Le choc exogène provoqué en France par la mise en mode « pause » des hommes et des entreprises, au printemps, et par les « stop-and-go », depuis l’été, décidés pour contrer la crise sanitaire, est d’une violence économique et sociale forte pour notre pays, peu préparé à la réalité d’une pandémie, d’autant moins que les fleurons français, qui semblaient intouchables, figurent parmi les secteurs les plus touchés (aéronautique, tourisme, luxe).
La récession la plus profonde de notre époque
11 % de décroissance, de déficit public et de chômage, avec en fin d’année une dette publique en hausse sur une année de 21 points de PIB… les grands agrégats estimés pour 2020 sur la France donnent le tournis. La similitude avec l’ensemble des économies développées ne rassure pas. Le produit intérieur brut mondial devrait se contracter de 4,1 % cette année à l’occasion de ce qui apparaît à ce jour comme la récession la plus profonde de notre époque. Les diverses analyses prospectives tablent sur une reprise lente et inégale à partir de 2021, voire seulement de 2022. Postcrise, passé la phase de rattrapage au-delà du potentiel sur quelques mois, les risques sont d’une croissance durablement faible, en raison de l’accroissement des déficits structurels, et d’un endettement des entreprises, dont les coûts de refinancement auront augmenté.
Face à ces niveaux pourtant inconnus, les marchés financiers ne manifestent pas encore d’inquiétudes. La récession a été en quelque sorte imposée par l’État, qui décide des niveaux de confinement. Les marchés restent convaincus que la relance sera, elle aussi, administrée.
L’effet multiplicateur puissant des politiques monétaires et budgétaires annoncées par la Banque Centrale Européenne et la Commission européenne sont de nature à faciliter un rebond significatif de l’économie sur quelques mois. Le reste du choc devra être absorbé par les entreprises d’abord, puis par les ménages, rendus durablement vulnérables par cet arrêt total ou partiel d’activité.
Dès le début de la crise, l’État a joué son rôle de filet de sécurité, en généralisant le chômage partiel, et en se substituant aux entreprises pour le règlement des salaires du secteur privé. Les entreprises sont, quant à elles, soutenues dans leurs phases de blocage d’activité, et dans leurs besoins de trésorerie des mois à venir, au travers des mécanismes de prêts bancaires dits PGE, prêts garantis par l’État… mais pas à 100 %.
L’implication des investisseurs institutionnels
En soutien de l’économie, notre pays dispose d’un vivier d’investisseurs de long terme : compagnies d’assurance, caisses de retraite, mutuelles, et acteurs de la sphère publique, Caisse des Dépôts, ERAFP, Ircantec, Préfon, Fonds de Réserve pour les Retraites… Beaucoup ont vu leurs flux de trésorerie mis à mal par la crise Covid-19, car ils les ont mobilisés au profit de leurs adhérents ou sociétaires, ou parce qu’ils ont eux-mêmes accepté des reports de paiement de cotisations.
Tous sont structurellement engagés dans une dynamique de finance durable et responsable. Ils sont donc naturellement impliqués dans la dynamique de financement de l’économie réelle, et auront un rôle clef de stabilisateurs et de soutien aux entreprises dans les mois et les années qui viennent.
L’approche ESG ne doit plus être perçue comme punitive, alourdie par des réglementations toujours plus strictes et des multitudes de labels qui réduisent le champ des actifs investissables, mais doit devenir résolument constructive. Il convient de rester vigilant afin que la mise en avant d’obligations de moyens, à seule fin de satisfaire une norme, ne l’emporte sur les obligations morales d’impact extra-financier et de rentabilité financière. Ces dernières années, l’environnement et plus encore le climat ont été les priorités, effaçant l’attrait d’autres thématiques. Un rééquilibrage vers les enjeux sociétaux est impératif, et va s’opérer dans les prochains mois.
En termes d’instruments, les réflexions s’accélèrent sur les Blue Bonds (pour Social ou Sociétal), sur les financements à impact, prêts ou titres obligataires, qui vont se construire avec la même rigueur méthodologique que les Green Bonds. Là où l’on s’est focalisé sur les calculs d’empreinte carbone, il faudra rapidement trouver des mesures de l’impact social.
De même, s’est accrue la nécessité d’une intégration rapide de l’extra-financier dans les états comptables, dans l’esprit du Rapport de Cambourg, avec une dimension européenne structurée. La mise en œuvre opérationnelle pourrait être plus rapide que le calendrier initialement prévu.
La vision de long terme est une « ardente obligation »
Point majeur, plus encore que la seule dimension ESG, la pensée « long terme » devrait davantage pénétrer les esprits, sur la base de déficits stratégiques, pour un repositionnement sur des investissements en santé, technologies ou numérique, sur les industries stratégiques relocalisées, sur les énergies « bas carbone », sur les nouveaux besoins d’infrastructures ou de logement…
Rappelons que la raison d’être d’un investisseur institutionnel est de gérer ses investissements avec pour objectif d’honorer, à tous moments et dans la durée, ses engagements. La vision de long terme est donc par essence une « ardente obligation », sans oublier l’objectif primal de rendement financier des actifs gérés.
Les attentes étaient fortes pour que la zone euro améliore ses règles budgétaires et favorise la mutualisation de la dette vouée aux investissements productifs pour accroître la croissance potentielle. À ce jour, ce sont 750 milliards d’euros de fonds européens qui ont été actés, d’endettement en commun des États membres de l’Union Européenne, pour venir au soutien des plans de relance nationaux. La BCE assure déjà les États en dernier ressort. Il conviendrait donc de favoriser l’affectation d’une partie de l’épargne domestique européenne, en direction des investissements stratégiques, sachant que cette crise historique va impacter la psychologie de tous les investisseurs. En outre, l’épargne accumulée par les particuliers doit reprendre le chemin du financement des entreprises : des supports existent déjà, PEA, PEA-PME, Unités de Compte en assurance vie. Les dispositifs retraite de la Loi PACTE apportent de nouvelles options, avec la mise en place de produits d’épargne très longs en retraite supplémentaire.
En effet, il faut réconcilier l’urgence et le temps long pour les entreprises également, et en particulier pour les PME et ETI, en passant d’une problématique de liquidité à une problématique de solvabilité.
L’endettement de court terme et les reports de charges ont été nécessaires. Comment peut-on désormais transformer cette créance de l’État sur les entreprises en fonds propres ?
Les questions se posent différemment selon les secteurs. Certains bénéficieront d’une reprise en V, d’autres retrouveront plus lentement leur rythme de croisière, et certains devront réinventer totalement leur business model.
Cela nécessite d’abord un allongement des horizons. Mais, pour construire une relance durable, il faut un terreau favorable, qui permettra de renforcer toutes les entreprises qui ont vocation à poursuivre leur activité.
Adapter les régulations et la supervision
Afin de faciliter les rencontres entre besoins des entreprises et attentes des investisseurs institutionnels, il est essentiel que les régulations européennes – Solvabilité 2, IORP, SRD II… –, tout comme les règles bancaires de Bâle III, ou les normes comptables IAS-IFRS, reconnaissent le statut d’investisseur de long terme, et facilitent l’investissement qui renforce les fonds propres des entreprises, ou des infrastructures dans des secteurs désormais identifiés comme stratégiques : logement, santé, éducation… Les régulations doivent cesser d’inciter tous les investisseurs à des gestions procycliques aggravantes, et au contraire favoriser les gestions de long terme, par construction contrariantes et régulatrices.
En outre, le long terme demande stabilité et cohérence de l’ensemble des règles traitant l’investissement financier. Une coordination renforcée entre les différents superviseurs, au niveau national, comme aux plans européen et international, serait gage de compétitivité et d’efficacité.
Par ailleurs, dans le contexte actuel, il est important de ne pas sur-réglementer, ce qui est un réflexe fréquent postcrise, et de laisser de la responsabilité et de la latitude aux investisseurs, dont les gestions d’actifs ont, dans la grande majorité, fait preuve de leur résilience dans la tempête boursière récente.
Anticiper des bouleversements dans certains secteurs d’activité
La crise actuelle, au-delà de sa dimension sanitaire, est le révélateur des excès d’une mondialisation insuffisamment maîtrisée. Moins d’interdépendance entre les grandes régions du monde serait peut-être souhaitable à l’avenir… Des chaînes de production un peu plus locales seraient, d’une part, plus efficientes, et également moins consommatrices de carbone en limitant le transport.
Il s’agit moins de construire « le monde d’après », comme on a pu l’entendre dans le discours politique, que de penser le monde autrement. Les points clefs qui ressortent sont :
– continuer à financer l’économie réelle, apporter des capitaux aux entreprises à tous les stades de leur développement ;
– redéfinir ce que sont les secteurs stratégiques d’une économie et encourager les entreprises à relocaliser les productions sensibles : pharmacie, technologie, électronique ;
– s’assurer que les entreprises maîtrisent leurs chaînes d’approvisionnement et ne sont pas dépendantes, d’un seul fournisseur, d’un seul pays, la Chine, dont on a vu les exportations vers l’Europe repartir en forte hausse dès le second trimestre 2020.
Assureurs et institutions de prévoyance anticipent des bouleversements importants du secteur de la santé et de son mode de fonctionnement. Sont cités le rôle réaffirmé du médecin généraliste, l’apport de la télémédecine, de nouvelles relations entre médecine de ville et système hospitalier, des complémentarités à retrouver entre secteur public et secteur privé, le financement accru de projets de recherche… En termes d’investissements institutionnels, cela se traduira probablement à moyen terme par un renforcement du secteur santé dans les portefeuilles : via les actions cotées du secteur, des produits de capital-investissement spécialisés, mais aussi au travers d’infrastructures ou d’immobilier liés à la santé, et sans doute également à la silver economy, ou via des investissements dans des entreprises de technologie, de type plateformes de téléassistance, services à distance, cabines de diagnostic médical…
Préserver sa capacité d’action face à l’imprévu
C’est la suffisance de l’épaisseur stratégique d’un système qui lui permet de survivre et de reprendre l’ascendant. Le système français sera d’autant plus efficient qu’il aura pour assise une forte collaboration européenne.
Constituant essentiel de l’épaisseur stratégique, les réserves – aux dimensions multiples – sont l’élément majeur de réponse à la surprise d’un choc exogène de type pandémie : le cas des masques de protection au printemps, puis celui des tests, ont été des éléments de preuve probants. Ces réserves permettent de préserver la liberté et la capacité d’action malgré l’imprévu et le hasard. Ce qui prévaut pour le matériel sanitaire s’applique également au domaine financier.
Les investisseurs institutionnels ont le premier devoir de satisfaire leurs engagements vis-à-vis de leurs clients, adhérents, ou membres. Leur existence est liée à la capacité de transformer les capitaux détenus en prestations. Dans le cas des assureurs, mutuelles et institutions de prévoyance, celles-ci peuvent être des complémentaires retraite, des paiements de rentes en assurance vie, des remboursements ou financements de soins ou encore des remboursements de sinistres.
Pour ce qui concerne le système de retraite français, que l’on veut maintenir avec une forte dimension par répartition, sa pérennité ne sera assurée que s’il repose sur un montant élevé de réserves : c’est la seule garantie qui sera donnée aux jeunes générations d’assurer le paiement futur de leur retraite.