Vous venez de publier l'ouvrage intitulé « La Révolution de la finance : Acte II »
L’Acte I, qui est le premier chapitre de mon livre, commence le 15 août 1971 et dure jusqu’en août 2007, ce qui correspond à une période de 36 ans. Le 15 août 1971, le président américain Nixon décroche le dollar de l’or. Cette décision est le fait déclencheur d’une période d’inflation et d’expansion colossale, de prospérité financière, marquée par un dollar qui perd les trois quarts de sa valeur et des liquidités mondiales qui explosent. En 2007, la crise financière sonne la fin de l’Acte I, et l’Acte II commence…
Comment caractérisez-vous cet Acte II de la révolution de la finance ?
2007 marque une coïncidence assez significative : c’est à la fois le début de la crise financière et un événement qui n’a a priori aucun rapport, le lancement de l’Iphone. Or, douze ans après, on a effectivement deux mondes qui se heurtent, caractérisés l’un et l’autre par le fait qu’ils reposent d’une manière ou d’une autre sur une notion de confiance, mais qui est de nature très différente. La confiance dans le système financier a été ébranlée par la crise et depuis, sous l’impulsion du CSF et de l’ensemble des instances réglementaires, les contraintes réglementaires qui s’appliquent au système financier ont été renforcées pour rétablir la confiance dans la stabilité des banques, mais aussi pour traiter le problème du blanchiment de l’argent et du financement du terrorisme. La confiance dans l’univers financier est plus que jamais fondée sur des règles, des contrôles, des procédures, des formalismes, alors que dans le monde de l’internet, les gens font confiance à leur smartphone. Pourtant, ils savent pour la plupart que leurs données seront utilisées, que des fausses nouvelles circulent sur internet, que cela peut servir aux harcèlements entre adolescents, à la propagation de la haine ; mais au fond, parce que cela ne les touche pas directement et personnellement, ils l’acceptent. C’est un bilan de confiance en dehors de toute réglementation, non pas aveugle, mais assumé de façon assez égoïste.
Pourquoi faire confiance aux réseaux sociaux ?
Elle tient tout d’abord à un problème général de la confiance dans l’information, avec une certaine naïveté, qui n’est pas spécifique à la finance. Dans le cas de la finance plus particulièrement, les transactions qui se font aujourd’hui directement sur le smartphone avec d’autres opérateurs que les banques, notamment les néobanques, comportent pour l’instant très peu de risque financier pour ceux qui s’en servent. En effet, les opérations de paiement s’appuient souvent sur un compte bancaire ou une carte bancaire qui est contrôlée. En outre, les clients de ces néobanques ne laissent pas des sommes très importantes sur leurs comptes. Si la néobanque disparaît, ils perdront un peu d’argent, mais cela reste limité. En revanche, quand il s’agit d’une décision financière importante, la grande majorité des personnes ont encore besoin, d’une part, d’un interlocuteur humain, d’autre part, d’avoir vraiment confiance dans l’établissement. Par exemple, si un client veut souscrire une assurance vie dite temporaire décès, il faut qu’il soit convaincu que la compagnie d’assurance sera encore là pour payer le jour venu. Lorsqu’un client emprunte pour acheter une maison, la situation est différente parce qu’après tout si l’établissement qui a prêté les fonds disparaît, la maison aura bien été payée ; en revanche, si au cours du crédit se font jour des besoins de renégociation, de repousser l’échéance, le client voudra pouvoir en discuter avec un interlocuteur et il faut que le client ait le sentiment que cet organisme sera encore là pour gérer son contrat dans 5 ou 10 ans.
Comment les banques peuvent-elles évoluer dans ce contexte ?
Cela pose en effet la question de la stratégie des entreprises financières classiques par rapport à ce choc, qui est le problème que j’ai voulu traiter dans mon livre en distinguant trois grands métiers : la gestion de patrimoine, l’assurance et la banque. Dans chaque cas, j’ai essayé de voir quels étaient les risques et opportunités liés à l’irruption d’internet dans la finance. Ma conclusion est que celui des trois métiers qui est le plus exposé et le plus en risque est la banque, pour une raison externe et une autre, interne.
La raison externe est que les métiers bancaires comportent notamment le traitement des paiements. Or ceux-ci sont particulièrement ciblés par les GAFAM et les néobanques, car ce sont des opérations très fréquentes et que chaque opération génère des données, c’est-à-dire du profit. A contrario l’assurance est relativement protégée par le fait qu’on ne s’assure pas tous les jours, encore moins plusieurs fois par jour ! En outre, les processus de paiement par internet se réalisent via un processus très simple, parfois en un clic et en deux écrans.
Toutefois, certaines de ces opérations, notamment les transferts du cash vers les pays en développement, sont aujourd’hui surfacturées par le système financier. Près de 600 milliards de dollars par an de cash sont transférés par des expatriés de pays en développement vers leur famille. Au passage, le système prélève, d’après la Banque Mondiale, de 5 à 7 % du montant, sachant que le transfert moyen est de l’ordre de 200 dollars. Il existe une vraie priorité pour le système financier, banques centrales, banques et schemes internationaux comme Visa ou Mastercard, de trouver une solution plus économique qui passe par une forme de bancarisation pour que ces transferts qui augmentent tous les ans coûtent moins cher aux gens qui s’en servent.
À cette vulnérabilité externe s’ajoute une vulnérabilité interne : le fonctionnement des banques repose sur des systèmes informatiques résultant de 20, 30, 40 années de couches successives. Ils constituent à la fois une richesse et en même temps un frein, parce qu’il n’est pas facile de les faire évoluer. Les banques européennes doivent donc investir massivement sur leur système informatique, alors même qu’elles sont pénalisées par les conditions très défavorables créées par les taux négatifs et le coût de la réglementation.
Les banques ont commencé à réagir de différentes façons pour améliorer leurs processus opérationnels : par des partenariats ou le rachat de FinTechs, dont le meilleur exemple est le compte Nickel, racheté par BNP Paribas ; ou en créant en interne, des incubateurs, de manière à ce que les collaborateurs qui veulent lancer une activité innovante puissent le faire en interne ; enfin, en faisant évoluer leur système informatique.
Mais les banques doivent aussi mettre en avant les services spécifiques dont elles ont l’exclusivité, qui sont utiles et que leurs nouveaux concurrents n’ont pas envie – ou les moyens – d’avoir. Il s’agit notamment de leurs réseaux d’agences. Cela suppose évidemment des agences qui intègrent une interaction avec des smartphones par lesquels certains clients effectuent une bonne partie de leurs transactions à distance. C’est le schéma actuel que les banques essaient d’appliquer en France : les clients sont encouragés à faire leurs transactions à distance, mais ils peuvent aussi se rendre en agence.
Un autre service spécifique est la location de coffres dans les agences. C’est la bête noire des contrôleurs de gestion parce que cela coûte cher et cela rapporte peu, mais c’est un service que personne d’autre ne propose. Les présences physique et humaine sont deux dimensions qui coûtent cher, mais que les banques ont aujourd’hui et que leurs concurrents n’ont pas et ne cherchent pas à développer.
Qu’en est-il des GAFAM et autres BATX ?
La Chine, tout d’abord, est un cas à part : les BATX dominent désormais le marché chinois des paiements sous forme d’un duopole, Tencent avec Wechat et Alibaba avec Alipay. Ils essaient d’entrer en Europe en visant d’abord les touristes chinois, mais c’est un cas spécifique et ils ont assez à faire en Asie pour que ce ne soit pas le problème prioritaire des banques européennes. Concernant ensuite les GAFAM, certains sont des partenaires indiscutables des banques. Microsoft tout d’abord est très dominant dans les entreprises qui sont encore très largement sous Windows et il est aussi très présent sur le cloud. Je le considère donc comme un partenaire. De même Apple gagne de l’argent sur la vente de biens et de services, et pas sur la publicité. Leur modèle économique leur permet de dire qu’ils vont protéger les données de leur client. C’est aussi un partenaire possible ; Apple s’est d’ailleurs associé avec Goldman Sachs aux États-Unis. Google et Facebook quant à eux, sont des concurrents : Google offre un service gratuit qui est le moteur de recherche où il est dominant mais il le rentabilise en captant des données ; Google est typiquement un concurrent sur les services de paiement pour les banques. Facebook ne vend rien, si ce n’est vous ! Et Facebook n’a aucune éthique, comme je l’explique, en partie pour des raisons techniques.
Tous les GAFAM offrent ou vont offrir des services de paiement, mais s’ils entrent sur le terrain du crédit et de l’épargne, ils vont se heurter aux obstacles de la réglementation et de la conformité. Ils devront alors respecter notamment la réglementation contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, ce qui constituera une marche très haute à gravir pour eux : il existe à l’heure actuelle des dizaines de milliers de faux comptes Facebooks… et cela sera d’autant plus difficile pour eux que dans beaucoup de pays, leurs activités ne sont pas extrêmement rentables dans les conditions actuelles.
Mais les banques ne doivent pas compter sur les freins réglementaires à l’entrée et sur la confiance qui existe à leur égard pour se défendre ; sinon elles risquent d’être dévorées par ces nouveaux concurrents. Quand une industrie est mise en cause par une disruption majeure de son modèle économique et c’est le cas de la banque, il faut à la fois réfléchir à ses points forts uniques pour les développer et repenser son système informatique pour offrir une qualité d’exécution au moins aussi élevée que les disrupteurs, et il est vrai que la barre est très haute.