Mutation numérique

Les banques privées découvrent la révolution de l’open banking

Créé le

28.07.2020

Pour devenir un outil incontournable de la banque privée, l’open banking devra prendre en compte un univers très large de produits pour consolider la fortune complète des clients. Mais il faudra être attentif au coût de développement, aux enjeux de sécurité et de fiabilité.

La banque privée vient de vivre une décennie apparemment paradoxale. Alors que le nombre de personnes aisées n’a cessé de s’accroître, notamment sous l’effet d’une hausse de 50 % de la valeur des actifs financiers, cette opulence nouvelle ne se retrouve pas dans les profits des banques privées.

Comment expliquer cela ? Essentiellement à cause d’une double pression : celle des régulateurs qui se traduit par une augmentation des coûts, notamment ceux liés à la conformité, et ensuite par une concurrence accrue, qui vient rogner le pricing power du secteur.

Cette équation difficile se complexifie encore du fait du basculement progressif de la clientèle vers les millennials, génération qui ne considère plus de la même façon la banque et est sans doute moins sensible au prestige véhiculé par les banques privées classiques. Et cette génération a une prédilection pour les outils numériques, là où les précédentes préféraient le contact direct, qui est aussi ancré dans la culture des conseillers et banquiers privés. Le mouvement vers l’open banking nous semble évident et c’est ainsi qu’Avaloq est devenu membre fondateur de l’association suisse OpenBankingProject.ch.

La banque privée peut-elle encore se passer de l’open banking ?

Les banques privées ne sont donc pas entrées tôt dans la mutation numérique mais la prise de conscience s’opère, comme en témoignent notamment nos projets dans la blockchain. Pour ce qui est de l’open banking, les banques privées ne le voient pas encore comme un must have : c’est un changement important, tout à la fois vu comme un risque ou comme une opportunité. Mais elles n’échapperont pas au mouvement qui se dessine dans le secteur financier. Le dernier sondage sur l’open banking réalisé par Tink auprès de 290 cadres dirigeants du secteur au premier trimestre 2020 montre une évolution rapide des mentalités : 61 % des sondés voient le mouvement vers l’open banking comme positif, soit 6 points de mieux en un an et près d’un tiers travaillent pour des établissements qui ont déjà des partenariats avec cinq FinTechs ou plus. Ce taux d’acceptation monte même à 64,5 % en France, ce qui met la France à égalité avec des pays nordiques (Suède, Danemark), la Belgique et le Royaume-Uni étant les deux pays européens les plus avancés.

Une des raisons de ce retard des banques privées dans l’adoption de l’open banking provient de son orientation vers la banque de détail : l’open banking est très bien adapté à des paiements de commerce en ligne. D’autre part, l’open banking ne supporte que des opérations sur les comptes courants et pas sur les comptes titres qui représentent la part la plus importante des activités traditionnelles d’une banque privée.

Pour devenir un outil incontournable de la banque privée, l’open banking devra aussi prendre en compte un univers très large de produits pour consolider la fortune complète des clients. Nous voyons dans ce domaine des initiatives pour fournir à des gestionnaires de fortune indépendants des API leur permettant de gérer la fortune de leurs clients indépendamment des banques dans lesquelles les titres sont déposés. Pour expliquer ce retard il faut aussi noter qu’une telle API couvrant les besoins des gestionnaires de fortune est bien plus complexe que la version actuelle de l’open banking. En effet, il ne s’agit pas seulement d’échanger des mouvements de cash et des soldes mais de traiter des opérations sur un nombre varié de produits (des titres aux dérivés en passant par les FX et même des crypto assets). C’est le sens de notre engagement dans le projet OpenBankingProject.ch mentionné plus haut.

En résumé une banque privée est complexe du fait de la variété des produits qu’elle offre à ses clients alors que la banque de détail est compliquée par les volumes importants qu’elle doit gérer efficacement. Les outils de digitalisation sont implémentés d’abord sur des processus facilement automatisables et où les volumes sont importants. La banque privée gère une multitude de processus complexes mais en faible volume, augmentant le coût de la digitalisation

Des avantages évidents

Même si l’open banking d’aujourd’hui présente des limitations pour son utilisation par les banques privées, il a cependant un premier avantage assez évident : les clients des banques privées sont très souvent multibancarisés. Ils peuvent être clients de plusieurs banques privées tout en ayant aussi une banque de détail classique pour leurs paiements : la fonctionnalité que l’open banking leur offre de consolider tous leurs comptes est aussi, pour les banques, une opportunité indubitable de mieux connaître et comprendre leur clientèle.

Mais, l’open banking permet d’aller beaucoup plus loin, notamment dans le domaine de ce que nous appelons la « banque invisible », c’est-à-dire le fait que certaines opérations de banque se fassent de manière fluide et transparente pour le client, sans qu’il ait à sortir sa carte bancaire ou remplir certaines formalités. Par exemple, si le client effectue un achat un peu cher, on peut imaginer un octroi automatique de la facilité de paiement nécessaire, dans les limites déjà calibrées.

Quand la banque a vocation à se rendre invisible

Ainsi, la banque ne sera visible pour le client que lorsqu’il a besoin d’un réel conseil ou d’une aide pratique. Si la directive PSD 2 a déjà boosté l’apparition d’API dans le domaine des paiements, le champ de nouvelles applications reste important dans le domaine de l’investissement et de la tenue de position, l’open banking pouvant offrir ici la possibilité de consolider les positions de différents portefeuilles dans différentes banques. Nous avons déjà le moyen de le faire en récupérant au niveau de Swift l’information des dépositaires, mais des API permettraient de le faire de manière plus efficace.

Dans le cadre de la banque invisible, les banques pourront passer des accords avec des partenaires de paiements en relation directe avec le client ou pas et on peut imaginer la mise en place d’opérations comme des points de fidélité, remises, campagnes groupées.

On peut aussi imaginer bien d’autres possibilités, comme l’analyse et l’optimisation des dépenses ou des frais de dépositaire ou de transaction pour les portefeuilles de titres, voire l’analyse des risques d’un ensemble de portefeuilles, via des modèles mis à disposition par des sociétés spécialisées.

Dans ce modèle, la banque devient un intégrateur de services, même si la culture de l’intégration verticale pourrait rester prédominante pour les plus grands acteurs de la banque privée. Attention toutefois aux coûts de développement logiciels, qui explosent avec les exigences des clients en matière d’interfaces utilisateurs. Il fut un temps où Ford fabriquait jusqu’aux pneus de ses véhicules : aujourd’hui, plus un seul constructeur ne vit sans équipementiers.

Les pièges à éviter

À l’heure du choix, les banques privées doivent éviter trois pièges. Le premier serait de ne rien faire, alors que les concurrents bougent vers plus d’automatisation, synonyme de baisse de coûts. Le deuxième serait de négliger le volet sécurité. Les technologies sont là, mais il faut suivre les règles de l’art et bien communiquer dessus pour contourner d’éventuelles réticences des clients. Il faut travailler sur la sécurité passive mais aussi être proactif, via l’éducation des clients : si l’open banking leur permet de sortir moins souvent leur carte bancaire, cela diminue aussi certains risques de fraude. La compétence du partenaire technologique est un élément clé, d’où le développement rapide du mode Saas.

Enfin, il ne faut pas négliger la fiabilité : un paiement rejeté à cause d’un dispositif défaillant ne met pas forcément le client en danger mais peut éroder sa confiance. Dans un environnement ouvert, l’univers des possibles est plus large et il faut que tout fonctionne.

Il est donc crucial pour la banque, même si elle délègue le sujet à un partenaire technologique capable de mutualiser les choses, de ne pas se dessaisir du sujet. Même externalisée, l’informatique fait partie du cœur de métier de la banque et il faudra pour l’open banking un référent fort en interne.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº847