard, les services financiers de l’État de New York ont convié à une audition l’ensemble des acteurs du système. Son homologue de Californie a invité la Bitcoin Foundation à cesser toute activité de change et de création. La Banque centrale de Thaïlande a interdit, fin juillet 2013, tous les échanges en bitcoins dans son pays. Le FinCen, homologue américaine de TracFin, s’oriente vers une régulation des changes de monnaies réelle et virtuelle.
Mort annoncée des billets ?
Est-ce alors la mort annoncée des billets de banque ? Il n’existe pas de définition juridique de la monnaie virtuelle. En revanche, les économistes définissent la monnaie comme tout ce qui est généralement accepté en paiement de biens ou de services ou pour le remboursement de dettes. Que la monnaie consiste en coquillage, en cailloux, en or ou en papier, elle a trois fonctions principales dans toutes les économies : elle est unité de compte, intermédiaire des échanges et réserve de valeur.
Pour autant, peut-on qualifier le bitcoin de « monnaie » voire de « monnaie locale virtuelle » ? Il semble répondre, en effet, aux caractéristiques économiques de la monnaie :
- unité de compte : il permet de mesurer la valeur d’un bien qui fait l’objet d’une transaction ;
- instrument d’échange : il permet d’acheter un grand nombre de biens ou de services sur Internet ou dans des commerces de proximité ;
- instrument d’épargne : il peut être stocké dans des porte-monnaie électroniques ou dans des coffres-forts électroniques sur serveur puis utilisés pour des achats ou revendus contre des euros ou une autre devise selon un prix qui fluctue en fonction de l’offre et de la demande.
Indispensable confiance
En définitive, l’argent ouvre toujours une promesse, celle de permettre à tout individu d’acquérir le bien de son choix. En corollaire de cette promesse, qui constitue le cœur même de l’activité financière, les acteurs du monde financier ont le devoir de maintenir la confiance indispensable à la pérennité de l’argent au gré des évolutions technologiques.
Par ailleurs, de nouvelles perspectives liées à la monnaie s’ouvrent, à la fois pour les acteurs bancaires mais également pour de nouveaux acteurs qui pourraient constituer les grands concurrents de demain. Le transfert de montants croissants de paiement vers des canaux contrôlés par des opérateurs mondiaux d’Internet risque, en effet, d’affecter structurellement la cartographie internationale des flux de transactions de paiement et des places où s’effectue leur dénouement monétaire. Les futurs acteurs majeurs du paiement sont de dimension mondiale et pourraient être les actuels géants d’Internet (Google, Facebook, Paypal…), des fabricants de terminaux (Apple, Samsung, LG, Nokia…) ou des acteurs non bancaires (Visa, MasterCard, American Express…). Certaines de ces entreprises bénéficient déjà de centaines de millions d’utilisateurs, potentiellement clients de nouveaux services de paiement qu’elles décideraient de lancer.
Cependant, malgré les bouleversements technologiques de ces dernières décennies, l’essence de l’argent – rapport social d’échange incarné dans une réalité plus ou moins matérielle – ne change pas. La confiance reste un élément primordial de la pérennité de l’activité financière, ce qui rend quelques histoires vieilles d’un siècle ou plus encore étonnamment actuelles…