Une fois les problématiques de trésorerie résolues, grâce aux moyens et dispositifs mobilisés par l’État, le contexte actuel va induire d’importants besoins en fonds propres pour les entreprises, et notamment les PME. À cela va s’ajouter le remboursement des prêts garantis par l'État (PGE) qui devrait commencer courant 2021.
L’apport en fonds propres pour les PME constituera la pierre angulaire du redémarrage du tissu économique français, du rebond et du développement des PME après le choc de la Covid et de la crise sanitaire actuelle.
Au-delà, la crise économique, cumulée à la crise sanitaire, contraint le capitalisme financer à se réinventer. C’est l’occasion de donner une place beaucoup plus importante au financement en fonds propres des PME, en particulier des PME de taille plus modeste que celles « traditionnellement » financées par les acteurs du capital investissement en France.
Enfin, les évènements actuels ne font que confirmer qu’une finance nouvelle doit émerger autour d'investissements engagés favorisant une approche dépassant les simples critères financiers. Cela signifie cibler en priorité l’investissement et l’accompagnement d’entreprises dont l'engagement répond aux mutations et aux défis actuels : écologie, reconstruction de la biodiversité, réindustrialisation, relocalisation et localisation des activités essentielles et stratégiques, mobilité intelligente, alimentation du futur.
PGE, prêts participatifs, fonds garantis : l’État joue un rôle essentiel
Le PGE a, dans un premier temps, joué un rôle essentiel dans la survie des PME qui ont dû faire face à des difficultés importantes liées à la dégradation brutale et importante de leur Besoin en fonds de roulement (BFR).
Le prêt participatif qui a ensuite été annoncé devrait, une fois les problématiques de trésorerie résolues, faciliter le rebond des entreprises françaises. Ce dispositif semble être bien accueilli par les dirigeants de PME, car il permet de se financer, sans réduire sa capacité à s’endetter. Un intérêt certain pour les PME qui font état d’un potentiel de rebond, puisque le financement perçu est assimilé à des fonds propres, et non à de la dette.
Enfin, les fonds labellisés « relance » garantis par Bpifrance constituent aussi un levier important pour favoriser le rebond, avec une approche innovante puisque les fonds investis dans les entreprises non cotées pourront solliciter la garantie en capital de Bpifrance.
À l’instar de ce nouveau dispositif, la combinaison financement publics et acteurs privés du capital investissement mérite d’être plus largement débattue pour un déploiement pérenne, à plus long terme.
La nécessité de conforter les fonds propres des PME
Ces réponses conjoncturelles apportées par l’État conjuguées à la mobilisation des acteurs privés pour assurer la continuité de ces mesures et participer au rebond de toutes les PME sont l’occasion de rappeler que les PME françaises, en particulier celles de taille modeste, souffrent d’une absence de fonds propres qu’aucun financement en dette ne peut venir pallier puisqu’il convient d’abord de construire des fonds propres, et ensuite d’emprunter.
Or les entreprises en plus forte croissance sont celles capables de renforcer leurs fonds propres et donc d’augmenter leur capital. Mais cette nécessité est souvent en conflit avec la culture familiale entrepreneuriale française qui, traditionnellement, s’accommode mal du partage du pouvoir avec des investisseurs ou actionnaires extérieurs à la famille, même minoritaires.
Les études économétriques montrent cependant qu’une part élevée de capitaux propres dans le bilan est un facteur de croissance pour les entreprises de moins de 20 salariés : pour les petites entreprises, des fonds propres solides sont essentiels, que ce soit par réinvestissement des bénéfices ou d’ouverture du capital à des tiers.
Les Pouvoirs publics ont beaucoup investi la question des banques et de l’accès au crédit, alors que les fonds propres constituent un des principaux leviers pour financer les PME dont l’activité est très volatile. Pour nombre de PME, il est nécessaire de diversifier leur source de financement, de renforcer leur structure financière et donc d’accompagner une nouvelle dette par de nouveaux fonds propres.
Territoires et financement des PME : un enjeu conjoncturel mais aussi structurel
On compte, en France, plus de 3 millions de PME (dont deux tiers de TPE) qui représentent 9 entreprises sur 10, la moitié de l’emploi salarié et plus d’un tiers du chiffre d’affaires chaque année. Ce sont elles qui font la santé des territoires.
D’un point de vue économique, un enjeu territorial se pose : comment dynamiser les territoires, en particulier les plus éloignés des métropoles ? Comment densifier le tissu d’entreprises, seules créatrices d’activités, de richesses et d’emploi ? Comment mieux mobiliser des ressources financières locales en faveur des PME pour leur permettre de se développer ?
La crise actuelle et les questions qu’elle soulève en matière de financement (mais pas seulement…) doivent permettre de mieux analyser les obstacles à un meilleur financement des PME dans les régions. Force est de constater que l’accès au capital pour les entreprises de taille réduite, particulièrement en dehors de l’Ile-de-France, demeure problématique. Les territoires et la diversité de leurs économies locales sont une richesse. Nous devons nous soucier des flux de capitaux vers ces bassins d’emplois.
L’injection de fonds propres par l’industrie du private equity (capital-développement) concerne essentiellement les nouvelles entreprises de technologie, les start-up ou les PME plus matures avec des problématiques de transmission. Trop petites pour l’industrie des fonds, les PME de taille plus modeste n’ont pour la plupart que le financement public pour venir compléter les financements bancaires.
Démocratiser l’investissement dans les PME à l’échelle territoriale
En matière de financement des PME, un meilleur fléchage de l’épargne vers les PME est un des problématiques les plus abordées de ces 20 dernières années. Le fléchage « très français » de l’épargne vers les produits à faible risque ou garantis a développé une tendance lourde chez les investisseurs de résistance au risque sauf fort avantage fiscal « à l’entrée ». La déduction ISF pour l’investissement en direct dans les PME et les lourdes conséquences de sa suppression pour le financement des PME tend à le prouver. L’investissement dans les PME françaises ne doit pas être facilité uniquement en temps de crise, mais bel et bien encouragé à plus long terme car il correspond tant à la demande des entreprises qu’à certaines préoccupations des investisseurs, qui recherchent de plus en plus une approche territoriale, de proximité. Proposer aux investisseurs des fonds consacrés aux projets de leurs territoires, conjuguant utilité territoriale/ rentabilité, valeur financière et valeurs humaine, est une réponse concrète pour mieux orienter l’épargne longue du territoire vers les entreprises du territoire.
Alors comment permettre à des investisseurs particuliers d’investir dans les PME de leurs territoires ?
Dispositifs publics et acteurs privés du capital investissement : une combinaison gagnante
Des solutions existent pour favoriser le développement économique local et les investissements réalisés localement. Cela pourrait passer, à l’échelle territoriale, par :
– des incitations fiscales plus fortes, en ouvrant des droits de réduction sur les taxes locales qui sont payées aux communes ;
– et/ou une garantie des métropoles/collectivités sur les fonds privés injectés dans les PME des territoires.
Enfin, une impulsion des Pouvoirs publics au niveau national permettrait d’asseoir cette démarche et d’accompagner ces mesures et dispositifs par la création d’un véritable marché du petit capital développement en France à l’instar de ce qui se fait dans les pays anglo-saxons où la logique de l’investissement prévaut sur les motivations fiscales.
En Grande-Bretagne, l'EIS (Enterprise Investment Scheme) qui existe depuis longtemps a été particulièrement moteur dans le développement des PME. Ce dispositif donne certes un avantage fiscal qui, peut paraître relativement faible, mais qui permet surtout de prendre en compte les pertes en capital.
Territoires et investissements soutenables
Les évènements actuels confirment l’idée qu’une finance nouvelle doit émerger, autour d'investissements engagés et à impacts.
La crise sanitaire interroge la mondialisation et accélère les relocalisations. Elle donne plus de valeur à la proximité et aux territoires. Côté investisseurs, la chute des marchés boursiers met en évidence la fragilité des investissements côtés, la volatilité des cours, et remet au premier plan le besoin de sécurité et de visibilité. Toutes ces réactions et adaptations à la crise, qui ont été réalisées dans l’urgence, devraient permettre des transformations durables qui étaient déjà amorcées, et qui devraient s’intensifier.
De manière plus structurelle, les problèmes auxquels notre société est confrontée ont changé de nature : crise écologique, problèmes sociaux et sociétaux.
Mais une chose est certaine : l’économique et le social vont de pair. Le tissu social se reconstruira à partir du tissu économique.
Le monde économique et de la finance doit aujourd’hui être en première ligne pour promouvoir cette démarche auprès des entrepreneurs et des investisseurs, au cœur des territoires. Cela signifie concrètement la nécessaire émergence d’une nouvelle finance à destination de toutes les PME, liant l’économique et le social au cœur même des territoires :
– une finance soucieuse du développement à LT des PME financées et donc plus alignée avec les intérêts à LT des PME, conciliant rentabilité-rendement et développement économique des territoires ;
– une finance soucieuse des synergies et des rapprochements qui existent entre entreprises à l’échelle des territoires : les PME ont intérêt à créer des richesses au sein de leur territoire, à y contribuer et à créer des synergies et des rapprochements entre elles au cœur même de ces territoires ;
– une finance au cœur des territoires car l’échelle territoriale permet une connaissance approfondie du tissu économique, facteur clé pour identifier des opportunités de rapprochement, de synergies entre les entreprises déjà mentionnées, par exemple au sein d’une même filière, et faire émerger les futures ETI de nos territoires, de notre pays ;
– une finance qui soutienne et accompagne les entreprises dont l’offre de produits et de services apporte des réponses concrètes en matière d’écologie et de reconstruction de la biodiversité, de mobilité intelligente, et d’alimentation ;
– une finance qui favorise l’émergence et le développement de l’entreprise de demain avec des décideurs économiques qui font le choix de s’engager dans ces actions à l’échelle territoriale, l’une des plus pertinentes pour mener des actions concrètes, visibles et efficaces ;
– enfin, une finance qui favorise l’émergence d’un nouvel investissement en quête de sens, de proximité et de rentabilité avec une épargne qui génère un impact positif et mesurable sur la société sans renoncer à la performance financière.
L’opportunité existe donc aujourd’hui de faire des territoires le fer de lance de la relance économique et, au-delà, de mettre au cœur de cette relance, le principe d’investissements soutenables comme réponse aux enjeux d’aujourd’hui et de demain. Les investisseurs peuvent jouer un rôle clé et accompagner ce mouvement par des investissements territoriaux plus facilement mobilisables car concernant des entreprises qui leur sont proches, sans renoncer à la performance financière. C’est aussi un moyen de donner à ses investisseurs des opportunités de diversification de leur épargne tout en participant au développement de PME de croissance et à une démarche de solidarité.
Enfin, l’échelle territoriale est également très pertinente pour sensibiliser les dirigeants de PME qui sont pour la plupart encore trop frileux à ouvrir leur capital par méfiance et hostilité vis-à-vis des acteurs « parisiens » qui prédominent sur ce marché, et/ou par méconnaissance des métiers du capital investissement.
Ouvrir son capital à des acteurs extérieurs présente de nombreux avantages qui dépassent le cadre financier. C’est une formidable opportunité d’ouverture et d’échanges avec des partenaires financiers, en l’occurrence actionnaires, qui peut être très précieuse pour le dirigeant et pour le développement de son entreprise. Enfin, contrairement, à certaines idées reçues, ouvrir son capital ne signifie pas une perte de contrôle de son entreprise. De nombreux outils en matière de gouvernance existent pour permettre aux dirigeants de garder la main sur ses décisions stratégiques.
Donner un sens à la finance
Ce mouvement de fond qui pourrait rapidement émerger dans le contexte actuel serait de nature à favoriser le développement des PME familiales, soucieuses du bien-être de leurs salariés et de leur employabilité future, de leurs parties prenantes, ancrées dans les territoires. C’est cette opportunité qu’il nous faut saisir, l’opportunité de donner un sens à la finance, une chance à nos territoires et un avenir durable à nos PME.