Au long des siècles, l’homme a voyagé et commercé, mobilisant et concentrant dans ces entreprises des ressources considérables. Un navire pour l’Orient et sa cargaison ? Galéasses vénitiennes, indiamans néerlandais ou porte-conteneurs post-Panamax, ces vaisseaux ont tous représenté pour leur époque une concentration de valeur massive. Et pourtant… il y a un demi-millénaire déjà, c’était assurable, c’était assuré ; et hier encore, et aujourd’hui toujours : c’est assurable, c’est assuré.
Aujourd’hui ? Autour de nous, du sonotone de quelques grammes aux titanesques tours de La Défense, de la très tangible tôle froissée à une très conceptuelle responsabilité civile de dégâts immatériels, où que nos yeux ou nos pensées se posent, notre quotidien baigne dans la matière assurée. Donc assurable, nécessairement. Y a-t-il des limites à cela ?
Cyber : un cas d’inassurabilité temporaire
Au fil du développement de l’économie et des transformations de la société, notre environnement se densifie : davantage de consommation, de moyens, davantage d’attentes, le terrain de jeu des besoins d’assurance croît. Celui des solutions apportées le couvre-t-il totalement ?
Il est, naturellement, des interstices temporaires. Là est la première frontière de l’assurabilité : celle liée à l’information disponible à un moment donné et le temps de latence qui en découle. Il y a précisément un siècle, Frank Knight formalisait le distinguo entre risque et incertitude
C’est, typiquement, la situation actuelle du marché des garanties cyber. Quelle est la proportion des Français dont l’ordinateur est piraté chaque année et quelle est l’ampleur des dommages associés ? Quid de la responsabilité des parents dont l’adolescent piraterait les systèmes d’information d’un hôpital, bloquerait son fonctionnement et causerait des dommages corporels indirects massifs ? Nous manquons de recul. De fait, les premières expériences auxquelles s’est livré le marché confirment que notre connaissance de ce risque est encore embryonnaire : entre 2021 et 2022, les tarifs de réassurance cyber, que les réassureurs appliquent aux assureurs, pourraient être multipliés par 10 alors même que les franchises associées sont en passe d’être considérablement augmentées.
La connaissance de ces risques n’est pas encore stabilisée, la matière elle-même non plus sans doute. L’assurabilité est donc encore faible à ce jour, mais cette frontière, déjà floue puisque des solutions modestes sont testées, est sans doute en sursis.
Covid : l’exemple typique d’absence de mutualisation
Plus fondamentalement, certains risques ne sont, et ne seront, pas assurables. Certains étaient identifiés, leur nombre croît. Quels sont-ils ?
Les guerres par exemple, sont des situations toujours exclues du champ des couvertures. De fait, une guerre affecte l’ensemble d’un territoire : tous les assurés seraient touchés simultanément. L’assurance, qui repose sur la mutualisation, c’est-à-dire le fait que seuls certains assurés seront confrontés à un sinistre et que les modestes cotisations de nombreux assurés pourront payer les sinistres importants de quelques-uns, ne peut pas fonctionner si tous sont touchés simultanément. Cet exemple canonique illustre une limite indépassable : un risque qui, lorsqu’il se réalise, affecte une proportion considérable de la population, n’est pas assurable.
On en trouve un exemple dans l’actualité récente. Si, dans un contexte pandémique, une décision administrative conduit à geler l’activité économique d’un pays, l’ensemble des acteurs seront simultanément affectés, à l’instar d’une guerre ravageant tous les biens. Une telle décision n’est typiquement pas assurable.
La montée en puissance des jumbo risques
À ce stade, la dichotomie semble polaire : est assurable ce qui est mutualisable, ne l’est pas ce qui affecte d’un bloc l’ensemble de la population. Las, deux phénomènes tendent à rapprocher la première catégorie de la seconde.
D’une part, l’interconnexion croissante de nos économies. Prenons deux exemples récents : l’Evergrande bloquant le canal de Suez et figeant les chaines logistiques intercontinentales pendant des semaines ; les effets en dominos de la pandémie, par exemple avec le manque de semi-conducteurs, bloquant progressivement différents secteurs.
D’autre part, la montée en fréquence et en intensité des phénomènes climatiques extrêmes, conjuguée qui plus est à une concentration accrue des richesses en certains lieux du fait de la métropolisation et de la montée des inégalités. Ainsi, l’estimation des dommages causés par le gel d’Uri au Texas, les inondations de Bernd en Allemagne et les vents d’Ida sur la côte Est place déjà l’année 2021, avant même la pleine saison des ouragans, parmi les pires qui soient. Plus fondamentalement, en France, le coût des sinistres climatiques a été multiplié par trois en trente ans
Cette transformation tendancielle de risques historiquement « individuels », donc mutualisables et, partant, assurables, en risques de nature systémique ou jumbo, pourrait restreindre le périmètre de l’assurabilité.
Demain, l’assurable inassuré
Des solutions existent-elles ? Face aux risques systémiques stricto-sensu, non : il s’agit d’une incompatibilité intrinsèque entre la nature de l’assurance, activité de mutualisation, et la nature du risque. Face au jumbo risques, en revanche, nous pouvons encore étoffer notre spectre de réponses assurantielles. Ainsi, si les capacités des assureurs et réassureurs arrivent à saturation, les marchés financiers peuvent apporter, grâce aux ILS
Mais on atteint alors une autre limite, de nature totalement différente : est assurable ce qui est socialement et commercialement assurable. Cela relève, bien sûr, du psychologique et du culturel. Ainsi, pour proposer des rentes, il a fallu, au XVIIIe siècle, rendre légitime ce qui était alors perçu comme un pari, et qui plus est un pari sur la vie humaine. De nos jours, cette légitimité n’est plus questionnée. En revanche, la croissance des coûts peut réduire l’appétence voire la capacité des moins aisés à s’assurer. Là se trouvent sans doute également, pour une large part, les futures frontières et défis de l’assurabilité.