Intermédiation bancaire

Les fusions-acquisitions ne connaissent pas la crise

Créé le

10.02.2012

-

Mis à jour le

29.02.2012

Les fusions-acquisitions d’entreprises constituent un marché très actif mais souvent sous-estimé, car évalué au travers des league tables qui ne recensent que les opérations les plus importantes. Elles constituent des opportunités d’affaires, tant pour la banque d’investissement que pour la banque commerciale, mais cette activité d’intermédiation fait l’objet d’une vive concurrence.

Les cessions d’entreprises ( à titre onéreux [1] ) constituent un sujet économique majeur, tant elles affectent l’ensemble des parties prenantes des entreprises concernées. Elles voient toujours un repreneur acquérir (partiellement ou complètement) une « cible » ou fusionner avec elle. Pour les investisseurs (buy side), elles illustrent un choix stratégique de croissance externe, préféré à la croissance interne (organique) ou conjointe (par alliance). Pour les cédants (sell side), elles traduisent une réorganisation (stratégique ou financière) ou la volonté de réaliser financièrement leur investissement (ou patrimoine).

Un phénomène structurel sous-estimé

Historiquement, les fusions et acquisitions se sont produites par vagues, expliquées par des déterminants macroéconomiques. Or, depuis une dizaine d’années, elles semblent correspondre à un phénomène plus structurel (marqué par une volatilité liée aux conditions des marchés), expliqué en termes d’offre par l’importance du nombre d’ entreprises à céder [2] et en termes de demande par l’appétence des investisseurs [3] . Cependant, l’appréhension quantitative de ce phénomène suggère de considérer deux segments.

Les « grandes opérations », qualifiées de M&A [4] (stricto sensu), sont recensées par des prestataires spécialisés [5] . Ils proposent des services de documentation sur les deals et réalisent une totalisation aboutissant aux league tables. Alimentées de manière déclarative par les institutions conseillant les opérations et par une collecte active du prestataire, elles sont très importantes dans l’industrie financière, mais ne considèrent que les opérations d’une certaine taille [6] . Outre une totalisation du volume (nombre et valeur) des deals, elles permettent le « classement » des différents conseils (financial advisors, lawyers) selon leur part de marché. Si des divergences de classement existent entre les prestataires, les tendances générales constatées sont homogènes (voir Encadré 1).

Par consensus, à partir des données des grands prestataires, la communauté financière considère que les M&A (grandes opérations) concernent environ 35 000 deals chaque année, pour une valeur totale de l’ordre de 2 800 milliards de dollars, soit environ 6 à 8 % du PIB mondial.

Or, ces prestataires excluent volontairement les « petites opérations », qualifiées de transmissions d’entreprises. Concernant des entreprises de taille modeste, ces cessions plus confidentielles sont difficiles à recenser, d’autant plus qu’elles recourent à des conseils de proximité et non aux institutions classées par les league tables. Intuitivement, on en perçoit le grand nombre pour une valeur totale marginale au regard du montant des M&A. Si des estimations empiriques plus ou moins rigoureuses ont parfois pu être faites, des études quantitatives ont récemment été menées avec des méthodologies plus solides, dans le but de recenser ces opérations ; leurs résultats montrent combien le phénomène est, au moins en nombre, sous-estimé. C’est en particulier le cas en France, où une analyse récente [7] montre que la transmission concernerait environ 12 000 entreprises par an. Cependant, les plus importantes sont probablement recensées par les bases de données M&A. Toute tentative d’extrapolation est difficile, tant les contextes nationaux pèsent sur le nombre d’opérations, en particulier la démographie industrielle et la nature du mode de contrôle. Cependant, à partir des études disponibles et en considérant les variables contingentes, on peut estimer, empiriquement, que les cessions d’entreprises ( M&A et transmissions [8] ) concernent de l’ordre de 180 000 entreprises par an dans le monde, pour un montant total avoisinant les 3 500 milliards de dollars.

Des opérations protéiformes

Un rapprochement entre entreprises peut prendre de nombreuses formes. On distingue de manière générique une fusion, au terme de laquelle ne subsiste qu’une seule entité, d’une acquisition, où les deux entités subsistent de manière autonome (mais liées en capital). Il peut s’agir d’une opération nationale ou cross border, stratégique (schéma industriel) ou financière, initiale ou résiduelle, ou encore d’un rapprochement amical ou hostile (si la cible n’y est pas favorable a priori).

La structuration de la prise de contrôle (partielle ou totale) peut être réalisée par trois voies (voir Encadré 2).

Dans le cas d’une acquisition par titres ou structures, il importe de distinguer les cibles dont les actions sont négociables sur un marché réglementé. Toute tentative de prise de contrôle d’une société cotée (public deal) au-delà du seuil de 30 % du capital relève d’une offre publique d’acquisition de leurs actions, faite par un initiateur aux actionnaires de la cible. Cette opération, strictement encadrée par la loi, est réalisée sous le contrôle de l’AMF. La directive Offres publiques (2004) a harmonisé les procédures au sein de l’Union : elle postule un principe de transparence et garantit la liberté des actionnaires d’apporter ou non leurs titres à l’offre. Un calendrier type est défini, dans lequel s’insèrent tous les types d’offres, volontaires ou obligatoires.

Si la cible n’est pas cotée (private deal), il revient aux vendeurs et acheteurs d’établir un contrat de cession (shares purchase agreement) exprimant leur accord sur la chose vendue et son prix. Il est conclu au terme d’un processus de révélation progressive d’informations sur la cible par le vendeur et le management et de négociations (généralement en deux tours). Au fil du temps, une standardisation des cessions en trois phases [9] s’est imposée pour des raisons fonctionnelles et du fait de l’intervention structurée des prestataires. Outre le prix, fondé sur une évaluation stand alone de la cible et la prise en compte de synergies potentielles et des variables de marché, le mode de paiement est déterminant pour l’accord entre les parties. Résultant de nombreuses contingences (attentes du vendeur, situation financière de l’acquéreur, création de valeur attendue…), il est fixé avec une particulière attention quant à ses conséquences en matière de dilution potentielle du contrôle et à la valeur. Les données issues de la littérature, des league tables et des études sur la transmission permettent de dessiner un profil type des opérations (voir Encadré 3) : les acquisitions par endettement (Private Equity ou opérations stratégiques) se sont fortement réduites depuis 2008 ; les deals cross border représentent un tiers des opérations.

Un enjeu bancaire de premier plan

La singularité du secteur bancaire tient à ce qu’il est à la fois objet et acteur des M&A. L’histoire des banques est marquée par de nombreuses opérations de rapprochement. Dans les pays développés, d’importantes M&A ont permis de recomposer le paysage bancaire. Le secteur financier est l’un des plus actifs et a vu se dérouler des opérations lourdes et complexes, d’abord nationales puis transfrontalières.

Mais surtout, l’industrie bancaire est concernée par les M&A Corporate, tant pour la banque d’investissement que pour la banque commerciale. Elles constituent des opportunités d’affaires (intermédiation, financement, garanties, etc.), mais aussi des risques pour la relation commerciale avec la cible, suite à sa cession (voir Encadré 4). La profitabilité des établissements financiers présente une élasticité positive au niveau global des M&A.

Le segment de l’intermédiation des opérations est marqué par une vive concurrence entre banques d’investissement spécialisées, banques universelles, boutiques et cabinets de conseil, mais aussi par une forte concentration. La transmission des entreprises (très nombreuses opérations de faibles montants) constitue un défi particulièrement important pour les banques commerciales, qui ont d’abord besoin de sécuriser leur clientèle et d’éviter de perdre des parts de marché. Le banquier commercial occupe une position privilégiée pour repérer en amont les velléités ou projets de cession ou d’acquisition. Ensuite, elles y trouvent un fort potentiel de développement de nouveaux flux, en ce qui concerne le conseil, le financement et la gestion des fonds originés par les cessions (new money). Or, le contexte particulier de ce moment crucial de la vie de la cible et du chef d’entreprise fait que la banque peut, au titre de sa relation de clientèle et de confiance, espérer capter, au moins partiellement, l’opération.

Trois schémas sont envisageables :

  • la centralisation : le réseau chargé du repérage des dossiers les transmet à des structures groupe dédiées, comme apporteur d’affaires ;
  • la décentralisation : des compétences spécifiques sont mises en œuvre dans le réseau qui traite directement le dossier dans une logique de banque d’affaire adaptée ;
  • mixte : selon un seuil de valeur d’entreprise, les dossiers importants sont « remontés », le réseau conservant les « petits » dossiers.
C’est surtout le troisième modèle qui est mis en œuvre.

Désormais, toutes les stratégies bancaires doivent explicitement intégrer une dimension relative aux M&A, dépassant les services spécialisés de la banque d’investissement. La récurrence des cessions et l’évolution de leur profil imposent des enjeux spécifiques aux banques, tant pour l’opération elle-même qu’en ce qui concerne la relation commerciale et la gestion privée qui en résulte.

1 Il existe également des transmissions à titre gratuit. 2 Recentrage des groupes sur une activité principale, cession des entreprises familiales, « sortie » des fonds, conséquences des nouvelles régulations, etc. 3 Faible croissance économique, financiarisation du développement des firmes, recherche de nouvelles classes d’actifs, motivations stratégiques (masse critique, internationalisation…), etc. 4 Mergers and acquisitions. 5 Reuters, Bloomberg, Mergermarket, Dealogic, Bureau Van Dijk. 6 Selon les bases de données, seules sont considérées les opérations d’un montant supérieur à 5 ou 10 millions de dollars. 7 Étude de l’Observatoire BPCE, décembre 2011. 8 Hors micro-entreprises. 9 Préparation, exécution et finalisation.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº746
Notes :
1 Il existe également des transmissions à titre gratuit.
2 Recentrage des groupes sur une activité principale, cession des entreprises familiales, « sortie » des fonds, conséquences des nouvelles régulations, etc.
3 Faible croissance économique, financiarisation du développement des firmes, recherche de nouvelles classes d’actifs, motivations stratégiques (masse critique, internationalisation…), etc.
4 Mergers and acquisitions.
5 Reuters, Bloomberg, Mergermarket, Dealogic, Bureau Van Dijk.
6 Selon les bases de données, seules sont considérées les opérations d’un montant supérieur à 5 ou 10 millions de dollars.
7 Étude de l’Observatoire BPCE, décembre 2011.
8 Hors micro-entreprises.
9 Préparation, exécution et finalisation.