Avant d’analyser le comportement des investisseurs dans la crise, il est important d’insister sur le caractère exceptionnel et historique de cette crise de la Covid-19 à travers trois éléments :
– une crise violente : sur les 20 dernières années, la crise que nous venons de vivre est d’une ampleur similaire à la crise Internet des années 2000 et la crise Lehman Brothers à partir de 2008. Mais, contrairement aux autres crises qui se mesurent en mois, voire en années, la crise de marché liée au Covid s’est déroulée sur 1 mois seulement. On se souvient d’un -40 % sur le CAC40 ou d’un -12 % sur une seule journée sur les marchés américains ;
– une crise présentant peu de sources de diversification : pour la première fois, et contrairement à ce qui avait été constaté lors des crises de 2000 et de 2008, la performance des stratégies obligataires est également très négative (-5 % pour les Obligations Euro Diversifiées). Dans un environnement de taux négatifs, les obligations ne jouent plus le rôle de protection et donc de diversification d’une allocation diversifiée. Cela pose la question des sources de diversification dans le futur pour les investisseurs ;
– une crise discriminante : nous avons assisté à une très forte dispersion dans la baisse des marchés. Les marchés chinois tirent plutôt bien leur épingle du jeu (-17 %) alors que les pays d’Amérique du Sud souffrent plus (-44 %). Même au sein de l’Europe, on constate une forte dispersion entre l’Europe du Nord et celle du Sud.
I. À court terme, quel a été le comportement des investisseurs dans la crise ?
Dans la crise, des investisseurs qui n’ont pas eu le temps de paniquer
Dans le cadre de l’UeAM, nous regardons l’industrie de la gestion dans son ensemble en Europe. On voit que l’impact a été massif. L’industrie de la gestion a perdu 1 000 milliards d’euros de capitaux sur un mois seulement, soit une baisse de -15 % en relatif par rapport aux actifs totaux gérés par l’industrie de la gestion en Europe. Mais cette baisse des actifs gérés est surtout liée à l’effet de marché (-750 milliards) plus qu’à l’effet décollecte (-250 milliards). Petit à petit sur le mois de juillet, l’industrie a retrouvé une grande partie de cette baisse, nous ne sommes seulement qu’à 300 milliards d’euros du plus haut constaté en février 2020.
En fait, les investisseurs n’ont pas paniqué ou plutôt n’ont pas eu le temps de paniquer. La baisse a été tellement violente qu’il y a eu finalement très peu de sorties sur les actifs risqués (Fonds Actions, Fonds Diversifiés…). Le gros des sorties sur les fonds (-170 milliards d’euros de décollecte sur les -250 millions constatés pendant cette période) a été réalisé sur les marchés de Taux, Obligataires et Monétaires. Et le gros de cette décollecte s’est effectué sur les plus gros fonds obligataires de type « Income », « Total Return » ou « Unconstrained Bond », etc. L’industrie de la gestion a plutôt bien résisté dans ce contexte et a fait face aux demandes de sorties dans l’ensemble. En dehors de quelques exceptions sur quelques fonds obligataires, dettes privées, immobilier ou diversifiés à levier très particulier, l’industrie n’a pas eu à gérer une crise systémique de liquidité comme en 2007-2008. D’ailleurs, suivant les messages forts des Banques Centrales, les investisseurs reviennent fortement sur ces fonds obligataires depuis le mois d’avril 2020.
Dans la crise, un appétit pour les thématiques globales et défensives
Sur les actions, la décollecte a porté sur quelques dizaines de milliards. Alors que le panorama semble plutôt calme, cette situation cache en fait des disparités fortes : d’une part une recherche de thématiques globales (la tech, la transition numérique, le vieillissement de la population, la santé…). Depuis la fin mars, on note une collecte de +45 milliards sur ces fonds Actions thématiques. Et inversement, ce sont les fonds traditionnels Action Europe qui sont plutôt désertés par les investisseurs. La gestion thématique apparaît comme un moyen de vendre la gestion active de manière plus impactante et plus claire pour les investisseurs qui peuvent se projeter plus facilement sur des engagements et des thématiques beaucoup plus précis.
Dans la crise, des investisseurs de plus en plus engagés
Nous constatons le même phénomène sur la gestion ISR. Les investisseurs veulent donner du sens à leurs investissements et ont conscience que la transition climatique demandera des financements, autant d’opportunités à long terme pour les investisseurs. C’était déjà vrai avant la Covid, mais le mouvement s’est accéléré depuis cette crise. La gestion ISR a collecté 50 milliards depuis le début de l’année. Le poids de la gestion ISR dans l’industrie n’arrête pas de grossir. Elle en représentait à peine 10 % en 2018, donc il y a assez peu de temps. Elle pèse aujourd’hui plus de 13 %. Cette tendance est très forte, et les investisseurs deviennent de plus en plus engagés et activent des leviers très précis : Climate change, Impact investing, énergies renouvelables, transports verts… Entre la demande des investisseurs et l’offre des sociétés de gestion, il convient d’ajouter un élément accélérateur : la réglementation ! Depuis le 1er janvier 2020, les contrats d’assurance doivent référencer des fonds ISR, verts ou solidaires.
Dans la crise, des investisseurs qui utilisent les ETF
Autre élément sur lequel il faut insister : le développement de la gestion indicielle vs la gestion active. Les investisseurs utilisent dans ce type de crise les ETF de manière un peu tactique. Mais la tendance est de faire appel aux ETF également de manière plus stratégique. Leurs principaux avantages (liquidité, lisibilité, frais, cotation en Bourse en continu…) rendent la comparaison difficile avec les fonds traditionnels. Leur poids dans l’industrie ne cesse de croître : Ils pesaient 10 % des actifs gérés en Europe il y a encore quelques mois, alors que cette part atteint +14 % aujourd’hui.
II. À moyen terme, quel sera le comportement des investisseurs ?
Nous allons essayer de prendre un peu de recul et de voir quel peut être le comportement des investisseurs à plus long terme.
De plus en plus d’épargne liquide non rémunérée
Ça ne date pas d’hier, les épargnants français ont toujours été très prudents. Depuis 20 ans, les actifs gérés sur le PEA (actions) stagnent autour 90 milliards d’euros. Les investisseurs français ne s’intéressent pas aux investissements en actions. Nous avons perdu la grosse moitié de nos actionnaires individuelles sur la période (de 7 millions à 3 millions). Inversement, l’épargne de précaution n’a pas cessé de monter : 1 600 milliards d’actifs gérés à travers des livrets aujourd’hui, 2 000 milliards gérés à travers de l’assurance vie et notamment des fonds en euros. Rappelons que l’autre grande partie du patrimoine des ménages est constituée d’immobilier.
Ces deux phénomènes ont été exacerbés dans la crise récente. On constate une montée en flèche de l’épargne de précaution : le taux d’épargne passe de 15 % à 22 % et la Banque de France considère qu’il y a 100 milliards de surplus d’épargne forcée qui s’est constituée.
Des taux d’intérêt de plus en plus bas pendant encore très longtemps
La grande question de l’industrie est le rendement des taux sans risque dans le futur et la rémunération délivrée par les placements prudents. En effet, les taux d’intérêt n’arrêtent pas de baisser et la crise Covid n’a pas changé la donne, au contraire. Les taux américains par exemple, qui étaient encore proches de 3 % il y a peu, fluctuent autour de 0,60 % aujourd’hui. L’ACPR, dans son dernier rapport, tire la sonnette d’alarme et essaye de faire des projections sur le rendement des fonds en euros. On serait autour de 1 % en 2020. Toutes choses égales par ailleurs, dans les conditions actuelles de marché, l’ACPR considère que dans 5 ans ce rendement sera autour de 0 % et sera négatif à horizon 2030. Dont il faut déduire l’inflation, les impôts, les frais… la situation devient insupportable pour beaucoup d’investisseurs !
Des banques centrales qui se donnent comme priorité le retour à la croissance
Face à une telle injection de liquidités de la part des institutions monétaires partout dans le monde, et face à une envolée des dettes, l’autre grande question est, pour les investisseurs, de se prémunir contre les deux scénarios extrêmes : déflation et inflation. Est-ce que l’on va aller vers un scénario central de croissance molle sans inflation pendant plusieurs années encore postcrise ? Ou est-ce que l’on risque d’avoir des signes de reprise de l’inflation ? On constate dans tous les cas, un intérêt fort des investisseurs pour les stratégies de protection : L’or d’un côté et les fonds obligations indexées inflation de l’autre.
Une explosion du nombre de spéculateurs, des déplacements de liquidité forts
Dernier phénomène intéressant qu’il faut prendre en compte pour anticiper les mouvements futurs : Le développement des spéculateurs à très court terme. Rien qu’en France, durant cette crise :
– le volume en Bourse a été doublé au premier semestre ;
– le nombre d’ordres en Bourse réalisés par les particuliers a été multiplié par 4 en avril ;
– le nombre d’ouvertures de compte titres et PEA au premier semestre a été multiplié par 6 ;
– la part des UC dans l’assurance vie grimpe à 36 % contre 27 % en 2019 ;
– on constate une augmentation du nombre de nouveaux actionnaires de 150 000 particuliers en mars et avril 2020.
Ces spéculateurs opportunistes veulent réaliser des gains rapidement et facilement sans se soucier réellement des sous-jacents : trading sur les valeurs GAFAM, sur le pétrole, sur le bitcoin… Le comportement n’est pas fondamental !
III. La place du digital sera centrale si l’on veut transformer des épargnants bipolaires en investisseurs
On le voit, les épargnants sont aujourd’hui « bipolaires » : d’un côté une « précaution à tout prix », une thésaurisation excessive mais sans rendement, de l’autre une « prise de risque à tout prix », une spéculation excessive pour aller chercher des gains éventuels, sorte de casino financier. Comment sortir de ce dilemme ?
Le rôle de l’industrie de la gestion sera crucial afin d’essayer de faire revenir les investisseurs autour de leurs propres objectifs et, une fois cette analyse effectuée, les amener à se projeter et participer aux besoins de financement futurs clairement identifiés. Cela n’est pas facile, c’est sans doute le chemin le plus compliqué et le plus long, un peu « la face Nord », mais c’est la seule voie pour y arriver. Comme en montagne, cela demande une préparation, une analyse, des moyens, de l’éducation et de la maîtrise, et surtout des outils !
La gestion pilotée, l’option par défaut qui deviendra le choix par conviction
Depuis l’instauration de loi PACTE, la gestion pilotée est devenue l’option par défaut de beaucoup de produits d’épargne, à commencer par le nouveau Plan épargne retraite (PER). Toute l’industrie financière va donc se mettre en ordre de bataille dans les prochaines années autour de ce nouveau produit et ce nouveau mode de gestion plus clair pour l’investisseur. Son « parcours retraite » sera ainsi planifié et suivi. Aux États-Unis, en avance sur ces solutions retraite, les conseillers financiers gèrent déjà 26 % de leurs solutions via des gestions pilotées (« Managed Portfolios ») et le cabinet Cerulli Associates considère que ce chiffre est amené à doubler – voire tripler dans certains cas – dans les prochaines années.
Nous venons de le voir : dans un contexte plus compliqué (taux négatifs, mesures restrictives sur les fonds euros, gestion de l’allocation et de la diversification, gestion de la liquidité, sélection des fonds, reporting…), les conseillers financiers auront tendance à déléguer ces missions pour se concentrer sur la définition des objectifs financiers et des contraintes de leurs clients. Ils seront de moins en moins « Financial Advisors » et de plus en plus « Financial Planners ». Le cabinet Cerulli Associates va même jusqu’à considérer que la mise en place de la gestion pilotée sera « The Next Big Opportunity for Asset Managers »
Les outils digitaux au cœur du dispositif
L’autre élément clef pour arriver à transformer des épargnants en investisseurs : le digital. Dans notre dernière enquête Quantalys/BFM publiée en mai dernier, seuls 37 % des conseillers financiers comptent reprendre une vie normale post-Covid. La grande majorité compte donc accélérer la transformation digitale de leur cabinet, 17 % y voyant même une opportunité de croissance supérieure. Prenons deux exemples de bascule digitale qui s’est accélérée avec la crise récente : l’utilisation du paiement mobile et l’utilisation de la signature électronique.
Cependant, les outils ne suffiront pas et il faut aussi orienter vers des besoins de financement engageants. Si l’on veut embarquer les épargnants et réorienter leur épargne liquide vers des investissements à moyen/long terme, il faudra :
– du « froid », c’est-à-dire mettre en place des outils et des méthodes ;
– et du « chaud », c’est-à-dire des histoires afin de les convaincre d’apporter leurs capitaux aux structures qui en ont besoin.
Malheureusement, sur les 20 dernières années, les investisseurs européens n’ont guère été enthousiasmés par les perspectives vendues par les marchés. L’Europe a manqué de conviction pour les investisseurs. Quand on regarde les performances sur les 20 dernières années, on note surtout une surperformance des marchés émergents (en dette ou en action) liée sans doute au mouvement de globalisation. Une surperformance des marchés américains en dette ou en action liés à la Tech. On voit en queue de peloton des marchés européens qui sous-performent structurellement, englués dans une sorte de « japonisation », de vieillissement de la population qui a profité aux classes d’actifs refuges : obligations et immobilier.
La bonne nouvelle est que, pour les 20 prochaines années, nous avons déjà identifié des grandes mutations qui auront besoin de capitaux. C’est donc à l’industrie, à grand renfort d’éducation et de conviction, de faire revenir les investisseurs vers ces opportunités, et notamment : la transition numérique, la transition climatique, les relocalisations et le re-développement des territoires, ainsi que le vieillissement de la population.
Conclusion
Deux écoles s’affrontent en ce moment sur les marchés :
– l’école du « retour à la normale » : les banques centrales et les gouvernements finiront par faire repartir l’économie comme avant. À la clef, des opportunités sur tous les actifs cycliques traditionnels (consommation, pétrole, banques…) ou les pays dépendants de la globalisation (Europe du Sud, Amérique latine, Asie…) qui ont fortement chuté ces derniers mois ;
– l’école du « retour à la dure réalité », qui part en partant du principe que nous sommes en fin de cycle depuis plusieurs années et que la destruction de valeurs est inévitable. Ceux-là privilégient les actifs contracycliques (or, emprunts d’État, actifs tangibles…).
Comme nous venons de le voir, la crise de la Covid est venue exacerber des tendances lourdes déjà à l’œuvre depuis plusieurs années et nous fait rentrer de plain-pied dans un troisième schéma, un nouveau paradigme. Ce qui semblait inimaginable avant est maintenant réalité, ce qui devait prendre 15 ans s’est instauré en 15 jours !
L’exemple de la bascule en faveur de la gestion ISR illustre parfaitement ces nouveaux équilibres : un réchauffement climatique évident, donc une mobilisation en faveur du financement de la transition climatique, donc des épargnants qui veulent s’engager dans cette voie en tant que consommateurs, citoyens et également investisseurs, donc des sociétés de gestion qui offrent des produits de plus en plus engagés estampillés « Climate Change ». Et donc une possibilité de financer des sociétés en France et en Europe « pure players » sur ce thème comme Neoen ou McPhy Energy.
Et en plus un régulateur et des dirigeants politiques qui favorisent ce nouvel équilibre. Il ne manquait plus qu’une étincelle. C’est chose faite grâce à la crise sanitaire Covid qui, en dehors de ses aspects négatifs, aura permis ce saut quantique dans un monde différent. En Europe, Quantalys dénombrait 900 fonds ISR en 2018 pour 600 milliards d’euros sous gestion. Nous en sommes aujourd’hui à 2 000 fonds ISR pour 800 milliards. À ce rythme-là, ce chiffre devrait doubler dans les années à venir, le poids de la gestion ISR passant de 14 % à 25 % des actifs gérés en Europe à horizon 2022 !