Dans le cadre des accords de Bretton Woods, le système monétaire mondial était organisé autour du dollar américain avec un rattachement nominal à l’or. Suite à une inflation du dollar, les États-Unis décident le 15 août 1971 de suspendre la convertibilité du dollar en or. Le système de référence du Gold Exchange Standard qui référençait les monnaies par rapport au dollar et leur assurait une stabilité est alors définitivement abandonné. L’année 1973 marque la fin du système des taux de change fixes au profit d’un nouveau régime de changes flottants. La conjoncture mondiale dépend désormais des fluctuations du dollar. L’Histoire des crises montre que ce système des monnaies flottantes a rendu la finance mondiale plus instable ces cinquante dernières années, avec une hausse notable du nombre et de la fréquence des crises, tandis que la mondialisation financière a favorisé leur globalisation. En recensant toutes les crises survenues sur la période, nous remarquons que le régime de change flottant est directement ou indirectement impliqué dans pratiquement la moitié des crises économiques et financières qui ont secoué le monde
Le régime flottant, en favorisant la spéculation sur les monnaies, les rend plus instables. Nous constatons en effet systématiquement dans toutes les crises où le régime flottant est impliqué une dévaluation d’une ou plusieurs monnaies.
La dévaluation causée par un retrait massif de capitaux…
Cette dévaluation peut être due à un retrait massif des capitaux étrangers, qui peut avoir différentes causes. L’ancrage fixe au dollar permet de combattre l’hyperinflation, met en confiance les investisseurs et favorise un afflux de capitaux étrangers et une hausse des crédits bancaires, mais ces derniers peuvent financer des spéculations immobilières et financières, et favoriser la formation et le gonflement d’une bulle spéculative, qui en éclatant peut entraîner une chute des marchés immobiliers et boursiers et le retrait des capitaux. Des accords, comme celui du Plaza
…ou par la détérioration de la balance commerciale
La dévaluation peut également être due à une détérioration de la balance commerciale, qui peut elle aussi avoir plusieurs causes. L’ancrage fixe au dollar américain met en confiance les investisseurs et favorise un afflux de capitaux étrangers et une hausse des crédits bancaires, mais ces derniers peuvent faire monter l’inflation, nuire à la compétitivité internationale et détériorer la balance courante. L’inflation peut aussi mener à des taux élevés pour la contenir, entraînant une surévaluation de la monnaie, pénalisant alors la compétitivité et détériorant la balance courante. Une baisse du cours d’un produit représentant une bonne part des exportations d’un pays et de ses recettes, ou la hausse des barrières douanières sur ce produit, peuvent, elles aussi, entraîner une détérioration de la balance courante et aggraver son déficit. À l’inverse, une hausse des prix de produits importés en quantité détériore, elle aussi, la balance courante. Enfin, si dans un contexte de crise, les monnaies d’autres pays, avec lesquels le pays a des échanges commerciaux, se dévaluent brutalement par rapport au dollar, le pays en question perd en compétitivité et ses exportations chutent, détériorant sa balance courante.
Le déficit de la balance commerciale tend naturellement par la loi de l’offre et de la demande à faire baisser la monnaie, puisqu’on a besoin d’acheter des devises pour payer ses importations. Idem pour le retrait des capitaux puisqu’ils sont convertis en devises pour être rapatriés. La fuite des capitaux et/ou la dégradation de la balance courante entraîne un manque de devises étrangères, une baisse des réserves de change, qui peuvent être relativement faibles ou venir à manquer. Le pays peut en effet, pour conserver la parité de la monnaie, puiser dans ses réserves de change afin d’éponger une partie de son déficit courant. Il peut en parallèle chercher à consolider ses stocks de réserves en débloquant des lignes de précaution et de liquidité auprès du FMI et en utilisant ces lignes si besoin. Mais malgré cela, ces réserves peuvent devenir insuffisantes. Si le pays ne peut plus soutenir un taux de change stable par rapport au dollar, il sera contraint alors de laisser dévaluer sa monnaie, ce qui, avec la libéralisation des mouvements de capitaux, va provoquer ou accélérer la fuite des capitaux et déstabiliser gravement la monnaie, qui va subir une forte dévaluation voire s’effondrer, entraînant une crise des changes.
Plus la balance courante d’un pays est déséquilibrée, et donc négative, et c’est le cas d’un pays fortement importateur, plus son économie est dépendante des investisseurs étrangers, et plus la fuite des capitaux aura un effet désastreux. Les capitaux étrangers encore disponibles ne suffiront plus à combler le déficit courant.
Des économies plus sensibles aux fluctuations internationales
Mais la dévaluation de la monnaie n’est pas uniquement causée par un retrait massif des capitaux ou une détérioration de la balance commerciale. Sans contrôle des changes et des capitaux, l’économie est plus sensible aux fluctuations internationales. Une forte dévaluation de la monnaie peut être directement causée par un resserrement de la politique monétaire de la FED et la hausse du dollar, entraînant une forte inflation et une crise monétaire. La dévaluation de la monnaie peut aussi survenir en cas d’attaques de gros gestionnaires de fonds spéculatifs (hedge funds), si le pays ne dispose pas assez de réserves pour la soutenir.
La crise monétaire, quelle qu’en soit la cause, peut mettre les entreprises et les banques endettées en dollar dans l’incapacité de rembourser, entraînant leur faillite, et respectivement une crise boursière et une crise bancaire. En cas de balance commerciale déficitaire, la monnaie tend naturellement à se dévaluer et le pays peut chercher à la soutenir en payant ses importations avec des dettes contractées en devises, ce qui augmente sa dette. Mais s’il y a perte de confiance dans l’économie du pays, les investisseurs vont retirer leurs capitaux et les prêteurs vont plus difficilement accorder des financements, ce qui fait que le pays aura de plus en plus de mal à soutenir sa monnaie, qui finira par être dévaluée. Et si la monnaie se retrouve fortement dévaluée et que le pays est en situation de fort endettement en dollar, et plus généralement en devises étrangères, cela aura pour effet d’augmenter le coût des dettes en devises. Si d’un autre côté les capitaux étrangers ne sont pas suffisants pour les remboursements, ce qui va sûrement arriver s’il y a retrait des capitaux, alors la situation peut soulever des doutes sur la capacité du pays à rembourser ses emprunts et laisser craindre un défaut de paiement et une crise de la dette. Cette dernière peut à l’inverse amener à anticiper une dévaluation de la monnaie et à convertir en masse la monnaie en dollar, entraînant face à cette forte demande une insuffisance des réserves de change et une limitation par les banques des opérations de change, menant à une crise de liquidité. On ne disposera plus d’assez de dollars pour les importations. Le marché informel va se développer. La monnaie va s’effondrer, les prix des importations augmenter, et l’inflation grimper, d’autant plus que le pays est importateur, entamant le pouvoir d’achat des ménages.
Le pays dans tous les cas peut basculer dans une grave crise économique et sociale, et parfois même politique.
Les avantages de l’instauration du régime de change flottant
La réponse du pays peut être une hausse des taux pour les rendre plus rémunérateurs, essayer de stopper la fuite des capitaux et attirer de nouveaux investisseurs, et aussi pour réduire l’inflation. Le pays peut aussi imposer un contrôle des capitaux et empêcher leur rapatriement. Il peut aussi se tourner vers le FMI en attendant de retrouver la confiance des prêteurs.
Certains pays en revanche peuvent vouloir profiter de la dévaluation de leur monnaie pour stimuler plus encore leurs exportations, et elle sera d’autant plus intéressante que le pays est exportateur et que sa balance courante est positive. Elle sera également bénéfique au secteur du tourisme, et a donc d’autant plus d’intérêt que le tourisme représente un secteur important dans l’économie.
La dévaluation, enfin, fait mécaniquement gonfler la valeur de l’argent transféré par les nationaux résidant à l’étranger. Mais à la condition qu’il n’y ait pas une baisse de ces transferts à cause d’une perspective de récession mondiale, d’un climat d’incertitude, ou d’une crise de confiance liée à la situation économique du pays, dont la dévaluation de la monnaie ne serait qu’un des effets.
Le FMI encourage les pays à assouplir leur régime de change pour gagner en attractivité, envoyer un bon signal aux investisseurs étrangers et rendre l’économie plus résistante aux chocs externes. Certes, le fait de permettre une plus grande circulation des capitaux rassure les investisseurs étrangers, qui peuvent à tout moment les retirer, et cela montre que le pays est confiant dans la solidité de son économie. Mais l’instauration du régime de change ne garantit pas que l’économie sera résistante aux chocs externes. Le passage au régime flottant peut être en lui-même un choc auquel l’économie ne pourra pas résister. Et même si l’économie a passé l’épreuve du passage au régime flottant sans que la monnaie ne s’effondre, cela ne la garantit pas pour l’avenir. Qu’elle ait réussi son passage laisse penser que les fondamentaux macroéconomiques du pays sont a priori sains et en adéquation avec le taux de change de la monnaie, mais cela peut ne pas être vrai, et on le saura tôt ou tard, ou cela peut être le cas à l’instant présent et ne plus l’être par la suite, car ces fondamentaux peuvent se détériorer et le taux de change ne plus refléter la situation réelle de l’économie, jusqu’au jour où la monnaie s’effondre, avec toutes les conséquences que cela implique.
Bien que le régime flottant soit encouragé par le FMI, les pays qui pensent abandonner le système du taux de change fixe au profit d’un régime flottant doivent y réfléchir à deux fois. Car tous les pays ne sont pas égaux devant le risque de dévaluation de leur monnaie, et le régime flottant n’est pas bon pour toutes les économies.
Oui, mais sous conditions…
Les pays en question doivent d’abord s’assurer qu’ils disposent de fondamentaux macroéconomiques répondant à certaines exigences. Parmi elles, et à la lumière de tout ce qui a été dit, il y a l’absence de bulle spéculative ; la confiance des investisseurs nationaux et étrangers ; l’absence de difficultés budgétaires ; une balance commerciale équilibrée, voire positive ; une inflation contrôlée, à un niveau bas ; des échanges commerciaux diversifiés, sans prédominance d’un ou quelques produits ; des réserves de change importantes ; un bon dosage entre la circulation et le contrôle des capitaux ; un endettement raisonnable en devises étrangères des entreprises, des banques, et du pays ; un climat social apaisé ; une situation politique stable… Sans qu’au moins toutes ces conditions soient remplies, le passage au régime flottant ne doit pas être envisagé, car le risque serait plus grand d’un effondrement de la monnaie, conduisant à la catastrophe.
Une dernière condition, et non des moindres, qui ne dépend pas du pays en lui-même, c’est l’absence de crise économique mondiale, ce qui veut dire qu’en ce temps de Covid-19, tout projet de libéralisation du régime de change est totalement exclu. Il y a déjà une crise sanitaire et une crise économique planétaires qui risquent fort de durer, ce n’est pas le moment de risquer en plus une crise monétaire.