Banques et territoires : la faillite de Shorebank

« Les investisseurs accepteront-ils des rentabilités plus modérées des banques? »

Créé le

10.02.2011

-

Mis à jour le

02.03.2011

Shorebank a été mise en faillite en août 2010, comme plus de 300 autres ​community banks depuis le début de la crise. Or cet établissement, qui a ​inspiré à Mohammed Yunnus le projet de la Grameen Bank, était la plus ​médiatique des Community Development Financial Institutions (CDFI), c’est-à-dire les fonds ou établissements de crédit américains qui financent les habitants de territoires ruraux et urbains à revenus faibles ou modérés. Faut-il en conclure qu’il est difficile, voire ​impossible, de développer durablement une activité rentable auprès de ce ​type de clientèle ?

Quelles étaient les activités de Shorebank ?

E. S. Le territoire d’intervention de Shorebank (Voir Encadré 1) couvrait environ un tiers de la ville de Chicago, très largement dans les communautés à majorité afro-américaine. Chicago a connu des changements rapides dans les années 1960, quand les familles blanches ont cédé la place à des familles noires : c’est une des villes les plus marquées par la ségrégation raciale aux États-Unis.

Quand Shorebank a débuté ses activités en 1973, les banques pratiquaient une discrimination territoriale tellement marquée qu’il était presque impossible pour les habitants des quartiers défavorisés d’obtenir des prêts immobiliers. Shorebank cependant y a trouvé des marchés porteurs auprès d’entrepreneurs pour acquérir et réhabiliter des logements, revendus ensuite aux particuliers eux-mêmes financés par des prêts hypothécaires, mais en veillant toujours à la qualité des prêts consentis. Stables pendant 35 ans, après deux crises cycliques, ces clients étaient des familles proches des standards de la classe moyenne. Or ce sont ces mêmes familles qui ont été les principales cibles et victimes des prêteurs irresponsables, notamment à partir de 2000.

Comment et pourquoi Shorebank a-t-elle été aussi touchée par la crise financière ?

R. G. Deux principaux faits ont affecté l’établissement. Au début des années 2000, les quartiers dans lesquels opérait la banque ont connu un afflux considérable de capitaux mal gérés, connus sous le nom de subprimes (Voir Encadré 2). Entre 2000 et 2004, les prix de l’immobilier dans certains de ces quartiers ont été multipliés par deux, une hausse alimentée par ces crédits hypothécaires mal structurés consentis par des établissements financiers non-régulés, car financés exclusivement par les investisseurs institutionnels. Ces prêts semblaient de prime abord très abordables pour les emprunteurs, alors que ce n’était pas du tout le cas à terme. Face à cette concurrence, Shorebank, dont la stratégie était de ne consentir que des prêts de bonne qualité, a eu du mal à maintenir son activité.

La deuxième étape se situe en 2007, date à laquelle le marché immobilier s’est littéralement effondré : les prix sont repassés en deçà de leur niveau de l’année 2000. De ce fait, une très grande partie des prêts consentis par Shorebank ont vu la valeur de leur contrepartie baisser fortement, à un niveau inférieur à celui pris en compte lors de la signature des prêts. En outre, quand la récession s’est vraiment révélée à partir de 2008, le chômage a explosé pour atteindre dans ces communautés près de 25 % ​(c'est la statistique officielle, la réalité étant peut-être pire). De fait, les loyers ne purent plus être payés, ni les prêts remboursés.

Parallèlement, après la déconfiture du marché financier, les exigences réglementaires en capital des établissements bancaires ont été rehaussées. Entre autres changements, Shorebank s’est trouvée dans l’obligation de revaloriser tout actif placé auprès du même client, dès lors qu’un événement nouveau le concernait. Du jour au lendemain, Shorebank s’est trouvée obligée de se recapitaliser, car son business model avait justement ​favorisé un engagement global auprès de ses clients.

La combinaison de difficultés croissantes dans la gestion du portefeuille de prêts dues au marasme économique et d'exigences réglementaires accrues a créé une situation intenable pour Shorebank, comme pour d’autres community banks.

Que s’est-il passé après la fermeture de Shorebank par le FDIC ?

E. S. Shorebank a été mise en faillite par son régulateur en août 2010 ; ses actifs ont été vendus à un nouvel établissement, l’Urban Partnership Bank (UBP), qui s’est engagé à continuer les missions de Shorebank dans les communautés de Chicago, Cleveland et Détroit. UBP est capitalisée par certains des plus importants établissements financiers des États-Unis, mais aussi par des fondations qui avaient soutenu Shorebank. UBP sera aussi une Community Development Financial Institution, ce qui veut dire qu’elle accepte que 60 % au moins de ses opérations soient consenties aux communautés à bas revenus. La banque n’a donc pas été restructurée, mais un nouvel établissement, fortement capitalisé, a été constitué avec les mêmes missions (Voir Encadré 3).

Cette activité sera profitable si la régulation s’assure que les mauvaises pratiques des prêteurs non-réglementés, constatées durant la crise des subprimes, seront effectivement éradiquées. Le système européen qui réglemente déjà l’ensemble des acteurs financiers sur ce genre de pratiques, semble poser donc moins de problème sur ce point que l'américain.

Les nouvelles régulations permettront-elles d’éviter que ne se reproduise une telle crise ?

E.S. La loi Dodd-Frank comprend deux dispositions qui sont importantes à cet égard : la CFPB (Consumer Financial Protection Bureau) devrait conduire à assainir le marché des prêts hypothécaires et les textes concernant les marchés devraient rendre les transactions de titrisation beaucoup plus transparentes et mieux pondérées en fonction de leur risque. L’effet combiné de ces mesures devrait limiter le risque de voir de nouvelles bulles de cette nature se développer.

Le dispositif CRA [1] a-t-il contribué à aggraver les difficultés de Shorebank ?

E.S. Le dispositif CRA n’a rien à voir avec les difficultés rencontrées par Shorebank et les autres banques communautaires. Il oblige toutes les banques à intervenir dans tous les territoires où les banques collectent de l’épargne, sans discrimination et de manière bien bordée (safe and sound), y compris auprès des ménages à faibles revenus. Notées qualitativement sur leurs pratiques, les banques réglementées n’ont ainsi pas pu employer les crédits subprime, reconnus déjà à l’époque par certains régulateurs comme étant ni safe ni sound. Ronald a d’ailleurs été le seul dirigeant de banque à témoigner en faveur du CRA en 1977. En 2008, la FED a publié une étude montrant que seulement 6 % des crédits hypothécaires douteux consentis aux États-Unis pouvaient être considérés comme des encours accordés par des établissements qui relèvent du  CRA.

Les difficultés de Shorebank ne montrent-elles pas qu’il est difficile de rester rentable en traitant avec une clientèle à faibles revenus?

R.G. Absolument pas. En premier lieu, Shorebank a travaillé pendant plus de 35 ans avec ces clients en dégageant de bons résultats. Par ailleurs, ce ​ne sont pas les clients à bas revenus qui ont causé ces problèmes, mais bien la bulle immobilière qui a affecté encore d’avantage les communautés aux revenus bien plus élevés. Les prêts· subprime ont été distribués à plus de 60 % dans des quartiers à revenus moyens, ​et non dans les quartiers les plus pauvres.

La crise a surtout démontré que les banques·fonctionnaient ​en général sur des effets de levier trop ​élevés et des fonds propres trop faibles : c’est précisément ce que tentent de ré​équilibrer les travaux du Comité de Bâle ou la·Loi Dodd-Frank.

La question qui se pose aujourd’hui est de savoir si les investisseurs accepteront des rentabilités plus modérées des banques, de façon à ce qu’elles puissent conserver plus de capital. Et aussi dans quelle mesure les grands établissements, très influents, vont parvenir à négocier une réduction de leurs obligations de détention de fonds propres… Car si les banques de moyenne ou petite·tailles​continuent à avoir des contraintes en termes des niveaux de fonds propres proportionnellement plus élevés que ces derniers, il leur sera très difficile de survivre (Voir encadré 4). De plus les grands réseaux bancaires, aux États-​Unis au moins, ne semblent pas prêts à s’investir à court terme dans les marchés des territoires à faibles revenus. Il est donc nécessaire d’avoir un système bancaire qui permette aux community banks de fonctionner de façon rentable et de lever les capitaux nécessaires.

Pourquoi les obligations de détention de fonds propres pourraient-elles être moins élevées pour les grandes banques systémiques que pour les plus petites ?

E.S. Certes, le régulateur souhaite imposer des niveaux de fonds propres plus élevés dans toutes les banques. Mais ayant été moi-même régulateur, je sais par expérience qu’il est toujours plus facile de contraindre les petites structures de se conformer à la réglementation que les grandes. Je crains que ces obligations nouvelles ne soient imposées de façon beaucoup plus radicale aux petites qu’aux grandes banques.

Les banques ne sont-elles pas tentées de rechercher en dehors des zones géographiques difficiles ​des activités plus profitables ?

R.G. Il faut en effet une décision claire pour imposer à toute banque de couvrir l’ensemble des zones dans les territoires qu’elle sert. Le CRAva dans ce sens. C’est justement un des points forts de ce dispositif » : rendre solidaires, dans ce but et par la loi, l’ensemble des banques.

Quant à préciser quel niveau de performance financier semble adéquat, il me semble que la seule constatation que l’on puisse faire est qu’il doit y avoir une baisse structurelle des profits de l’industrie bancaire en général.

E.S. Les établissements bancaires de détail qui interviennent dans les communautés à faibles revenus doivent gérer des montants unitaires de prêts plus faibles, des rentabilités également réduites et des règles de sécurité, voire des contraintes pour suivre ces clients, plus fortes. Cela devient un challenge plus fort pour le management de l’établissement de produire une rentabilité suffisante tout en servant correctement les clients. C’est l’objet de notre centre d’innovation [2] que de déterminer ces meilleures pratiques. Ainsi, les nouvelles technologies autour du téléphone mobile permettent de réduire le coût des transactions bancaires et les banques doivent se les approprier pour être plus efficaces dans les services offerts à leurs clients, comme beaucoup d’autres industries l’ont fait. Mais il existe un autre business case qui peut être fait auprès des populations aujourd’hui négligées par le secteur bancaire : c’est ce que Shorebank a fait pendant 35 ans, en dégageant jusqu’en 2008 tous les ans des bénéfices, moins sans doute que l’industrie bancaire en général, mais avec des profits respectables.

Que pensez-vous des difficultés rencontrées dans l’industrie du micro-crédit notamment en Inde, qui posent à nouveau la question de la rentabilité des activités de prêts envers les communautés à faibles revenus ?

R.G. Précisons que Shorebank n’a jamais pratiqué le micro-crédit aux USA, même si cette activité s’y développe. J’ai travaillé à titre personnel avec la Grameen Bank, pendant dix ans, avant que Shorebank n’intervienne à son tour pour coopérer par différents moyens avec des organismes de micro-crédit, en Asie, Afrique, etc. En fait, sur la question de la rentabilité du micro-crédit, deux positions se font jour, diamétralement opposées : d’un côté, Mohammed Yunus [3] a dit que les professionnels de l’investissement ne devraient faire aucun profit sur leurs placements dans les institutions de micro-crédit ; de l’autre, certains affirment qu’il est nécessaire de pratiquer des retours sur investissements conséquents pour attirer de nouveaux investisseurs et du capital dans ce secteur, comme cela s’est vu au Mexique il y a deux ans et en Inde plus récemment. De mon point de vue, aucune de ces deux positions, très extrêmes, n’est la bonne. J’envisage plutôt une prime correspondant à un fair return,  mais cela prendra du temps avant que ne se dégage un consensus sur son montant.


1 Le CRA (Community Reinvesment Act), voté en 1977, contraint les établissements de dépôts assurés par le FDIC (Federal Deposit Insurance Corp.) à servir de manière "équitable" tous les territoires, y compris dans les quartiers ruraux et urbains en déshérence. Voir à ce sujet Revue Banque n° 723, avril 2010 : Focus "Exclusion bancaire". 2 Center for Financial Services Innovation : cette filiale à but non-lucratif de Shorebank a été créée en 2004 pour travailler sur les bonnes pratiques et les nouveaux services à développer pour servir les populations encore sous-bancarisées aux États-Unis. Elle a été reprise par UBP. Ellen Seidman en est la présidente. 3 Économiste bangladais, Mohammed Yunus est le fondateur de la Grameen Bank. Il a reçu le prix Nobel de la paix en 2006.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº734
Notes :
1 Le CRA (Community Reinvesment Act), voté en 1977, contraint les établissements de dépôts assurés par le FDIC (Federal Deposit Insurance Corp.) à servir de manière "équitable" tous les territoires, y compris dans les quartiers ruraux et urbains en déshérence. Voir à ce sujet Revue Banque n° 723, avril 2010 : Focus "Exclusion bancaire".
2 Center for Financial Services Innovation : cette filiale à but non-lucratif de Shorebank a été créée en 2004 pour travailler sur les bonnes pratiques et les nouveaux services à développer pour servir les populations encore sous-bancarisées aux États-Unis. Elle a été reprise par UBP. Ellen Seidman en est la présidente.
3 Économiste bangladais, Mohammed Yunus est le fondateur de la Grameen Bank. Il a reçu le prix Nobel de la paix en 2006.