Gestion d'actifs

Les gérants d’actifs ne tiennent pas toujours leurs promesses pour le climat

Créé le

13.10.2020

Nous avons passé au crible les votes des principaux gérants américains aux assemblées générales d’actionnaires. Leurs votes sur les résolutions liées au climat laissent souvent à désirer.

Les sociétés de gestion d’actifs, au nom des clients investis dans leurs fonds, font partie des principaux actionnaires de nombreuses grandes entreprises au niveau mondial. Leurs votes font souvent la différence lors des assemblées générales et peuvent faire adopter, ou rejeter, les résolutions proposées par d’autres actionnaires.

Beaucoup de ces gérants se targuent depuis quelques années d’avoir mis les problématiques environnementales, sociales et de gouvernance au cœur de leurs préoccupations. Pour vérifier en quelle mesure leurs votes sont réellement alignés avec ces objectifs, nous avons analysé le résultat des votes sur 34 résolutions liées au climat proposées de mi-2019 à mi-2020 aux États-Unis. Celles-ci incluent 14 motions demandant aux entreprises des objectifs chiffrés de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Les 20 autres propositions couvrent des sujets plus généraux liés au climat, comme la transparence sur le lobbying dans le secteur de l’énergie ou la nomination de membres indépendants aux conseils d’administration des producteurs de pétrole et de gaz.

Fidelity et State Street : des actes plus en accord avec les principes que par le passé

Ces deux sociétés, qui font partie des cinq premières en termes d’encours aux États-Unis, ont davantage voté en faveur des résolutions liées au climat en 2020 que lors de l’exercice précédent (de mi-2018 à mi-2019, voir Tableau 1). En particulier, Geode (la filiale de Fidelity qui gère ses fonds indiciels et vote donc séparément de la maison mère) a soutenu plus de 60 % des propositions formulées. Geode a notamment fait la différence sur certains votes clés : en votant par exemple aux côtés de BNP Paribas pour obliger la compagnie pétrolière américaine Chevron à expliquer en quelle mesure son lobbying est aligné avec les objectifs de l’Accord de Paris sur le climat (cette résolution a été adoptée, à 53 % des voix).

Vanguard, le géant de la gestion indicielle aux États-Unis, progresse aussi par rapport aux années précédentes mais n’affiche qu’un soutien médiocre aux votes sur le climat (36 % des propositions soutenues en 2020).

American Funds et BlackRock nagent à contre-courant

Ces deux sociétés n’ont soutenu que 11 % et respectivement 14 % des résolutions liées aux émissions de gaz à effet de serre. Ces chiffres sont nettement en deçà de leurs concurrents et même plus décevants que ceux enregistrés les années précédentes. BlackRock en particulier fait figure de mauvais élève alors même que son PDG Larry Fink affirmait au mois de janvier que « tout gouvernement, société et actionnaire se trouve confronté au risque du changement climatique ».

BlackRock et Vanguard ont par exemple voté contre une proposition qui aurait obligé JPMorgan à chiffrer les émissions de gaz à effet de serre engendrées par ses prêts bancaires (la société est le plus gros prêteur mondial auprès du secteur des énergies fossiles). La proposition a échoué. Si BlackRock et Vanguard (qui détiennent respectivement 6,7 % et 7,9 % du capital de JPMorgan) avaient voté en faveur de cette motion, elle aurait été adoptée à plus de 60 % des voix.

Ces deux sociétés ont aussi voté contre une résolution demandant à Phillips 66 (une société texane de gaz naturel) une transparence accrue sur l’impact climatique de ses activités de pétrochimie. La résolution a cependant été adoptée, car elle bénéficiait du soutien d’autres grands actionnaires comme State Street.

Dernier exemple : Vanguard et BlackRock ont voté contre une résolution obligeant Bloomin Brands (détenteur de chaînes de fast-food comme Outback Steakhouse aux États-Unis) à rendre des comptes sur l’impact de ses activités sur la déforestation. Les deux gérants détiennent ensemble 28 % du capital de la société : leur vote négatif a suffi à faire rejeter cette proposition.

La lutte contre le changement climatique moins soumise au vote des actionnaires que par le passé

Par ailleurs, et malgré l’apparente importance accordée par les investisseurs aux risques environnementaux, on constate que de moins en moins de résolutions liées au climat ont été soumises aux actionnaires au cours des cinq dernières années aux États-Unis. Ainsi, en 2016, on comptait plus d’une cinquantaine de propositions visant à obliger les sociétés à publier ou s’engager à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre – en 2020, il n’y en avait plus que 14 (voir Graphique 2).

Il y a deux principales raisons à ce phénomène paradoxal. D’une part, certaines entreprises se sont emparées proactivement des sujets climatiques pour établir des plans d’action de concert avec les actionnaires. Si les avancées semblent suffisantes, les actionnaires peuvent alors décider qu’il n’est pas nécessaire de recourir au vote pour changer les pratiques de la société.

La deuxième explication est plus spécifique au contexte américain : la Securities and Exchange Commission (SEC) s’est montrée de plus en plus hostile aux propositions des actionnaires sur la réduction de gaz à effet de serre. Dans de nombreux cas, les équipes dirigeantes des sociétés peuvent obtenir l’autorisation de la SEC pour omettre ces propositions sur le bulletin de vote proposé aux actionnaires. Cela décourage logiquement les actionnaires activistes, puisque leurs efforts ont moins de chances d’être récompensés.

Dans ce contexte, la force de frappe des gérants d’actifs est d’autant plus décisive et il est décevant de constater que plusieurs d’entre eux préfèrent s’aligner avec le management des entreprises plutôt que de soutenir des projets ambitieux de lutte contre le changement climatique. Il appartient donc aux porteurs de parts des fonds sensibles aux questions climatiques de demander des comptes aux sociétés de gestion et à vérifier dans quelle mesure ces dernières respectent leurs promesses, a fortiori pour les fonds qui ont des objectifs explicites en matière d’investissement durable.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº849