Lorsque l’AMF interroge les épargnants français lors de son baromètre annuel, on s’aperçoit que leurs préoccupations sont principalement concentrées sur leurs objectifs à très court terme (à 80 % pour faire face à des dépenses imprévues, à 74 % pour préparer des grosses dépenses comme l’achat d’une voiture…) ou leurs objectifs à très long terme (à 73 % pour faire face à la dépendance, à 69 % pour préparer sa retraite…), en négligeant les autres grandes étapes intermédiaires de la vie comme la préparation d’un projet professionnel (38 %) ou tout simplement l’augmentation de son patrimoine (57 %).
C’est un peu comme si les Français étaient obnubilés par les besoins physiologiques identifiés dans la pyramide de Maslow et que leur épargne devait avant tout servir à assouvir leurs besoins primaires, centrés autour de la santé et de la sécurité.
Trop d’importance accordée au très court terme
On le sait, le taux d’épargne des Français est l'un des plus élevés au monde – autour de 15 % en moyenne depuis les années 1950 – et la thésaurisation, c’est-à-dire le principe d’accumuler son argent sur des avoirs liquides et de refuser tout placement ou tout investissement, a toujours été un sport national. Aujourd’hui, dans un pays où le principe de précaution a été inscrit dans la Constitution récemment (en 2005), la sensibilisation des ménages français à l’importance des risques à très court terme est particulièrement forte, liée sans doute aux stigmates de la crise de Lehman Brothers, à des marchés financiers en fin de cycle et au fait que les inquiétudes réelles ou perçues ne manquent pas (risque géopolitique, risque terroriste…). De ce fait, le montant des capitaux laissés par les ménages français dormir sur des dépôts à vue non rémunérés a atteint 534 milliards d’euros début 2018 et est en augmentation par rapport à 2017. À titre de comparaison, si l’on considère qu’une épargne de précaution ou, en anglais, « emergency fund » se monte à 6 mois de salaire, et que la masse salariale des Français atteint 600 milliards d’euros aujourd’hui, les Français devraient en théorie thésauriser 300 milliards d’euros et non pas 534 milliards !
Par ailleurs, il faut rajouter à cet argent « sous le matelas », les produits liquides de type livrets réglementés, qui sont utilisés également pour faire face aux dépenses imprévues. Or, avec 739 milliards d’euros, l’ensemble de l’épargne réglementée en France a encore atteint des niveaux records en 2018 alors même que les rendements sont proches de 0 %, et donc, nets d’inflation, très négatifs.
Des Français conscients qu’il faut préparer la retraite…
Ce focus des Français sur le très court terme ne leur fait pas oublier les enjeux du très long terme. En effet, comme nous l’avons évoqué plus haut, les Français sont très conscients, dans les différentes enquêtes, de l’importance d’épargner pour leur retraite ou leur dépendance.
Il ne se passe pas une journée sans que l’on évoque le besoin urgent de réformer les différents régimes de retraite par répartition étant donné le problème du vieillissement de la population. Tous les Français savent maintenant que le rapport entre les actifs et les inactifs de 60 ans et plus, qui était de x3 en 1980 est aujourd’hui proche de x2 et sera à x1.5 en 2050, venant fragiliser tous les systèmes par répartition et illustrant le faible revenu attendu par les Français une fois en retraite. Et le régime de retraite universelle évoqué par le gouvernement, qui va faire du bruit à n’en pas douter, s’apparente, techniquement, plus à un changement de méthode (convergence des régimes, système en points…), mais ne change en rien les équilibres fondamentaux comme le taux de remplacement qui devrait nécessairement diminuer puisque la réforme devrait se faire à enveloppe financière constante. Au contraire, le besoin de préparer sa retraite supplémentaire et de financer sa dépendance future est de plus en plus d’actualité.
…mais qui passent rarement à l’acte
En revanche, passé cette sensibilisation, lorsqu’il s’agit de passer à l’acte, les différents produits de retraite supplémentaire (Madelin, PERCO, art 83…) remportent un maigre succès et cumulent aujourd’hui seulement 200 milliards d’euros contre 1 700 milliards pour l’assurance vie individuelle, soit à peine 2 % du total des prestations retraite versées. C’est un peu la différence entre le consommateur et le client : dans les enquêtes auprès des consommateurs, beaucoup veulent s’acheter une voiture sportive rouge décapotable. Mais lorsque le consommateur devient client et passe à l’acte, le rêve fait place à la réalité, et la sportive italienne rouge devient routière, familiale, allemande et grise ! Et le produit de retraite à très long terme avec un horizon de placement à 20 ou 30 ans avec sortie en rente se transforme en assurance vie avec une liquidité quotidienne et sortie en capital.
Et lorsqu’ils passent à l’acte, ils restent frileux
Plus grave encore, alors même que les Français sont maintenant très sensibilisés à ces besoins d’épargner sur des horizons de placement longs, la stratégie utilisée est souvent là encore trop « court-termiste » et n’est pas à la hauteur des enjeux.
Dans la dernière étude menée par l’AMF et TNS Sofres en 2018 sur l’épargne, 52 % des Français disposant d’une épargne salariale considèrent que l’objectif assigné à cette dernière est de se constituer une épargne à long terme et de préparer sa retraite. Et la durée de détention moyenne des PEE selon la Banque de France et l’AMF est bien d’environ 10 ans. En revanche, lorsque l’on analyse la répartition des capitaux logés dans les PEE en 2018 en moyenne, 31 % sont investis en valeurs monétaires, 17 % en obligations, 30 % en titres diversifiés et 22 % uniquement en actions, ce qui n’est pas vraiment une allocation représentative d’un investissement à long terme aujourd’hui !
Comment inciter les Français à investir véritablement à long terme ?
Le problème des Français n’est donc pas le taux d’épargne ni la prise de conscience mais, paradoxalement, le passage à l’acte et la stratégie financière à suivre pour atteindre les objectifs fixés. À titre de comparaison, vous avez beau être conscient qu’il faut avoir une hygiène de vie forte pour éviter l’infarctus une fois en retraite, il n’est pas facile de commencer et d’inscrire le sport dans un programme de vie plus global. Alors comment faire ?
Selon la Banque de France, la structure du patrimoine des ménages brut à fin 2017 est constituée à 58 % en immobilier, à 30 % en produits de taux et à 12 % seulement en actions. Aux États-Unis, le poids des actions est de 40 %. Le rééquilibrage du patrimoine des ménages français, notamment dans la perspective de la retraite, prendra du temps, une génération minimum. C’est une question de diffusion auprès de toutes les strates de la société, les jeunes, les étudiants, les actifs, les chefs d’entreprise… La formation et la pédagogie seront donc clefs.
Un autre élément qui peut déclencher le passage à l’acte et la mise en place d’une stratégie financière adaptée est le coaching. En effet, comme dans le sport, l’accompagnement psychologique est primordial. Vous avez beau avoir accès à toutes les salles de fitness, le fait de s’entraîner régulièrement tient souvent au fait que vous avez un coach qui vous accompagne.
L’attractivité de l’épargne retraite passe aussi par des produits simples et facilement compréhensibles par le grand public. À ce titre, le nettoyage prévu par le gouvernement dans la loi PACTE semble utile (portabilité, transférabilité, convergence des différents produits, liberté de sortie en rente et capital…).
En liaison avec une simplification des produits et l’accompagnement, il semble que le développement de la gestion pilotée soit un mouvement favorable. Quels que soient les produits d’épargne, l'idée serait de proposer la gestion pilotée comme option par défaut particulièrement utile dans le cadre de l’épargne retraite. En effet, la gestion pilotée permet de mettre en place une stratégie d'investissement qui tient compte de l'horizon de placement de l'épargnant. Lorsque le départ en retraite est lointain, l'épargne est fortement investie en actions, puis progressivement investie dans des supports « garantis » de type fonds en euros ou fonds obligataires ou monétaires.
Le digital est un autre point qui permettra de faire basculer les Français de la théorie à la pratique. Les applications fleurissent dans la finance permettant aux épargnants français d’agréger leurs comptes, de simuler le financement de leur retraite et, surtout, de planifier et suivre le gap entre leurs objectifs financiers futurs et la réalité du moment. Rien de tel qu’une application consultable tous les jours sur son smartphone pour s’inquiéter ou se rassurer…
Dernier point d’attention : beaucoup de Français sont conscients et souhaitent épargner au mieux pour leur retraite et faire appel aux marchés financiers. Mais il convient de préciser que, comme dans beaucoup de pays, une frange de la population, déclassée, n’a pas en tête ces préoccupations et se contente de subvenir à ses besoins primaires. Rappelons ici que le revenu brut une fois à la retraite, selon la DRESS, est en moyenne de 1 800 euros brut par mois (moyenne nationale), mais tombe à 1 030 euros pour les commerçants et artisans, et même à 730 euros brut par mois pour les agriculteurs.
Un nouveau cycle
Les différentes générations de Français ont trop souvent vu l’épargne comme une épargne de précaution, une logique de thésaurisation ne répondant pas vraiment à des objectifs clairs. Notons d’ailleurs que les rendements offerts par les produits liquides ne leur ont pas donné tort. La stratégie la plus risquée et la plus long terme était souvent de s’endetter pour acheter de l’immobilier. Et, pour les plus riches, de jouer au casino, c’est-à-dire de spéculer en Bourse sans espoir de gain !
Aujourd’hui, nous sommes face à un nouveau cycle, plus volatil, plus inflationniste, source de risques et donc d’opportunités. Rester sur des produits de taux « sans risque » avec des rendements négatifs pourrait bien s’avérer, en définitive, la stratégie la plus risquée. Il faut donc arrêter d’épargner et commencer à investir, ce qui demande de changer à la fois de rythme, d’outils et de méthode.
Il convient également de changer de logique : plutôt que d’avoir une logique d’accumulation d’actifs liquides, d’épargner par éviction, il convient de faire prendre conscience aux générations futures qu’il faut investir par conviction. Faire le lien entre les besoins de financement évidents qui peuvent changer le monde et les opportunités d’investissement comme l’environnement, le réchauffement climatique, le bio, le manque d’eau, le vieillissement de la population, le digital, etc. Les nouvelles générations ont déjà changé leur mode de consommation ; elles changeront à coup sûr leur logique d’investissement et leur rapport aux marchés financiers.