Les monnaies immatérielles, que ce soit des liquidités (par exemple en euros) sur un compte bancaire ou une cryptomonnaie, tirent leurs valeurs de leur usage et de la confiance accordée par leurs utilisateurs. Comme tout bien ou service, la valeur d'une monnaie dépend de son offre et de sa demande. Pour une cryptomonnaie telle que le bitcoin, sa valeur est naturellement mesurée par son taux de change à un instant donné avec une monnaie officielle telle que l’euro.
Du côté de la demande, une différence majeure, évoquée dans notre premier article, concerne l'absence de soutien et de cours légal (c’est-à-dire de parité fixe avec une monnaie traditionnelle) des cryptomonnaies. La demande de cryptomonnaie est uniquement basée sur l'espoir de certains agents de voir les cryptomonnaies largement utilisées dans le futur : une hausse de l'usage et de l'acceptation des cryptomonnaies entraînerait donc une hausse future de leurs demandes, engendrant à leurs tours une hausse de leurs valeurs et ainsi de suite. Si en revanche une cryptomonnaie n'était pas utilisée, sa valeur exprimée en monnaie officielle devrait naturellement se rapprocher de zéro. Selon le rapport Landau sur les cryptomonnaies commandé par le Ministre de l’économie et des finances, l’ensemble des monnaies virtuelles, dont les cryptomonnaies ne sont qu’une petite partie, ne représentait en 2018 qu’un demi-pourcent des instruments monétaires
La volatilité excessive du bitcoin
Le graphique 1 rapporte le nombre de transactions effectuées en bitcoin au cours des quatre dernières années. En novembre 2018, un nombre moyen de 268 350 transactions quotidiennes a été enregistré, pour un montant moyen de 5,5 milliards de dollars échangés par jour. L’évolution du cours de cette cryptomonnaie est quant à elle rapportée dans le graphique 2. Celle-ci a connu une croissance exponentielle jusqu’en décembre 2017 où sa valeur a alors chuté d’un pic à 19 401 dollars le 17 décembre 2017 à un niveau de 4 129 dollars le 30 novembre 2018. Ces deux graphiques dépeignent une évolution comparable : la valeur du bitcoin évolue parallèlement au nombre de transactions effectuées.
Cette forte variabilité de la demande a par ailleurs un impact significatif sur la volatilité des cryptomonnaies, et donc sur leur potentiel à remplir la condition de réserve de valeur, nécessaire à en faire des monnaies à part entière. Le graphique 3 reprend l’évolution de la volatilité observée du bitcoin (i.e., l’écart type des taux de rendements) entre décembre 2014 et novembre 2018. Il s’agit plus précisément de la volatilité sur une période glissante de six mois. Il apparaît ainsi que la volatilité du bitcoin, loin d’être constante, varie fortement au cours du temps. Sa volatilité moyenne (sur base annualisée) au cours de cette période s’établit à 48,97 %, avec une valeur maximale observée en mars 2018 à 94,87 % et une valeur minimale observée en décembre 2016 à 16,61 % (voir graphique 3). Dans ce contexte particulier, il apparaît dès lors difficilement concevable que le bitcoin puisse remplir les conditions nécessaires pour se substituer à une monnaie traditionnelle. En effet, l’imprévisibilité de son cours ne permet pas de garantir la valeur des sommes qui y seraient investies. Il s’agit d’ailleurs là d’un des principaux arguments avancés par la Banque Centrale Européenne pour écarter l’éventualité d’une menace du bitcoin sur les paiements en
Les inconvénients d’un système décentralisé de validation des transactions
Tout comme les acteurs d'un système centralisé sont rémunérés pour assurer la bonne gestion et la vérification des transactions, il est aussi nécessaire, dans un environnement décentralisé, de rémunérer les acteurs validant les transactions. La validation des transactions est effectuée (pour le bitcoin) par une méthode dite de « proof-of-work » (preuve de travail), qui consiste à résoudre un problème de mathématique (hachage). Pour la grande majorité des cryptomonnaies, ce processus de validation est assuré par des « mineurs », qui sont en réalité des ordinateurs puissants. Cette activité de minage implique un certain nombre de coûts, liés à l’acquisition du matériel informatique et à leur maintenance mais aussi liés à l'énergie consommée dans le processus de validation des blocs. En contrepartie, les mineurs gagnants sont rémunérés en bitcoins.
Ce processus de validation décentralisée implique cependant des contraintes. Le nombre de « mineurs » étant relativement peu flexible à court terme, cela peut entraîner une congestion du système si le nombre de transactions à valider devient trop important. C'est par exemple ce qui s'est passé en novembre 2017, où le temps nécessaire à la validation d’un bloc de transactions en bitcoin a atteint un pic de 18 minutes. À titre d’illustration, l’évolution de ce temps de validation pour le bitcoin au cours des quatre dernières années est reprise dans le graphique 4. Au cours de cette période, un peu moins de 10 minutes ont été, en moyenne, nécessaires à la validation d’un bloc. La situation est donc bien différente d’un paiement en monnaie traditionnelle dont la validation est (quasi) instantanée. Lorsque nous payons par carte bancaire, le vendeur reçoit la confirmation de la transaction juste après avoir entré le code. Cette très grande rapidité s’étend d’ailleurs à d’autres formes de paiement en monnaie électronique traditionnelle. La Banque Centrale Européenne vient par exemple d’initier en novembre 2018 les paiements bancaires instantanés pour la clientèle privée de banques européennes. Ainsi, le Target Instant Payment Settlement (TIPS) permet un transfert de fonds quasi instantané de compte à compte en moins de dix secondes. Il est à noter que d’autres initiatives similaires de paiement en temps réel sont actuellement développées à travers le monde, laissant entrevoir des règlements de plus en plus rapides en monnaies traditionnelles dans un avenir très proche. Il s’agit donc là d’un des obstacles que les cryptomonnaies devront résoudre afin de se rapprocher des monnaies traditionnelles en proposant un règlement des transactions répondant aux mêmes exigences de rapidité.
Lors d’un pic d’activité (c’est-à-dire lors d’une forte utilisation d’une cryptomonnaie), ses utilisateurs doivent payer des frais plus importants pour voir leurs transactions validées plus rapidement. Les frais de transaction médians rapportés entre décembre 2014 et novembre 2018 pour le bitcoin sont présentés dans le graphique 5. Ainsi, durant une période de pic, un consommateur souhaitant payer un café en bitcoin et voir sa transaction acceptée en un laps de temps raisonnable (disons tout au plus quelques minutes) aurait pu être amené à payer près de 35 dollars de frais de transaction. À titre d’exemple, ces frais s’élevaient en effet à 34,10 dollars le 23 décembre 2017. Difficile, dans ces conditions, de voir le bitcoin comme un réel intermédiaire des échanges pour les transactions de tous les jours.
De plus, le système actuel de validation des transactions est tel que si plus de 50 % des mineurs venaient à comploter pour valider une fausse transaction, alors celle-ci pourrait être inscrite dans la blockchain. Dans un réseau parfaitement décentralisé, il semble bien entendu difficile d'imaginer que 50 % des utilisateurs se mettent d'accord pour réaliser une fraude. Cependant, en ce qui concerne de nombreuses cryptomonnaies, le nombre de mineurs est en réalité relativement limité et les mineurs sont regroupés sous forme de « pools » afin de partager les coûts et les bénéfices du minage. Si l'on prend à nouveau l'exemple du bitcoin, les trois plus grands groupes de mineurs représentent à eux seuls plus de 50 % des mineurs, et pourraient donc, techniquement, valider de fausses transactions dans la
Mentionnons, pour conclure, un autre inconvénient majeur de ce système de validation basé sur le « proof-of-work » : son coût gigantesque en électricité. Cette électricité dépensée pour la validation des transactions a des conséquences (possiblement) désastreuses sur l’environnement, qui ne sont par définition pas prises en compte par le système des incitations économiques des