Tendances

Les échanges mondiaux de matières premières agricoles se reconfigurent

Créé le

21.01.2019

-

Mis à jour le

05.02.2019

Thierry Pouch décrypte les évolutions récentes des cours et échanges mondiaux de matières premières agricoles, dans lesquelles la Chine a un poids souvent déterminant. Il fait également le point sur la situation en France et sur l'équilibre financier de ses exploitations agricoles.

Quelles sont les principales évolutions des marchés de matières premières agricoles au cours des dernières années ?

Sur les dernières années, les prix sont restés plutôt bas par rapport aux flambées qui ont marqué les années 2008, 2010, et 2012. Les grandes institutions internationales comme l’OCDE et la FAO, qui avaient alors annoncé des perspectives de prix haussières à horizon 2030, ont dû revoir leurs prévisions aujourd'hui plutôt orientées à la baisse. Ce retournement de tendance est principalement dû à la surproduction de matières premières agricoles depuis 4 ans, avec une offre mondiale très largement supérieure à la demande. La baisse de la demande mondiale s’explique elle-même par plusieurs facteurs.

Le ralentissement de l'économie chinoise tout d'abord a conduit le pays à réduire ses importations, notamment de produits laitiers ; la surproduction de lait s’est amplifiée avec la sortie de l'Union européenne des quotas laitiers en avril 2015. Certains pays producteurs européens comme l’Irlande, l’Allemagne, les Pays-Bas, le Danemark, et dans une moindre mesure la France, avaient anticipé cette sortie des quotas en produisant davantage, espérant répondre à une demande mondiale alors annoncée en plein essor. Mais les prix se sont effondrés durablement et la France en particulier a connu une crise laitière grave avec des prix qui ne couvraient plus les coûts de production.

Sont survenues ensuite des turbulences sur le marché des viandes. Contrecoup de la crise laitière, les éleveurs laitiers se sont « débarrassés » d’une partie de leurs troupeaux pour préserver leur exploitation, et cela a engorgé le marché de la viande bovine face à une demande qui n’est pas non plus très énergique. Les prix de la viande porcine ont été quant à eux affectés par le fait que la Chine est devenue importatrice nette de viande de porc. Elle en est pourtant le premier producteur mondial, mais ne parvient plus à satisfaire ses besoins intérieurs, une situation aggravée par des problèmes sanitaires dans les élevages domestiques, qui ont réduit voire interrompu la production chinoise. La France a bénéficié de cette situation en exportant beaucoup vers la Chine ces deux dernières années, mais aujourd’hui avec le ralentissement de la croissance chinoise et la reprise de la production domestique, le débouché s’est contracté.

Un autre facteur important est l’embargo commercial, décrété en 2014 par Vladimir Poutine sur les produits agricoles et alimentaires – à l'exception de ceux issus de la viticulture, à la suite des sanctions infligées par l’Europe à Moscou sur la question de l’Ukraine. Les produits laitiers ont été fortement impactés parce que la Russie est un des principaux importateurs mondiaux de fromage, de même que la viande porcine et bovine ainsi que les fruits et légumes. Nous abordons la 5e année d’embargo, mais même si ce dernier était levé, il serait très difficile de revenir aux équilibres précédents parce que Moscou a diversifié ses sources d’approvisionnement auprès du Brésil, de l’Argentine, de la Turquie, d'Israël, voire même de petits pays comme le Paraguay ; en outre, Vladimir Poutine a restauré depuis 2000 une politique agricole à partir de laquelle il injecte des milliards de roubles dans le secteur. La production russe est donc repartie à la hausse tant en céréales, le blé notamment, dont la Russie est désormais le premier exportateur mondial, qu’en viande bovine et porcine.

Enfin, le marché du soja connaît de fortes turbulences : depuis 4 ans le Brésil a remplacé les États-Unis comme premier exportateur de soja vers la Chine et cette situation se renforce avec la guerre commerciale déclenchée par Donald Trump au printemps 2018. Après le relèvement des droits de douanes américains sur l’acier et l’aluminium chinois, la Chine a augmenté à son tour les droits de douane sur le sorgho, le coton, les produits laitiers, la viande porcine et le soja américains, tout en envisageant de les baisser sur le soja indien, laotien ou cambodgien pour maintenir son approvisionnement. La Chine est aujourd'hui le premier importateur mondial de soja, avec des quantités importées qui devraient atteindre 100 millions de tonnes en 2019. Le premier effet de ces mouvements a été l’effondrement du cours du soja, même s’il est légèrement remonté fin de 2018, compte tenu d’accidents climatiques au Brésil et des négociations entre Pékin et Washington, qui se déroulent depuis la tenue du G20 de Buenos-Aires. Le deuxième effet fait suite à une rencontre entre Jean-Claude Juncker et Donald Trump en juillet dernier, qui s'est conclue par un accord sur l’augmentation des importations européennes de soja américain. De juillet à décembre 2018, celles-ci ont augmenté de 112 % et la part des États-Unis dans les importations européennes est passée de 32 à 74 %. Cela veut aussi dire que l’autonomie de l'Europe en protéines végétales pour la nourriture des animaux, qui est un point faible depuis les années 1960, va encore se dégrader.

Globalement, les échanges mondiaux de matières premières agricoles se reconfigurent aujourd'hui, à la faveur de ce qui s’est passé pendant la crise de 2008, en raison des tensions commerciales, et compte tenu du positionnement de la Chine comme un grand pays importateur de produits agricoles et alimentaires : ce poste affiche un déficit commercial de 70 milliards de dollars, ce qui contraste avec l’excédent commercial global que dégage la Chine. Le point noir pour la Chine aujourd’hui et dans les années à venir est sa capacité à sécuriser ses approvisionnements alimentaires.

L'année 2018 semble toutefois avoir marqué une amélioration par rapport à 2017…

À plus court terme, l’année dernière, les cours des céréales, et notamment du blé, sont remontés en raison d’un ralentissement de la production en Europe, compte tenu de la sécheresse. En 2018, la production est ainsi passée à 34 millions de tonnes de blé tendre, ce qui représente une baisse de 7 % par rapport à 2017. Les céréaliers ont donc pu redresser un peu leur trésorerie. La sécheresse a eu les mêmes effets sur les prix des productions animales en lait et viande bovine, ainsi que sur les fruits et légumes. Mais concernant ces derniers, la remontée des prix n'a pas profité aux producteurs car la météo morose a freiné la consommation de fruits et légumes. Enfin, la viticulture a été marquée par des conditions pédoclimatiques plus favorables et une augmentation importante de la production, 2017 ayant été une année historiquement basse.

Quels sont les effets de ces évolutions sur les revenus et l'équilibre financier des entreprises agricoles ?

La conséquence de ces évolutions est que le revenu des agriculteurs s’est un peu amélioré cette année, avec une augmentation du résultat net moyen de 18 % par rapport à l’année d’avant. Néanmoins les situations restent très contrastées : le revenu moyen des agriculteurs est à peine de 28 000 euros par an ; 50 % d'entre eux sont en dessous de ce seuil ; ce pourcentage monte à 76 % pour les producteurs de viande bovine, et à 71 % pour les céréaliers ; 22 % des producteurs de fruits ont des résultats négatifs. Sans les aides, principalement au titre de la PAC, 50 % des exploitations agricoles auraient un revenu négatif. Le montant moyen de subvention perçu par exploitation est de 33 000 euros par an [1] .

Le redressement du revenu permet d’alléger le poids de l’endettement des exploitations agricoles : le taux d’endettement (rapport des dettes sur le total de l’actif) est de 42 % en 2017, en baisse de 17 % par rapport à 2016, mais les taux d’intérêt étant plus favorables aujourd’hui, la charge financière de la dette se réduit. En outre les investissements se sont repliés depuis deux ans, après une période de forte augmentation, encouragée par des leviers fiscaux et la politique monétaire accommodante. Certains agriculteurs ont pris conscience de la nécessité de moderniser les structures de production ; ils ont aussi dû se conformer à des obligations européennes sur la modernisation des bâtiments d’élevage. Cela a favorisé une dynamique d’investissement, mais le repli actuel pose la question du maintien de la compétitivité de ces exploitations, et de leur transmission aux jeunes générations. Depuis le début des années 1990, nous constatons en France une érosion de la performance commerciale, même si nous conservons un excédent commercial régulier. La France est ainsi passée de second exportateur mondial de produits agricoles derrière les États-Unis en 1990, au cinquième rang en 2017, supplantée par les Pays-Bas, l’Allemagne et le Brésil. Sur notre ventilation géographique d’exportation, ce sont aujourd'hui les pays tiers, comme la Chine, certains pays d’Afrique du Nord, d’Afrique sub-saharienne, et du Moyen-Orient, qui tirent notre excédent commercial vers le haut. Ce qui pose une question de stratégie : aller vers le grand large ou rester positionné sur l’UE ?

Comment répondre à cette interrogation ?

L’UE est aujourd'hui un marché saturé, avec une pression concurrentielle énorme. L’Allemagne, dont la réunification a fait un concurrent puissant, et la Pologne, 5e puissance agricole de l’UE sur la volaille, les fruits et légumes, ont déjà fait le choix du marché européen. La Pologne a habilement utilisé les aides européennes pour restructurer son appareil de production, gagner des rendements d’échelle, sans oublier une main-d’œuvre peu chère, et un taux de change du zloty favorable. Elle affiche un excédent commercial alors que l’Allemagne est déficitaire à hauteur de 13 milliards d’euros. Mais au sein de l'UE, les possibilités de montée en gamme existent en direction de populations aisées. Les effets de la crise de la zone euro en Grèce, en Espagne ou au Portugal, et dans une moindre mesure en France, où les consommateurs se positionnent toujours sur les premiers prix, limitent toutefois ces perspectives de montée en gamme.

Dans les pays tiers, la pression concurrentielle n’est pas forcément moindre mais la demande des consommateurs est plus forte : ces pays émergents auront du mal à atteindre l’autosuffisance alimentaire dans un avenir proche, qu'il s'agisse de la Chine, de l’Arabie Saoudite, de l'Iran, ou encore du Nigéria dont la population va exploser d'ici à en 2050…

Outre le montant de ses importations, la Chine s'est fait remarquer en France par des investissements directs en rachetant des vignobles ou des terres céréalières…

Les investisseurs chinois détiennent 3 % du vignoble bordelais, et ont racheté 1 700 hectares dans l’Indre et 900 dans l’Allier. Leur objectif est de sécuriser leurs approvisionnements, avec l’intention de continuer à produire du blé et faire de la viennoiserie dont ils sont très friands. Ces investissements ont été relativement bien accueillis dans les vignobles, car le prix de l’hectare de terre est tel qu’il n’y a plus d’installations, avec un risque de voir l’outil de production disparaître et même si cela crée une pression haussière supplémentaire sur le prix des terres. En revanche, l'arrivée des acheteurs chinois a été perçue moins favorablement dans les régions céréalières, et plus reliée à la problématique de l’« accaparement » des terres dans le monde. Et encore, la Chine n’est-elle pas le premier investisseur mondial en la matière…

Quel est-il ?

Il existe un classement simple : la Malaisie, qui cherche à planter des palmiers à huile, les États-Unis, l'Angleterre, l'Arabie Saoudite et la Chine sont les principaux investisseurs dans le foncier agricole, principalement dans le but de sécuriser l’accès aux ressources agricoles.

Qu’en est-il de la financiarisation de la filière de production des matières agricoles ?

C’est un grand sujet dans un pays comme la France, dont les exploitations agricoles ont longtemps été majoritairement familiales. L'équilibre initial était que l’exploitant était l'apporteur de capitaux et pouvait à partir de cet apport et en fonction des prix qu’il obtenait avec la PAC, subvenir aux besoins de sa famille et entretenir un outil de production. Aujourd’hui, compte tenu des évolutions évoquées, de la pression en matière d’innovations technologiques, de la dimension environnementale, l’exploitant ne peut plus financer seul son activité. Il peut recourir au système bancaire, car les banques considèrent que le risque sur une exploitation agricole est plutôt bon par rapport à l’artisanat ou certaines industries. Il est parfois aussi contraint d'ouvrir son capital à des fonds extérieurs, éventuellement étrangers. Aujourd’hui, beaucoup d’acteurs hors de la sphère agricole, des banques, des compagnies d’assurance, des fonds de pension, des fonds indiciels, constituent de nouvelles sources de financement pour l’activité agricole, mais cela remet fondamentalement en cause le modèle de l’exploitation familiale. Les financeurs fournissent des capitaux, mais, comme on le constate dans de nombreuses exploitations au Danemark ou en Hollande, le risque est réel de voir la maîtrise de l’outil échapper à l'exploitant et son autonomie de décision remise en cause. Les agriculteurs danois ou hollandais sont structurellement endettés et lorsque les prix baissent, les banques exigent de compenser le manque à gagner en relevant la production, ce qui ne fait qu'accroître les situations de surproduction.

Quels sont les principaux dossiers sur lesquels travaillent les Chambres d’agriculture ?

Nous suivons de près la prochaine réforme de la PAC parce qu’elle devrait conduire à une baisse du budget agricole qui va entraîner plusieurs conséquences, notamment sur le niveau des aides. La sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne se traduit par une baisse estimée du budget européen global de 10 à 17 milliards d’euros par an : il faut donc trouver des économies, dont le budget agricole fait, entre autres, les frais. À l’horizon 2027, le poids de l’agriculture dans le budget européen va tomber à 26 % alors qu’il est aujourd’hui à 38 % et qu’il était à 70 % au début des années 1980. C’est une source de préoccupation. La France reste la première puissance agricole de l’Union avec 18 % de la production totale.

Le deuxième point d’attention important est la transition vers une agriculture respectueuse des objectifs environnementaux, ce qu’on appelle l’agro-écologie et qui porte sur une triple performance de l’agriculture : environnementale, économique, et sociale.

 

1 Chiffres de la dernière Commission nationale des comptes de l’agriculture de décembre 2018.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº829
Notes :
1 Chiffres de la dernière Commission nationale des comptes de l’agriculture de décembre 2018.