Techniquement, les nouvelles réformes sont un chef-d’œuvre pour corseter l’industrie bancaire ; malheureusement, elles ne tiennent pas compte d’un élément essentiel qui est la capacité des banques à améliorer leur service à l'économie et qui constitue, à mon sens, le seul gage de survie à terme de l’industrie bancaire.
Or, comme nous allons le voir, deux forces minent la capacité des banques à remplir leur rôle économique :
- elles sont en train de perdre leur capacité à mesurer les risques correctement ;
- elles doivent porter une part anormalement élevée du capital disponible dans l’économie.
Des modèles de risque simplistes
La focalisation sur des mesures normatives du risque (Pilier 1) ou subjectives (stress-test) conduit les banques à perdre progressivement leur capacité à mesurer correctement les risques, et donc à perdre ce qui fait leur raison d’être dans l’économie.
L’utilité économique des banques provient largement de leur capacité à orienter l’épargne disponible vers les acteurs qui ont besoin de financement ; ainsi, la capacité des banques à évaluer le risque de défaillance est au cœur de leur raison d’être.
Mais depuis des années, les régulateurs ont poussé les banques à utiliser un modèle de mesure des risques (Pilier 1) unanimement reconnu pour ses hypothèses simplistes. Rappelons-en quelques-unes.
Le modèle principal, celui du risque de crédit, ignore largement les effets de concentration. C'est un modèle dit « à un facteur », c’est-à-dire qu’il mesure une perte potentielle en fonction d’un seul facteur de risque, en l’occurrence la probabilité de défaillance de l’emprunteur. Ce modèle ignore d’autres facteurs essentiels comme l’appartenance du client à un groupe, à un secteur industriel ou à une zone géographique. Cette simplification à outrance résulte de l’objectif de pouvoir additionner le risque des transactions. Or, le business model des banques repose pour une bonne part sur la diversification de leurs risques, avec le danger corrélatif d’un excès de concentration. Le modèle réglementaire estime la contagion possible d‘un défaut à travers l’« asset correlation », mais celui-ci ne dépend que du rating de l’emprunteur. Cette approche a montré ses limites lors de la récente crise qui a mis en évidence que la contagion du risque au sein du secteur financier était plus importante que ne le prévoyait le modèle. En réaction, en publiant Bâle III, le régulateur a augmenté uniformément de 25 % le coefficient de corrélation des grosses institutions financières. Peut mieux faire.
La mesure du risque souverain est également un souci. Contre l’avis du comité de Bâle, l’Union européenne a autorisé ses superviseurs à permettre aux banques IRB de conserver l’approche standard pour leurs expositions souveraines… et dans cette approche, d’octroyer une pondération nulle aux expositions souveraines émises dans la devise du pays d’émission… ou de toute devise d’un pays membre de l’Union. En supprimant le risque souverain d’un trait de plume, le régulateur européen met évidemment à mal sa crédibilité.
Le risque associé à la maturité des expositions est plafonné à 5 ans, ce qui favorise évidemment des expositions très longues qui offrent un meilleur rendement sans qu’il n’y ait de pénalité apparente en termes de risque dans la logique réglementaire. La situation actuelle de taux bas favorise les emprunts longs et renforce encore cette aberration.
De nombreux risques sont négligés tels le risque de financement, le risque de taux du banking book, le coût des remboursements anticipés, le risque structurel de change, etc.
Des modèles internes pervertis
Le Pilier 1 est ainsi conforme à sa raison d’être initiale : constituer une mesure normative simpliste qui n’était pas destinée au départ à être utilisée dans le cadre de la gestion interne de la banque.
Pour ce faire, la banque est censée utiliser ses modèles internes (Pilier 2). Mais ceux-ci ont été progressivement corrompus : contrairement à l’esprit du Pilier 2, les résultats ont été utilisés par les superviseurs pour relever les exigences minimales en fonds propres imposées aux banques sur une base individuelle (SREP).
Ces modèles internes ont été historiquement élaborés par les banques pour avoir la meilleure évaluation du risque possible. De fait, ce savoir-faire est au cœur du business model bancaire. Ces modèles existaient donc déjà bien avant que les régulateurs ne les exigent. Malheureusement, depuis lors, ils ont été progressivement dénaturés pour réduire les besoins apparents en capitaux réglementaires.
Par exemple, jusqu’en 2008-2009, toutes les banques avaient dans leurs piliers 2 un risque de business pour couvrir les variations de revenus non expliquées par les risques classiques de crédit, de marché ou opérationnels ; le risque de business est élevé pour les activités de services financiers comme la gestion d’actifs ou les activités de fusion-acquisition. Mais comme sa capitalisation en Pilier 2 n’avait pas particulièrement attiré l’attention du régulateur, il a simplement disparu dans les années qui ont suivi. Le risque de business, lui, ne s’est pas envolé pour autant.
Dans la même veine, les approches statistiques internes de mesure du risque comme le capital économique vivent une crise existentielle, notamment en France. La notion de capital économique a totalement disparu des rapports annuels de la Société Générale ou de Natixis par exemple, et elle s’est réduite à sa plus simple expression dans ceux de BNP Paribas et de BPCE.
Que devient le capital économique ?
Dans ces établissements et dans d’autres, le capital économique est progressivement remplacé par des stress-tests plus ou moins sévères, plus holistiques et intuitifs, plus compréhensibles par les régulateurs… mais aussi plus facilement « calibrables » pour délivrer les résultats souhaités. En effet, évaluer l’impact d’une crise économique hypothétique sur les paramètres de risques, PD,
On peut noter que, hors de France, de nombreuses institutions financières européennes de premier plan continuent à utiliser le capital économique pour leur Pilier 2, et à en divulguer les résultats dans leurs rapports annuels (voir Encadré). Et pour cause ! L’analyse statistique des événements passés est le seul moyen d’extraire à partir de données historiques des informations sur les signaux récurrents qui vont permettent de réduire l’incertitude du futur – c’est ce qu’on appelle la gestion des risques.
Certaines critiques des approches statistiques sont justifiées, en particulier celle que « le passé n’est pas une preuve du futur ». Mais c’est faire l’impasse sur ses deux atouts fondamentaux : d’une part, l’alternative à l’approche statistique est constituée par les stress tests, qui sont éminemment subjectifs et dont la capacité prédictive est faible ; d’autre part, l’objectif de la mesure des risques n’est pas de disposer d’une évaluation juste dans l’absolu, mais d’avoir une mesure un peu meilleure que celle de la concurrence. À ce titre, conserver et exploiter les données des événements passés est essentiel ; c’est ce qu’on appelle aussi ne pas avoir la mémoire courte.
De nouveaux acteurs, moins régulés
Ainsi, face à une pression réglementaire qui favorise l’emploi de modèles de mesures de risque trop simplistes et qui conduit à pervertir les modèles internes historiques, les banques sont en train de faire des choix qui leur font progressivement perdre leur capacité à évaluer les risques correctement !
Quelles en sont les conséquences ? Tout d’abord une uniformisation de la mesure des risques, ce qui réduit la concurrence ; et moins de concurrence implique des prix plus élevés et donc un moins bon service à l’économie. Également, les biais de mesure des risques induits par la régulation poussent les banques à financer les États en lieu et place de l’économie productive.
On peut aussi relever que la biodiversité du système bancaire se réduit : ceci a pour effet de faire disparaître l’offre de crédit pour des pans entiers de l’économie, comme le financement de projet ou celui des collectivités locales, même si pour ces dernières, l’État a promptement débloqué des mécanismes publics, financés par le contribuable naturellement !
Enfin, la capacité des banques à innover et à servir de nouveaux marchés est quasi inexistante. Ainsi, que ce soit le peer-to-peer, le crowdfunding ou d’autres nouvelles techniques de financement qui se développent dans les craquelures du système bancaire, elles seront portées par de nouveaux acteurs moins sensibles aux contraintes réglementaires.
Ainsi, les conséquences sont assez dramatiques et portent en elles le germe d’un étiolement du système bancaire à terme, et son remplacement par de nouveaux acteurs plus proches des marchés et moins régulés.
Le renforcement des fonds propres bancaires sauvera-t-il le système ? À défaut, quelles solutions seraient envisageables ? À suivre…