Il y a actuellement de nombreuses réflexions et tentatives de définition de l’ISR. Quelle est votre position sur le sujet ?
Effectivement, de nombreuses réflexions sont en cours sur ce thème. Nous avons entamé des travaux à ce sujet au sein de l’AFG, mais définir est toujours quelque chose de difficile. En ce qui me concerne, je pense qu'il faudrait :
- tout d’abord, définir l’ISR à partir de ses objectifs plutôt qu’en fonction des moyens utilisés, en d’autres termes, ne pas dire seulement ce qu’on fait, mais pourquoi on le fait ;
- ensuite, parler avec des mots compréhensibles du grand public et ne pas jargonner, pour éviter ce que j’ai appelé dans mon
livre « la jungle lexicale » de l’ISR : critères ESG, approches Best in Class, broad ou core… ;[1] - enfin, parvenir à une définition qui permettrait d’obtenir des incitations publiques pour orienter l’épargne vers les fonds ISR.
Notons que l’exemple italien est à cet égard intéressant : les fonds éthiques et ISR y sont exclus de la taxe sur les transactions financières.
Dans la feuille de route sur le financement de la transition énergétique, il est effectivement question d’un label des fonds ISR. Selon vous, quelles sont les questions à se poser pour obtenir un label ?
La vocation des professionnels n’est pas de délivrer des labels ou d’attribuer des notes, mais de participer à la discussion, en identifiant les bonnes questions que doivent se poser les fonds ISR pour obtenir un label.
Selon moi, trois questions principales se posent :
- quel est l’objectif poursuivi, est-il cohérent avec le développement durable ?
- quel est le processus d’investissement et en quoi permet-il d’aboutir à cet objectif ?
- quelles sont les mesures d’impact ? Comment mesurer que l’objectif a bien été atteint ?
Certains pensent que l’avenir de l’ISR réside dans l’intégration, qu’en pensez-vous ?
L’intégration des critères ESG est en passe de devenir une norme a minima : les gérants la pratiqueront, parce que les investisseurs institutionnels, mais aussi les réglementations, le leur demanderont de plus en plus. Cette tendance est déjà en train de se généraliser : les sociétés de gestion, y compris américaines, créent des équipes pour faire de la recherche ESG, la mettre à disposition des gestionnaires qui l’utilisent à leur guise, en tiennent compte ou pas dans leurs décisions d’investissement : c’est le principe de l’intégration.
Mais ce faisant, on ne se donne pas d’objectif d’impact, par exemple pour financer la transition énergétique, résoudre des problèmes sociaux ou faire changer les comportements des entreprises… C’est là sans doute la différence majeure qui devrait exister entre l’ISR et la gestion ESG.
Si on se limite à l’intégration, l’ISR risque de perdre en légitimité parce qu’il n’y aura pas de différenciation possible avec la gestion traditionnelle : dans quelle mesure l’ISR a-t-il une influence sur le marché des entreprises et de l’économie ? Comment différencier ceux qui vont le pratiquer un peu, moyennement, beaucoup ? En outre, nous n’obtiendrons des incitations des pouvoirs publics que si ces derniers sont convaincus que ces fonds ont un impact.
Partagez-vous la décision récente de Novethic d’imposer un pourcentage fixe de sélectivité pour délivrer son label ?
Le label Novethic est utile et de qualité. C'est l'un des seuls labels ISR existants aujourd'hui en Europe. Pour autant, je ne partage pas le souhait de Novethic d'imposer la « sélectivité » comme un élément couperet, sous forme d’un pourcentage donné, pour obtenir le label : à mon avis, la sélectivité ne peut être qu’un indicateur parmi d’autres.
Plus globalement, pour être réellement efficace, la mise au point d’un label ISR doit être issue d’un travail collectif entre les professionnels, les agences, les organismes de Place, les représentants des distributeurs… Une reconnaissance officielle de la part du gouvernement et la mise en place d’incitations sont également nécessaires, parce que l’ISR a aujourd’hui trouvé sa place dans le marché des investisseurs institutionnels, mais pas encore au sein du grand public.
Au-delà du « label grand public », quel rôle peut-il être joué par les investisseurs institutionnels, notamment au niveau européen ou international ?
En Angleterre, il existe le Stewardship Code, qui fait référence en Europe et définit les responsabilités des investisseurs institutionnels en matière de gouvernance. Plusieurs pays européens réfléchissent à adopter un code similaire. Ce n'est pas encore le cas en France.
En France, l’article 224 de la loi Grenelle, en application depuis juillet dernier, impose aux sociétés de gestion de publier sur leur site la liste des fonds qui intègrent des critères ESG, la liste des fonds ISR, leurs codes de transparence, ainsi que leurs encours. Je trouverais pertinent que ce décret ainsi que l’obligation de vote dans les assemblées générales soient étendus aux investisseurs institutionnels. Cela serait une avancée majeure.
De manière générale, je suis favorable à l’harmonisation des bonnes pratiques au niveau européen. Prenons l’exemple du
Quelles sont les ambitions de Natixis AM dans l’ISR ?
Nous sommes tombés dans l’ISR tout petits ! La potion magique nous a été apportée par les deux branches de notre généalogie : certains fonds solidaires ou ISR hérités des Caisses d’Épargne et de la Caisse des Dépôts ont plus de 25 ans ; les Banques populaires et Natixis Interépargne, de l’autre côté, leaders depuis de nombreuses années en épargne salariale, ont été les premiers à développer des fonds ISR et à les faire référencer auprès du
L’ISR est donc dans les gènes de Natixis AM depuis sa création. En novembre dernier nous avons lancé un pôle d'expertise dédié à l’IR : Mirova. Nous y avons regroupé un ensemble d'expertises répondant aux enjeux du développement durable, en investissant dans des actions cotées en Bourse, dans des projets d'infrastructures ou dans des actions d'entités non cotées ayant un impact social, environnemental ou solidaire. Nous accompagnons aussi les investisseurs institutionnels et gérants d’actifs dans l’exercice de leur droit de vote et la mise en place d’actions d’engagement.
Ces quatre expertises font de Mirova un pôle unique en Europe. Elles sont développées par une quarantaine de professionnels de la gestion réunis par une conviction : la finance, en orientant l'épargne des ménages et des investisseurs institutionnels, peut apporter des solutions aux défis du développement durable et créer de la valeur à long terme.
Quelle est plus précisément l’activité de Mirova ?
L’offre de Mirova s’appuie sur quatre piliers.
Le premier pilier est la gestion des actions cotées pour lesquelles nous adoptons un processus d’investissement thématique. Nous avons laissé derrière nous le Best in Class, car cette stratégie avait un faible impact, nos portefeuilles ressemblaient beaucoup aux indices de référence et créaient peu de valeur pour les investisseurs. Les fonds Best in Class se construisent généralement sur un screening négatif. Or nous voulons exercer un choix positif et·sélectionner des entreprises qui ont une stratégie, des produits, une organisation du travail qui vont dans le sens du développement durable. Les critères ESG ne doivent pas seulement servir à maîtriser le risque mais aussi à détecter des opportunités d’investissement. Mirova propose une gestion thématique de conviction ayant pour objectif de battre les indices sur le long terme et de générer de la performance, tout en ayant un impact fort en matière de développement durable.
Le deuxième pilier est le financement de projets d’infrastructures, en France et en Europe, avec deux stratégies : l’une sur les énergies renouvelables, comme les fermes solaires, éoliennes, la biomasse ; l’autre sur les Partenariats publics privés (PPP), où nous sommes actionnaires de projets très divers lancés par les collectivités territoriales. Dans ce domaine, nous mettons en place un processus d’investissement qui prendra bientôt explicitement en compte les impacts environnementaux et sociaux : ceux-ci figurent déjà dans le cahier des charges des collectivités territoriales et des grands industriels des travaux publics. Mais nous voulons entrer directement dans cette discussion, aussi bien au moment de la mise en place du PPP que dans sa gestion dans le temps.
Le troisième pilier est l’impact investing et la finance solidaire. Nous sommes leader dans le domaine des fonds solidaires, avec un tiers du marché. L’essentiel de ces encours est investi au travers des fonds d’épargne salariale dits « 90/10 », c’est-à-dire des fonds dont 10 % de l'encours sont investis dans des titres non cotés qui bénéficient de l’agrément solidaire. Aujourd’hui, nous pensons qu’il faut passer à une autre étape, changer d'échelle. Des évolutions réglementaires sont en cours, notamment avec la création des European Social Entrepreneurship Funds au niveau européen, qui devront être investis au minimum à 70 % dans des entreprises ayant dans leur statut un objectif d’impact environnemental et social. Ces nouveaux fonds bénéficieront du passeport européen, ce qui peut être un élément susceptible de dynamiser le marché.
Le quatrième pilier est le vote et l’engagement. Aujourd’hui nous votons pour notre propre compte en Europe, aux États-Unis et au Japon. Nous pouvons apporter ce conseil aux investisseurs institutionnels. Il est important que des acteurs français se positionnent sur cette pratique, sans en laisser le monopole aux acteurs anglo-saxons, car nous avons une approche différente de ces derniers. Ceux-ci sont très centrés sur la gouvernance, le droit des actionnaires et des actionnaires minoritaires, alors que nous pensons que les actionnaires ne sont qu’une des nombreuses parties prenantes d’une entreprise. La gouvernance n'est qu'un outil qui doit être mis au service d'une vision à long terme d'une entreprise qui prend en compte son impact social et environnemental.
Quelle est la nature du partenariat entre Mirova et l’Université de Cambridge ?
Fort de ses gérants et de son équipe de recherche ESG composée de douze spécialistes multidisciplinaires, les spécialistes de Mirova travaillent ensemble pour détecter des opportunités d'investissement. Pour mieux appréhender les évolutions technologiques, politiques, réglementaires et sociales dans le monde, les experts de Mirova s’enrichissent également de collaborations diverses, comme le partenariat de recherche noué avec l’Université de Cambridge.
Cet accord a deux volets :
- d’une part, nous publierons chaque année 3 à 4 articles de recherche rédigés par notre équipe d’analystes ESG avec le support des experts de l’université de Cambridge ;
- d’autre part, dans le cadre de son
programme de formation et d'influence pour le développement durable , l’université a décidé de créer avec nous un « investors leaders group » constitué d'une douzaine de dirigeants d’investisseurs et d'asset managers, avec l’objectif de faire des propositions et d'influencer le marché et les pouvoirs publics, afin d'intégrer le développement durable dans les investissements.[4]