Regards croisés d’experts

Les enjeux contemporains de la finance durable

Créé le

15.01.2018

-

Mis à jour le

02.03.2018

Au cours d’un séminaire organisé le 14 novembre 2017 en partenariat avec la SFAF, Groupama AM, Groupe La Française et SKEMA Business School, des acteurs de la finance durable ont apporté leur expertise sur le thème : où en est-on de l’investissement durable en France et dans le monde ?

Le système économique actuel est marqué par de nombreuses dualités : entre le court et le long terme, entre le financier et l’extra-financier, entre le marchand et le non-marchand… entre le financier et l’humain. Pouvons-nous continuer à vivre dans un monde avec de telles dualités ? Certainement pas, mais il importe de revenir à l’essence même de la finance durable au moyen de réglementations adaptées, d’informations et de normes extra-financières.

La finance durable est par définition un investissement à long terme ; or la crise n’a fait qu’augmenter la préférence inverse pour la liquidité et les arbitrages des acteurs.

L'offre de financement durable est faible

L’épargne privée est là, en France comme en Europe, mais elle peine à être réallouée vers des investissements productifs de long terme, et donc à financer le développement durable. Divers facteurs liés au fonctionnement des marchés, à la réglementation prudentielle et à la fiscalité se révèlent peu incitatifs pour soutenir une dynamique d’investissement à long terme.

En effet, soutenir la croissance à long terme se heurte à plusieurs « grands maux ».

Tout d’abord, le niveau des taux longs est historiquement bas et cela pourrait durer encore quelques années. Il s’ensuit un paradoxe en termes de liquidité, car l’abondance de cette dernière se traduit étonnamment par une préférence pour la thésaurisation – par peur d’une crise de liquidité future si les taux longs, ne pouvant descendre plus bas, venaient à se tendre.

Ensuite, la réglementation prudentielle « excessivement conservatrice » a des effets négatifs qui découragent les investissements en actions, essentiels pour le financement de l’économie réelle. Ces réglementations, comme Bâle III, se traduisent par des contraintes prudentielles sur la liquidité des banques (les ratios LCR et NSFR [1] ) qui limitent la transformation de l’épargne court terme en investissements à moyen et long terme. Les banques sont de plus en plus prudentes et sélectives vis-à-vis des clients risqués. Quant aux compagnies d’assurances – le noyau dur des investisseurs de long terme –, elles sont soumises pour leur part à Solvabilité 2. Là encore, les règles prudentielles sont peu adaptées aux régimes de long terme, car elles génèrent un « biais anti-action » dans le bilan des sociétés d’assurances. L’épargne des ménages est ainsi orientée vers des placements sécurisés, notamment vers des placements obligataires ou monétaires, au détriment des actions. Les compagnies d’assurance peinent donc à financer l’économie réelle.

Une action nécessaire sur deux leviers

Pour dépasser ces écueils et soutenir la croissance de long terme, il faudrait mener une action combinée sur au moins deux canaux : celui des véhicules financiers (type PEA) et celui de la politique fiscale, pour soutenir la prise de risque sur le long terme et la détention d’actions plutôt que d’obligations.

Le financement du long terme passe nécessairement par les investisseurs institutionnels et plus précisément par les fonds de pension. Ces fonds ont pour obligation morale de financer le développement durable, car leur métier diffère fondamentalement des autres investisseurs. N’étant pas soumis à des logiques de concurrence pour les rendements à court terme, ils peuvent mieux que nul autre tenir leur horizon temporel malgré la volatilité des prix d’actifs. En d’autres termes, ils sont des « investisseurs patients » avec un levier d’endettement faible et donc une grande capacité à prendre des risques et immobiliser du capital sur le long terme. À cet égard, le manque de fonds de pensions en France se fait cruellement sentir.

Pour investir à long terme, il est particulièrement essentiel d’avoir une allocation diversifiée reposant sur la prise en compte des critères financiers, mais aussi extra-financiers. Les fonds de pension ont une obligation fiduciaire envers leurs investisseurs. Ils ont des engagements sociaux à leur passif et se doivent préserver la valeur réelle du capital qui leur est confié, en ayant une gestion financière diversifiée et socialement responsable. Intégrer les indicateurs extra-financiers dans leur stratégie d’investissement permet d’identifier les risques et opportunités qui peuvent avoir des impacts financiers à moyen/long terme, et ainsi concilier performance sociale et financière.

L’information extra-financière a un besoin vital de standardisation

Qu’est-ce qu’un investissement qui prend en compte les facteurs sociaux ? Comment mesurons-nous les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance, dits « ESG » ? L’information ESG est-elle fiable, transparente et accessible ?

De nos jours, éviter une gestion passive requiert de développer l’investissement durable. Il y a donc un réel besoin d'une information complète incluant des informations financières et non financières. Ces dernières années, beaucoup de contributions se sont distinguées dans le domaine du « reporting extra-financier ». Les agences de notations traditionnelles se sont lancées dans des programmes d’absorption de petites agences spécialisées dans la notation extra-financière. Celles-ci ont chacune développé leur propre approche. Face à des acteurs de plus en plus exigeants en termes ESG, les experts l’affirment : le temps de l'expérimentation est terminé et il est temps d’appliquer une standardisation ESG appuyée par les autorités de réglementation.

Mais d'où viendra le progrès en la matière ? Sans doute pas des États-Unis, où la dimension « business » vampirise toute idée d’investissements ESG. À cela se rajoute l’esprit de l'administration Trump qui considère la « sustainable finance » comme inutile et plus coûteuse que bénéfique pour la société.

La finance durable viendra-t-elle d'Asie ? Oui, répondent certains, sans doute de Chine et du Japon. Le marché des « obligations vertes » est déjà très dynamique en Asie. Sur un total de 100 milliards de dollars d'obligations vertes en 2017, la Chine est le plus gros contributeur, avec 16,6 milliards de dollars [2] .

En Europe, cela peut venir d’une décision politique. L'Union européenne et, en particulier, la France sont prêtes à aller de l'avant, cette dernière ayant clairement la capacité d’être leader en la matière. Certes, la réglementation est insuffisante, mais il existe une spécificité française comme l'article 173 de la loi TEE [3] . Cette loi introduit de nouvelles exigences de transparence et de reporting pour les investisseurs institutionnels et leurs gestionnaires d'actifs. Elle attribue des obligations d'information aux investisseurs institutionnels sur l'intégration des paramètres ESG dans leur politique d'investissement.

Les initiatives politiques se multiplient, à l’instar du « One Planet Summit » qui a réuni des acteurs du monde entier, le 12 décembre 2017, sur le thème de la finance verte. Une question centrale demeure cependant posée : comment mesurer les indicateurs ESG ? Aux chercheurs et praticiens de s’atteler à la tâche, et éviter de penser, comme l’évoque le président Macron, que nous sommes « en train de perdre la bataille ».

 

1 Liquidity Coverage Ratio (ratio de liquidité court terme) ; Net Stable Funding Ratio (ratio de liquidité à long terme)
2 Source : Climate Bonds Initiative.
3 Transition écologique et énergétique - loi n° 2015-992 du 17 août 2015 relative à la transition énergétique pour la croissance verte.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº818
Notes :
1 Liquidity Coverage Ratio (ratio de liquidité court terme) ; Net Stable Funding Ratio (ratio de liquidité à long terme)
2 Source : Climate Bonds Initiative.
3 Transition écologique et énergétique - loi n° 2015-992 du 17 août 2015 relative à la transition énergétique pour la croissance verte.