Les dégâts records causés par les ouragans qui ont frappé les Antilles et le sud-est des États-Unis en septembre constituent un coûteux – quoique, pour beaucoup, lointain – rappel que le réchauffement climatique, s’il n’est pas maîtrisé, pourrait avoir des conséquences humaines et économiques désastreuses. Mais de là à en faire une préoccupation de premier plan pour les investisseurs et les épargnants, il y a un fossé que beaucoup n’ont pas encore franchi. Et pourtant, ils feraient bien de le faire, tant l’impact du changement climatique sur les portefeuilles d’investissement a vocation à s’accroître rapidement au cours de prochaines décennies.
Les moteurs de cet impact sont de quatre ordres (physique, technologique, réglementaire et sociétal) et présentent dans tous les cas une combinaison de risques et d’opportunités :
- Physique: il faut s’attendre à long terme à des événements météorologiques plus fréquents et plus graves. Si les températures continuent de s’élever au rythme actuel, les dommages provoqués par le changement climatique pourraient provoquer une baisse de 5 % à 20 % du PIB mondial chaque année d’ici à 2100, selon le rapport Stern de référence remis au gouvernement britannique en 2006. Mais cet impact n’est pas homogène : certaines zones verront leur productivité (humaine, agricole, industrielle) décroître, d’autres la verront augmenter ;
- Technologique: la baisse spectaculaire des coûts de production des énergies renouvelables en font maintenant un concurrent sérieux aux hydrocarbures, certains véhicules électriques ont maintenant des performances en matière d’autonomie, de vitesse, et de coût qui approchent voire dépassent celles des véhicules à combustion, et ces évolutions créent des gagnants et des perdants ;
- Réglementaire: malgré l’annonce en juin des États-Unis de se retirer de l'Accord de Paris signé lors de la CoP 21 en 2015, tous les autres pays signataires, et de nombreux acteurs privés et publics aux États-Unis, ont réaffirmé leur engagement à adopter les mesures nécessaires pour freiner leurs émissions de carbone et tenter de plafonner l’augmentation mondiale de la température bien en deçà de 2 °C. Ceci implique vraisemblablement une poursuite du durcissement des normes d’émissions et d’efficacité énergétique, et des évolutions en matière de subventions et de taxes liées aux émissions de carbone respectivement évitées ou réalisées ;
- Sociétal: les préférences des consommateurs, des électeurs et des épargnants évoluent et ce faisant mettent sous pression les compagnies liées à l’exploitation des combustibles fossiles ou responsables d’une surexploitation des ressources aquifères.
Intégrer la sensibilité au climat
Heureusement, l’industrie financière offre de plus en plus de solutions pour permettre aux investisseurs d’intégrer la sensibilité au changement climatique dans leur portefeuille. On distingue principalement quatre types d’approches :
- l’exclusion, historiquement la démarche la plus ancienne et quantitativement toujours la plus importante, consiste à simplement exclure du portefeuille certains secteurs, par exemple les producteurs d’hydrocarbures ;
- l’intégration consiste à adopter des outils d’analyse et des processus d’investissement permettant d’intégrer systématiquement la performance environnementale dans les critères de sélection de titres. Il existe désormais une industrie bourgeonnante proposant différents scores pour mesurer le degré d’exposition des compagnies cotées aux différentes dimensions du risque climatique et leurs stratégies pour gérer ces risques. Cette information est collectée systématiquement et prise en compte en parallèle aux données financières et commerciales dans les décisions d’investissement ;
- l’optimisation consiste à répliquer des portefeuilles types ou des indices en concentrant les avoirs sur les entreprises présentant les meilleurs scores environnementaux parmi l’univers de titres du portefeuille type. Des simulations réalisées par BlackRock suggèrent qu’il est possible de réduire les émissions de carbone d’un portefeuille de 70 % avec une différence de performance de seulement 0,3 % comparée à l’indice. Une autre simulation indique qu’un portefeuille concentré sur les sociétés réalisant les plus grands efforts d’amélioration de leur efficacité énergétique au sein d’un indice peut offrir un rendement très supérieur à l’indice de référence, cet écart de performance s’accroissant au fil du temps ;
- l’investissement-impact vise à cibler spécifiquement des investissements qui ont un impact direct, tangible, et mesurable, sur la réduction du réchauffement climatique. Les obligations dites « vertes » constituent l’exemple le plus connu de ce type d’investissement, mais il existe également des fonds à gestion diversifiée poursuivant le même objectif. Les investisseurs et les épargnants peuvent ainsi participer de façon significative à la réduction substantielle des émissions de carbone, sans pour autant avoir à sacrifier leurs objectifs de rendement financier.
Engagement actionnarial
Au-delà de ces stratégies d’investissement, l’engagement des plus grands détenteurs et gestionnaires d’actifs auprès des entreprises constitue un élément très important. Le dialogue avec les dirigeants des entreprises est particulièrement utile avec les plus grands pollueurs, car ce sont aussi ceux qui ont la plus grande capacité à faire avancer les choses en modifiant leur comportement. Quand ils ne le font pas spontanément, il est utile de les encourager à expliciter comment ils se préparent à un monde où le réchauffement est limité à 2 degrés, notamment en matière de politique d’investissement.
Mais de manière générale, cet engagement est clé pour accroître autant que possible la proportion d’entreprises qui intègrent les facteurs climatiques à leur planification stratégique, et communiquent de manière adéquate avec les investisseurs pour les aider à comprendre comment l’entreprise traite les risques et les opportunités liés au climat, et comment ceux-ci affectent la valeur et la viabilité à long terme de l’entreprise.
Il reste cependant beaucoup à faire pour améliorer la qualité et la disponibilité des données relatives aux risques climatiques. L’objectif à atteindre est un jeu de données précises, normalisées et autant que possible prospectives, comme il en existe maintenant en matière financière. Au côté des investisseurs, les gouvernements ont un rôle clé à jouer pour contribuer à une transition en douceur vers une économie à faible teneur en carbone. En particulier, il est essentiel d’être clair le plus en amont possible sur les différentes mesures qu’ils entendent prendre pour atteindre les objectifs de l'Accord de Paris.
« L’histoire jugera les efforts d’aujourd’hui comme une période charnière », a déclaré Barack Obama. Même s’il reste un long chemin à parcourir pour atteindre les objectifs principaux de l’Accord de Paris, dont l’entrée en vigueur aura un an début novembre, une transition en douceur vers un monde utilisant moins de carbone est à portée de la main si les investisseurs, les entreprises et les gouvernements travaillent ensemble de manière coordonnée et déterminée pour mobiliser les quelque 90 000 milliards de dollars d’investissements estimés nécessaires d’ici 2030.