Comme définir les monnaies complémentaires ?
Contrairement à ce que l'on imagine souvent, les monnaies complémentaires ne sont pas très nouvelles. Elles existaient autrefois dans les entreprises en Europe et en Amérique du Nord, du fait qu’une partie plus ou moins importante de la rémunération des salariés travaillant dans les grandes fabriques était sous forme de jetons ou de bons qu’ils dépensaient dans des boutiques appartenant d’ailleurs au propriétaire de l’entreprise. Dans les années 1930, pour dynamiser certaines communautés locales, des monnaies ont été émises en Allemagne et en Autriche, mais elles furent combattues voire interdites par les autorités monétaires. Les jetons et bons de nécessité des chambres de commerce en France entre 1914 et 1927 sont aussi un exemple de monnaies complémentaires, au même titre que les bons émis localement en Espagne durant la Guerre civile. Le parti radical français a soutenu dans les années 1950 l’émission de monnaies locales, mais dans ce cas également, la Banque de France s’y est opposée. Dans les années 1980 sont apparus au Canada, puis en Angleterre et enfin et surtout en Europe continentale, des systèmes d’échanges locaux (tauschring en Allemagne, local exchanging system au Royaume-Uni). Ils se sont développés en France à partir des années 1990, simultanément en Ariège à l’initiative de groupes écologistes et sur les pentes de la Croix Rousse, à Lyon, dans la mouvance anarchiste et alternative. Ce sont des systèmes de comptabilité au sein d’un groupe de personnes qui décident d’échanger des biens et des services. En Italie, à la même époque, sont apparus les Banche del tempo qui se basent sur ce même principe, mais en se limitant à des échanges de services.
Quelles sont les raisons du développement de ces systèmes d’échanges dans les années 1990 en Europe ?
Il me semble qu'il est lié à l’émergence de l’euro, qui a provoqué parmi les populations européennes une sensation forte de perte de leur monnaie « nationale ». Ensuite, il s’agissait d’un contexte de crise économique et de chômage et certains ont pensé que ces systèmes d’entraide permettaient de dynamiser des personnes se trouvant hors de l’emploi. Le troisième élément est le rôle joué par les acteurs, experts et universitaires pour expliquer aux autorités publiques et monétaires qu’il n’y avait aucune raison de vouloir imposer ou taxer ces échanges, compte tenu de leur modicité et de leur apport potentiel à l’insertion économique et sociale. Ce qui a incité ces dernières à une certaine tolérance face à ce mouvement.
Il faut également mentionner à ce sujet un mouvement considérable en Argentine, au moment de la crise de 2000, avec l’apparition des clubs de trueque fondés sur l’effondrement du système financier et monétaire argentin. Ceux-ci ont compté jusqu’à 5 millions de membres, soit historiquement l’opération la plus importante jamais vue en matière de monnaie complémentaire. Aujourd’hui encore, de très nombreux clubs de trueque argentins subsistent, avec des logiques parfois différentes : quand certains agissent par esprit de solidarité, des « petits malins » vont introduire des produits dans le système et les convertir contre d’autres qui seront revendus à l’extérieur avec profit. Il ne faut pas imaginer que toute monnaie complémentaire est par définition solidaire ! Certains peuvent y mener des stratégies d’enrichissement, souvent ceux qui comprennent le mieux le système pour l’utiliser à des fins individuelles.
Mais en dehors de ces systèmes de troc, il existe aussi des organisations qui fonctionnent véritablement sur une autre monnaie, comme les Sol…
De façon récente, en France, ont été mises en place des monnaies complémentaires dont la promotion par des acteurs de la société civile a été soutenue par des municipalités : le « Sol Violette » toulousain, l'« Abeillle » à Villeneuve-sur-Lot, la « Mesure » à Romans ou la « Roue » dans le Vaucluse… Il en existe aujourd’hui une dizaine, dans un cadre parfaitement légal, dès lors qu’il s’agit d’une association qui décide d’utiliser cette monnaie à la façon d’un programme de fidélisation. Traditionnellement, ce type de projet est plus facile dans les pays anglo-saxons, parce que leur petite monnaie (les jetons) autrefois était frappée notamment à Nuremberg, et n’était pas émise comme monnaie royale.
Les pouvoirs publics et les autorités monétaires ne sont donc plus les premiers opposants aux projets de monnaies complémentaires…
La résistance a disparu, en effet. Les autorités, au niveau communal, régional, national et européen s’intéressent à ce phénomène. Le projet de Nantes, ville dont le Premier ministre était le maire, en est un exemple significatif. De même, la Commission européenne a soutenu le système Sol en France. Beaucoup d’autres communes sont impliquées aujourd’hui dans l’élaboration de projets de monnaies locales. Mais paradoxalement ce soutien peut créer des tensions, certains estimant que ces monnaies locales, pour fonctionner durablement, doivent être l’émanation de la société civile locale et que la dépendance à des subventions peut être préjudiciable à leur pérennité. Le Sol Violette, engendrant directement 180 000 euros d’activités commerciales, coûterait chaque année 120 000 euros, avec l’approbation aujourd’hui de la majorité et de l’opposition dans le Conseil municipal de Toulouse. Il s’agit d’une phase initiale engendrant des coûts de médiatisation pour assurer sa notoriété auprès d’usagers potentiels.
Pour quelles raisons créer aujourd’hui ces monnaies locales ?
Leur apparition est souvent guidée par le désir d’une alternative à la mondialisation. Cette tendance apparaît aussi dans les sondages sur la consommation : une partie de la population est prête à payer plus cher pour acheter des produits qui ne soient pas fabriqués n’importe où, par n’importe qui et n’importe comment. Une partie de la population a aussi le souci d’autrui, d’où le développement de l’économie dite sociale et solidaire. Cela peut se traduire, comme au Japon, par un système de « banque du temps » pour la dépendance qui existe depuis 1995 : vous donnez du temps pour vous occuper de personnes âgées et vous serez en quelque sorte crédité de ce temps fourni. Autre cas de figure : vous donnez du temps à un endroit, mais la contrepartie de ce temps sera rendue ailleurs, par exemple pour des membres de votre famille éloignés géographiquement. Cela pourrait donner quelques idées pour la gestion de la dépendance en France : hors des marchés financiers ou de l’État, la solidarité par une monnaie complémentaire affectée peut en partie apporter une solution.
Mais ces systèmes peuvent aussi répondre à des buts plus intéressés. Le système suisse inter-entreprises Wir, qui date des années 1930 et où sont encore recensées 60 000 PME adhérentes, surtout de la Suisse alémanique, répond également à une logique tout à fait pragmatique. Dans les moments où il peut être difficile de trouver des clients, avoir un catalogue de contacts de proximité, une interaction avec son écosystème local, constitue une bonne raison d’agir ainsi.
Globalement, on estime qu'il y a de 2 500 à 6 000 systèmes complémentaires dans le monde, certains groupes pouvant se limiter à 60 ou 70 personnes, ou réunir des adhérents qui n’utilisent pas la monnaie. 40 % de ces systèmes seraient en Europe.
Vous mentionnez que certains adhérents à ces systèmes de monnaie complémentaire n’utilisent pas la monnaie en tant que telle : n’est-ce pas un handicap pour leur expansion ?
En effet, pour inciter les gens à utiliser ces systèmes, a été instauré un mécanisme de monnaie fondante, selon la théorie de Gesell : sa valeur se déprécie en cas de non-circulation. Sur une dizaine de monnaies locales en France, trois quarts d'entre elles sont fondantes. Du coup, certaines estimations annoncent que cette monnaie circule entre quatre et six fois plus qu’un billet de banque.
Comment les banques perçoivent-elles ces systèmes de monnaie complémentaire ?
Le Crédit Coopératif soutient le système Sol. Certaines banques de l’économie sociale visant à renforcer le tissu économique local et les choix environnement y ont une communauté d’intérêt. Les banques commerciales sont moins, voire pas impliquées, mais elles ont sans doute tort : les monnaies complémentaires pourraient leur apporter, outre un bénéfice d’image, quelques bonnes pratiques tel l’usage du téléphone portable pour les paiements, domaine dans lequel les pays européens sont très en retard, par exemple, en comparaison de pays africains.
Pourquoi les monnaies complémentaires favorisent-elles le paiement par mobile ?
Il existe une loi universelle : les systèmes monétaires, y compris les monnaies dites primitives, s’appuient toujours sur les techniques les plus avancées dans les sociétés. Et les monnaies complémentaires n’échappent pas à cette règle : si leur comptabilisation était initialement sous forme papier, avec des reproductions de chèques, elles utilisent aujourd’hui l’informatique ; souvent, dans ces systèmes, les modes de paiement sont plus modernes que ceux utilisés avec la monnaie officielle. Ainsi, ont-elles recours au téléphone portable, alors même que cet usage reste très limité dans les paiements par ailleurs. En Angleterre, par exemple, la monnaie locale Brixton peut s’échanger par texto.
Comment les monnaies complémentaires s’articulent-elles (ou pas) avec la monnaie officielle ?
Les systèmes d’échanges locaux n’ont pas besoin d’articulation à la monnaie officielle. En revanche, ces monnaies locales sont émises sur la base d’une conversion initiale, pour les acquérir contre la monnaie nationale, avec potentiellement, pour encourager les participants, un discount de conversion de 100 euros contre 110 unités, ou un discount quand cette monnaie est utilisée dans certains commerces. Ce n’était pas le cas des systèmes d’échanges locaux dont la monnaie est autonome et inconvertible.
Dans le système Wir, une partie des achats peut être réglée en monnaie complémentaire et le solde en francs suisses. C’est souvent une nécessité dans les systèmes interentrerpises, pour pouvoir s’acquitter des impôts, des taxes ou des charges sociales, qui ne peuvent être payées en monnaie locale. Pour les entreprises, les monnaies peuvent la plupart du temps être reconverties, avec un discount, en monnaie nationale.
En revanche, les particuliers n’ont en général pas le droit de convertir cette monnaie : une fois acquise, ils doivent la dépenser.