Notation

« Les banques européennes sont moins capitalisées que leurs consœurs américaines »

Créé le

18.02.2013

-

Mis à jour le

06.03.2013

Comment les banques seront-elles notées en 2013 ? Dominic Crawley fait le point sur les principaux facteurs de risques qui pèseront dans les ratings cette année : viennent en tête le marché du refinancement et le contexte économique, suivis par le risque souverain, le support apporté par l’État ou la capacité des banques à s’adapter à une réglementation plus contraignante.

Quelles sont les perspectives pour le secteur bancaire en 2013 ?

Selon que l’on se situe aux États-Unis, en Amérique latine, dans la zone Asie/Pacifique ou en Europe, le système bancaire ne récupère pas à la même allure.

Aux États-Unis, les autorités américaines ont soutenu fortement le secteur bancaire dès les premiers impacts de la crise, via des recapitalisations ou par le transfert d’actifs illiquides hors des bilans bancaires. Grâce à ces mesures drastiques, les banques américaines sont plus avancées sur le chemin de la sortie de crise. En termes d’actifs toxiques dans leurs bilans, elles ont probablement géré 85 à 90 % de la situation. Un autre élément déterminant aux États-Unis est d’avoir une économie ouverte et dynamique, soutenue par la reprise du secteur immobilier. Le contexte économique américain est ainsi plutôt favorable pour le secteur bancaire.

Dans la zone Asie pacifique et en Amérique latine, les banques n’avaient pas la même exposition aux risques que les banques américaines ou européennes, tant sur le marché des subprime que sur des opérations à fort effet de levier. Elles sont donc également bien engagées dans la reprise.

En Europe, la situation est plus difficile, compte tenu de la montée des créances douteuses dans les bilans bancaires qui rend nécessaire un accroissement de fonds propres, mais aussi de l’assèchement du marché du refinancement, qui a obligé les banques centrales et les gouvernements à intervenir pour assurer la liquidité.

Ainsi, à travers le monde, les régions sont dans des phases très différentes de reprise, mais l’Europe est clairement loin derrière.

Peut-on espérer un arrêt de la baisse constante des notations constatée depuis quelques années ?

En Europe, 39 établissements parmi le top 50 des plus grandes banques ont une notation avec une perspective négative. Cela veut dire qu’il existe une probabilité de 1 sur 3 que la note soit abaissée dans les 12 à 24 mois qui suivent. Deux banques seulement conservent une perspective positive, le reste ayant des perspectives stables. Globalement, sur ce panel, la tendance reste orientée à la baisse. Mais on peut cependant penser que la pente de cette trajectoire à la baisse est en train de s'atténuer.

Quels sont les éléments que vous regarderez plus particulièrement cette année lors de vos évaluations des établissements bancaires ?

Nous avons publié en mai 2012 des travaux de recherche qui analysent les 5 risques déterminants  auxquels les banques européennes font face dans le contexte actuel :

  • la solvabilité des souverains ;
  • la récession économique ;
  • le marché du refinancement qui, en Europe, a encore récemment connu de graves difficultés ;
  • la capacité des banques à s’adapter à des régimes réglementaires beaucoup plus rigoureux ;
  • enfin, la nature du support apporté par l’État, aujourd’hui, mais aussi dans le futur.
Le risque souverain, qui a fortement joué dans les abaissements de notes l'an passé, pèsera probablement moins en 2013, même si toute stabilisation dépendra des mesures prises par les pouvoirs publics. En revanche, la situation économique générale reste une préoccupation majeure :

  • nous estimons que la zone euro a probablement perdu 1 point de PIB en 2012 ;
  • pour 2013, même s’il est encore très tôt pour se prononcer, le PIB de la zone euro devrait rester en baisse, bien que faiblement, de 0,1 ou 0,2 % ;
  • et pour 2014, la progression du PIB devrait se limiter à 1 %.
Le retour à la croissance des économies de la zone euro sera long et laborieux. C’est un facteur déterminant pour les banques, car plus le redressement économique sera lent, plus la valeur des actifs bancaires sera sous pression, de même que la qualité leur portefeuille de prêts.

Quant au marché du refinancement, il s’est largement stabilisé au second semestre, une accalmie due à l’annonce le 6 septembre dernier par Mario Draghi du lancement de l’ OMT [1] , c’est-à-dire l’intention de la banque centrale de procéder à des rachats illimités d’obligations des États qui ont sollicité un soutien européen et en ont accepté les conditions en matière de surveillance de leur politique économique. Cette annonce a eu un impact énorme sur les marchés et a permis de changer leur perception du risque souverain et de faire revenir les investisseurs ; aujourd’hui, non seulement les banques les plus importantes, les champions nationaux, mais aussi des établissements de moindre importance parviennent à nouveau à se financer sur le marché de la dette senior.

Sur le plan réglementaire enfin, l’accroissement des exigences de capital et l’augmentation structurelle du coût de la liquidité obligent les banques à revoir en profondeur leur modèle économique, et à évaluer dans chaque domaine de leur activité, si les rendements restent suffisants.

Ainsi, l'analyse des systèmes bancaires reste toujours très axée sur ces cinq facteurs mais, parmi eux, certains se sont plus ou moins stabilisés, principalement le marché du refinancement, mais aussi dans une moindre mesure la solvabilité des États, alors que le contexte économique reste un point d’attention majeur.

Les modifications récemment annoncées dans le calcul du LCR [2] peuvent-elles conduire à modifier votre prise en compte du facteur de refinancement dans vos analyses ?

Pas directement, car nous avons nos propres mesures et critères pour analyser la liquidité et la capacité de refinancement des établissements. Mais ces modifications appellent néanmoins quelques commentaires : l’assouplissement des exigences de liquidité pourrait avoir des conséquences négatives sur notre appréciation de certains établissements, s'ils y voient l’opportunité d’alléger à leur tour leurs standards de liquidité.

Une autre question est la suite que pourrait avoir cet assouplissement, par exemple concernant le NSFR [3] . Nous resterons vigilants et suivrons les efforts des banques pour améliorer leur profil de refinancement.

Quelles seraient les conséquences d’une séparation des activités entre BFI et banque de détail ?

Sur le plan des banques prises individuellement, la principale conséquence serait qu’un établissement ne pourra plus considérer son capital et ses liquidités comme disponibles indifféremment pour l’une ou l’autre de ces activités. Historiquement, les banques utilisent leur activité de retail, notamment en ce qui concerne les dépôts de la clientèle, comme un moyen de contribuer au refinancement de la BFI.

Cette séparation va peser sur la rentabilité des opérations de BFI et, dans des cas extrêmes, mettre en jeu leur viabilité. Certains établissements qui intervenaient jusqu’à présent dans ces opérations sans pour autant être des acteurs majeurs, vont sans doute se retirer, car il ne leur sera pas possible de générer une rentabilité suffisante.

Au niveau macroéconomique, sur le système bancaire européen et sur le marché bancaire français, une séparation des activités pourrait limiter l’éventail de produits et services offerts par la BFI, mais il est trop tôt pour conclure, car cela dépendra des options retenues. D’une manière générale, ces mesures vont amener la BFI à se réorienter vers les opérations avec la clientèle.

Compte tenu de la demande de plus en plus forte de garanties sur les opérations de financement ou de refinancement, comment intégrez-vous un possible problème d’asset encumbrance ?

Reprécisons tout d’abord quelques éléments de contexte. Les émissions de covered bonds par les banques en Europe ont crû d’environ 50 % par an pendant les 4 dernières années. Depuis 2006, une centaine de banques ont émis pour la première fois des covered bonds. Ces titres ont séduit les investisseurs dans une période où les marchés sont plus nerveux et risqués. En outre, si les banques ont pu négocier des financements sécurisés à travers les covered bonds, elles ont aussi eu accès à des montants considérables auprès des banques centrales, sous forme d’emprunts collatéralisés.  Après les LTRO lancés par la BCE, fin 2011 et début 2012, celle-ci a mis à disposition des banques des financements sécurisés à moyen terme s'élevant à près d’1 trillion d’euros. Donc, l’asset encumbrance pèse assez lourd dans les bilans bancaires, pas uniquement du fait des covered bonds mais aussi des refinancements en banque centrale.

Pour évaluer cette contrainte dans les bilans des banques, nous regardons d’abord les caractéristiques globales du système de refinancement de chaque pays : quelle part provient des dépôts des particuliers et des entreprises ? quelle est la diversité des sources de refinancements ? etc.

Puis nous examinons dans quelles conditions chaque banque en particulier a eu recours aux financements sécurisés pendant les périodes de stress sur les marchés financiers, quand les voies normales de refinancement sont fermées. Dans la mesure où une banque conserve des sources de financement alternatif, nous considérons que le fait d’avoir accès à des refinancements sécurisés sous forme de covered bonds ou auprès de la banque centrale peut réduire sa probabilité de défaut.

Ensuite, quand nous notons un établissement, nous lui donnons une notation globale d’émetteur (Issuer Credit Rating – ICR), qui est une estimation globale de son risque de défaut. Nous attribuons également une notation à ses émissions obligataires seniors non sécurisées, que nous alignons avec l’ICR. Nous ne cherchons pas, au-delà de la probabilité de défaut, à refléter le montant récupéré sur la dette senior non sécurisée en cas de défaut. Cependant, il est probable qu’en cas de défaut d’une banque, les pertes que subiront les créanciers de dette senior non sécurisée seront influencées par le degré d’asset encumbrance.

Comment appréciez-vous les réglementations en cours d’élaboration destinées à éviter des interventions de l’État en cas de difficultés d’un établissement, notamment au travers du bail-in ?

Ces dispositifs de résolution et notamment le bail-in des porteurs de dette senior ne sont en général pas finalisés et nécessitent une harmonisation au plan international. À l’heure actuelle, aussi désagréable que soit la démarche pour un gouvernement, nous ne voyons aucun pays européen prêt à accepter la faillite d’un établissement systémique. Cette position pourrait évoluer si, dans quelques années, les propositions actuelles sont mises en œuvre et permettent une résolution ordonnée, mais pour le moment, ce n’est pas le cas.

Que se passera-t-il quand les banques centrales vont amorcer un arrêt de leurs mesures exceptionnelles de refinancement ?

Certaines banques ont déjà commencé à rembourser la banque centrale. Nous pensons que la décision d’assouplir le LCR est en partie due à la volonté d’élargir le volant d’actifs qui peuvent être détenus en tant que HQLA [4] . Cela facilitera le remboursement par les banques de certains encours à la BCE. Nous regardons de très près comment chaque banque s’organise pour réduire sa dépendance aux financements en banque centrale et revenir à des conditions plus normales de refinancement sur les marchés.

Que pensez-vous des efforts de recapitalisation menés par les banques ?

La recommandation du Comité de Bâle publiée en septembre 2010 portait principalement sur deux points : plus de fonds propres et des capitaux de meilleure qualité.

Sur ce dernier plan, de nombreuses considérations ont été émises autour de l’idée de créer des produits de capital « bail-in-able ». Certaines grandes banques ont émis de la dette hybride, qui a reçu un très bon accueil des marchés ; dans la plupart des pays, les banques attendent d’avoir une meilleure visibilité quant aux desiderata des régulateurs. Il existe donc un grand appétit des investisseurs, mais une décision des autorités sur la prise en compte de ces formes de capital est un préalable au développement de ce marché.

Cela dit, les banques européennes sont moins capitalisées que leurs consœurs américaines, même si elles sont en avance sur la prise en compte des nouveaux critères de Bâle III. Nous réalisons sur ce point notre propre analyse quant au niveau adéquat de capitalisation des banques, au travers de notre ratio RAC (Risk Adjusted Capital Framework). Nous le faisons, car il existe de nombreuses différences au plan national ou régional dans la façon dont les recommandations du Comité de Bâle sont transposées par les régulateurs locaux. Notre analyse cherche à créer une mesure cohérente pour évaluer le niveau de fonds propres des banques dans des environnements divers.

Dans cette perspective, le ratio RAC des banques françaises est en moyenne de 5,9 %, à comparer avec celui des banques allemandes qui atteint 7,2 % et celui des banques britanniques, 6,8 %. Cette différence s’explique en partie par le recours important des banques françaises aux titres hybrides et par le poids de leurs filiales d’assurance sur les risques pondérés.

Pour autant, l’ampleur des mesures mises en œuvre depuis la crise financière, particulièrement en Europe, a contribué à renforcer la solvabilité globale du système bancaire et de chaque établissement pris individuellement. En Europe, la grande majorité des banques ont amélioré leurs ratios de capital en réduisant en priorité leurs actifs pondérés pour risque, mouvement désigné par les marchés comme le deleveraging. Elles ont rarement rehaussé leur ratio en levant des capitaux sur les marchés, car elles n’en avaient pas la possibilité. Dans une moindre mesure, elles ont également conservé leurs résultats pour venir renforcer leur base de capital.

Que pensez-vous de la remise en cause des recommandations bâloises par les États-Unis ?

Ce n’est pas ce qui nous préoccupe le plus. Le plus important, quelle que soit l’attitude des autorités, aux États-unis, en Grande-Bretagne ou dans les pays européens, c’est que les banques aillent dans la bonne direction. Le fait est que tous les grands pays développés à travers le monde cherchent à faire en sorte que leur système bancaire soit mieux capitalisé, avec des fonds propres plus purs par opposition aux titres hybrides, et que la liquidité soit mieux gérée.


 

1 Outright Monetary Transactions. 2 Liquidity Coverage Ratio. 3 Net Stable Funding Ratio. 4 high Quality Liquid Assets.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº758
Notes :
1 Outright Monetary Transactions.
2 Liquidity Coverage Ratio.
3 Net Stable Funding Ratio.
4 high Quality Liquid Assets.