Agence de développement

« Les infrastructures sont une priorité de tous les bailleurs en Afrique »

Créé le

24.09.2020

Financeur historique du développement en Afrique, l’Agence française de développement (AFD) lui consacre 50 % de ses engagements chaque année, dont une part importante pour les infrastructures avec des priorités désormais « 100 % Accord de Paris et 100 % lien social ». L’AFD apporte études, conseil et financements aux États et collectivités locales africains, et finance notamment de gros projets peu rentables qui nécessitent des prêts sur des durées très longues.

Quels sont le rôle, le cadre d’intervention et la stratégie de l’AFD ?

L’Agence française de développement (AFD) est un établissement public créé en 1941, rattaché à la fois aux ministères de l’Europe et des Affaires étrangères, des Finances et des Outremers. Son rôle est de mettre en œuvre la politique française de développement, d’accompagner des pays de l’hémisphère Sud dans leur trajectoire de développement. Historiquement on parlait d’aide au développement mais on est de plus en plus dans une relation de partenariat avec ces pays, on coconstruit avec eux dans une relation d’égal à égal.

Historiquement, cette politique était très centrée sur les investissements de rattrapage en équipements et un peu sur l’éducation et la santé. De plus en plus notre politique s’oriente vers la qualité de la trajectoire de développement, qui inclut le climat, l’environnement, le lien social…

Les priorités thématiques actuelles ont été définies en 2018 par un Comité interministériel de la coopération international et du développement. Depuis l’Accord de Paris en 2015, la France promeut fortement les transitions bas-carbone, l’AFD décline donc cette priorité climat. La deuxième priorité est l’éducation et l’égalité entre les femmes et les hommes. La troisième concerne la santé et le social. Il y a aussi une priorité sur la stabilité internationale - un sujet important en Afrique avec les enjeux de crise et de paix, notamment au Sahel.

Nous avons décliné des priorités « 100 % Accord de Paris et 100 % lien social ». Chaque projet que l’AFD accompagne doit avoir une empreinte carbone si possible positive, et a minima neutre, sur le climat et le lien social. On s’assure que l’empreinte carbone du projet est maximisée de manière à réduire les émissions de CO2. Dans le secteur de l’énergie, l’AFD a décidé depuis 2013 de ne plus financer de charbon. À chaque fois qu’il y a un choix de production d’énergie on s’oriente vers de la production d’énergie renouvelable. Sur les transports on favorise les transports publics (métros, tramways, bus rapides de transit) tout en accompagnant les politiques de transport bas-carbone. Cela relève de l’atténuation au changement climatique. En Afrique on examine plus particulièrement l’adaptation car le continent va être l’un des plus touchés par l’impact de ce changement avec l’augmentation des températures, des sécheresses, du niveau de l’eau qui risque de toucher nombre de villes côtières. Nous travaillons donc à réduire ces impacts sur les villes, sur l’agriculture, sur l’eau et l’assainissement.

L’Afrique est la priorité géographique du Groupe AFD, représentant 50 % de ses engagements chaque année. Nous avons 650 collaborateurs en Afrique, dont 600 sur le terrain avec cette volonté forte de mailler le terrain et d’avoir une présence forte localement. De plus en plus les collaborateurs sont recrutés dans les pays pour donner une lecture propre du contexte africain. J’ajoute que l’AFD a un statut bancaire et lève la majorité de ses financements sur les marchés pour apporter tous les outils financiers à ses partenaires.

Quels sont les besoins en termes d’infrastructures en Afrique ?

Les infrastructures sont une priorité de tous les bailleurs en Afrique. Nous y avons investi 1,7 milliard d’euros en 2019 dans ce secteur. Le continent a beaucoup investi ces dernières années dans les infrastructures mais a encore des besoins de rattrapage et de financement très importants.

Il y a une disparité d’accès aux infrastructures très importante en Afrique entre les villes et les zones rurales. Par exemple, le taux d’accès à l’électricité chute à 35 % en zone rurale contre 81 % dans les villes, en moyenne. Le réseau routier est maillé dans les zones urbaines mais très faible quand on s’éloigne dans les villages. Cela pénalise fortement le potentiel agricole africain, qui est important, mais qui a besoin d’un réseau de transport pour exporter sa production. L’énergie est un secteur important pour attirer les investissements étrangers dans ces pays. Il s’agit d’un enjeu de croissance économique, car l’absence ou la faible capacité énergétique est un frein au développement. Concernant l’eau et l’assainissement on a aussi un retard très important en Afrique, nous y investissons.

Ce retard en équipement est bien sûr un majeur important alors que la capacité d’investissement des pays africains est faible, que leur budget est généralement resserré et qu’ils ont énormément de besoins. Couvrir tous ces besoins sur leurs propres financements est donc assez difficile, d’où le rôle d’un bailleur comme l’AFD qui intervient à côté d’autres bailleurs pour financer ces gros projets. Un projet d’infrastructure se chiffre rapidement à plusieurs centaines de millions d’euros, donc l’AFD intervient souvent sur ces secteurs en cofinancement avec d’autres bailleurs en Europe, allemands notamment, et aussi beaucoup avec la Banque Mondiale (BM) et la Banque africaine de développement (BAfD).

Comment l’AFD intervient-elle concrètement ?

Nous intervenons tout d’abord en amont d’un financement pour essayer d’aider les États et collectivités locales à planifier les investissements et les prioriser. Nous apportons des études, un appui aux décideurs pour vérifier que les choix soient faits de manière à avoir des infrastructures pauvres en carbone, durables, et pour vérifier leur rentabilité financière. Il y a une opportunité sur ce continent pour faire de l’investissement bas carbone un modèle de développement. La dimension innovation est aussi au cœur de nos démarches. Par exemple, sur le secteur de l’électricité, au lieu de tirer des lignes électriques dans tous les villages au Sahel, l’AFD travaille sur des projets de création de réseaux isolés ou de kits solaires individuels.

L’AFD est là aussi pour vérifier que les infrastructures sont bien dimensionnées et que la gestion de tous ces investissements se fait de manière financièrement acceptable. L’enjeu d’avoir des opérateurs d’infrastructure viables financièrement implique celui de fixer un bon tarif pour les usagers et de financer l’exploitation et la maintenance.

Comment intervient-elle sur le volet financement ?

Les gouvernements proposent aux bailleurs de venir financer un projet. L’AFD intervient donc sur la base d’une demande des autorités – qu’elle soit nationale ou locale – elle ne s’autosaisit pas. Sur un projet, l’AFD fait des études de faisabilité détaillées, vérifie l’impact environnemental et social et regarde si un montage avec d’autres partenaires est possible – acteurs privés, autres bailleurs… Puis elle propose un financement sur une longue durée, de 15 à 20 ans, avec souvent des prêts bonifiés, et avec une part en dons, qui permettent d’apporter de l’assistance technique pour aider les opérateurs à réaliser le projet, les aider à renforcer les capacités pour le suivi de la mise en œuvre, voire pour l’exploitation.

En 2019, le groupe AFD a fait des nouveaux financements en Afrique à hauteur de 7 milliards d’euros, environ 5 milliards sans Proparco, sa filiale dédiée au secteur privé. Nous avons investi l’année dernière plus de 800 millions dans le secteur de l’énergie, 413 millions dans le transport et les mobilités, 450 millions dans l’eau et l’assainissement, et dans le numérique – mais dans une moindre mesure car il y a eu des investissements importants ces dernières années pour équiper l’Afrique en réseaux mobiles, 3G, et un peu en fibre optique. Nous finançons également des équipements et de l’aménagement urbain.

Ces investissements permettent de donner accès à des services de base aux populations. En 2019 l’action de l’AFD a permis à 3,2 millions de personnes d’accéder à de l’eau potable et à environ 5 millions de personnes à l’électricité.

Quels sont les outils de financement de l’AFD ?

L’AFD finance à travers des prêts aux États des grosses infrastructures peu rentables, comme une centrale hydroélectrique, une autoroute, un réseau d’eau… Les ministères techniques sont alors nos interlocuteurs. Nous finançons également directement des collectivités locales – et sommes l’un des seuls bailleurs à le faire ! –, en Afrique du Sud par exemple, ou au Maroc, souvent les transports urbains, les réseaux d’eau… on appelle cela un financement non souverain. Nous avons par exemple financé le tramway de Casablanca à travers un financement direct à la collectivité locale.

Nous octroyons aussi des lignes de crédit à des banques de développement locales, qui financent des projets de petites tailles d’opérateurs privés. On fait beaucoup cela pour les énergies renouvelables, des petites centrales et des panneaux solaires, ou les investissements dans l’efficacité énergétique. Nous avons donné des lignes de crédit d’énergie renouvelable à la Banque ouest africaine de développement (BOAD), à la Caisse de dépôts et garanties marocaine (CDG), plusieurs en Égypte, à la Development Bank of Southern Africa (DBSA)…

Enfin, notre dernière modalité de financement concerne les financements privés ou les partenariats publics privés (PPP) à travers Proparco.

Quel est le rôle de Proparco ?

Notre filiale Proparco est spécialisée dans le financement du secteur privé à l’international. Elle peut financer tout type d’infrastructures en Afrique, que ce soit les infrastructures de transport (port, aéroport, ferroviaire) ou les infrastructures urbaines apportant un service essentiel (déchets/biomasse, eau, assainissement).

Un investisseur qui monte une centrale solaire dans un format IPP (producteur d’électricité indépendant) peut être financé en dette par Proparco ou d’autres banques commerciales. L’intérêt de Proparco est de prendre le risque et d’apporter des financements à long terme que les banques commerciales n’apportent pas. En 2019, Proparco a apporté 1,3 milliard d’euros de financements en Afrique. Proparco finance à 100 % ou parfois en PPP, et apporte alors le financement pour l’investisseur privé, et l’AFD celui de la partie publique.

Dans le secteur des transports, Proparco a financé de grands projets d’infrastructures dans les deux dernières décennies : des ports (Sénégal, Djibouti, Togo), des aéroports (RCI, Madagascar, Tunisie), du ferroviaire (Gabon, Cameroun, Afrique de l’Est).

Les financements en PPP sont-ils de plus en plus une tendance et une nécessité ?

Tout à fait. L’espace budgétaire des États est étroit en Afrique et les besoins conséquents, il est donc nécessaire de mobiliser toutes les sources de financement. Sur les infrastructures, l’investissement privé peut être une solution. Les investisseurs privés financent le secteur des télécoms en Afrique depuis longtemps. Sur les autres infrastructures on voit de plus en plus d’investisseurs privés. Cependant, pour qu’un investisseur privé intervienne il faut un minimum de rentabilité financière et de recettes perçues du consommateur ou du client final qui peuvent être sécurisées pour rentabiliser l’investissement, c’est l’élément clé.

Sur l’énergie il peut y avoir des PPP en production, moins sur le réseau de distribution qui est faiblement rentable. Dans l’eau et l’assainissement il y a très peu d’investissements privés car les tarifs sont très faibles, mais cela peut parfois être imaginable sous forme de PPP. En hydroélectricité et en énergies renouvelables il y a beaucoup d’investisseurs privés. Sur le transport on essaye de les développer, sur les autoroutes à péages et un peu sur les bus et les métros sur la partie exploitation. Sur le chemin de fer il y a toujours eu historiquement des montages en PPP. Sur les ports et aéroports, l’investissement privé est ancien, c’est plus facile à sécuriser car les recettes sont assez élevées et en devises.

L’investissement privé n’est pas récent mais est actuellement encouragé, ce qui nécessite aussi la libéralisation de certains secteurs. Sur les transports, l’énergie et l’eau, dans des pays où domine un monopole des ministères. La libéralisation commence souvent par un petit segment, par exemple la production électrique pour le secteur électrique, ou la mise en concession pour les autoroutes à péages. Le mouvement doit commencer par une volonté de l’État de s’ouvrir à l’investissement privé. Le deuxième défi est alors de s’assurer que l’investissement privé se fait de manière équilibrée par rapport au portage du risque.

Quels types d’acteurs privés participent à ces financements ?

Des opérateurs internationaux comme les français Vinci, Eiffage et Bouygues sont intéressés par les montages en PPP. Eiffage est l’opérateur de l’autoroute de Dakar. Ils font des investissements pour financer l’actif, l’infrastructure. Il y a de plus en plus d’opérateurs internationaux, et on assiste à l’émergence d’investisseurs africains sur le continent. Les investissements du Maroc et de l’Afrique du Sud sur les autres régions africaines sont croissants.

Il y a deux types de financement, en capital avec des fonds d’investissement, comme Meridiam ou AfricInvest, et en dette privée. Proparco intervient sur les deux. Des financeurs internationaux comme la SFI, le FMO, et la DEG apportent des financements de très long terme. Il y a aussi les banques commerciales comme Société Générale, et des banques africaines ou des filiales de banques internationales en Afrique. Les infrastructures nécessitent des financements de long terme. Le marché bancaire africain apporte parfois des financements de 7 à 10 ans, avec des durées de plus en plus longues. Proparco a un avantage pour ces projets d’infrastructures en pouvant financer sur des durées très longues.

Propos recueillis par L.B.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº848