Depuis 1978, année où la Chine a commencé à s’ouvrir sur le monde, les banques chinoises ont connu une transformation profonde en profitant très largement de sa réémergence. Il faut se rappeler l’incroyable retour du pays sur la scène mondiale : d’une économie marginale au début des années 1980, la Chine a remonté un à un les échelons de la hiérarchie des PIB mondiaux pour s’affirmer depuis 2010 comme la seconde puissance économique au monde. Et il n’est pas impensable que son PIB puisse à un horizon plus ou moins proche dépasser, en valeur absolue, celui des États-Unis.
L’architecture de son système bancaire est en apparence simple et ancrée dans le réel. Avant 1978, il n’existait qu’une seule banque dans le pays : la People’s Bank of China (PBOC). Beaucoup de changements sont intervenus depuis le début des années 1980. Le secteur bancaire chinois est aujourd’hui constitué de quelques « mammouths » implantés sur tout le pays et d’un nombre important de petites banques à vocation locale. À côté des trois mastodontes politiques (China Development Bank, Export-Import Bank of China, Agricultural Development Bank of China), plusieurs nouvelles banques dites commerciales mais avec une forte participation de l’État ont vu le jour dans les années 1980, à l’initiative notamment d’autorités locales. Ce sont les commercial state owned banks : Agricultural Bank of China (ABC), People’s Construction Bank of China (PCBC) et Bank of China (BOC) en 1979, Industrial and Commercial Bank of China (ICBC) en 1984. On trouve aussi les city commercial banks comme Bank of Shanghai, Bank of Beijing, Bank of Chongqing, Nanjing Bank, Shenzhen Development Bank, etc., ou des banques commerciales rurales comme Chongqing Rural Commercial Bank (CRCB) – fruit de la fusion en 2008 de plusieurs coopératives de crédit. Tous ces établissements (voir Encadré 1) ont connu un changement radical : de simples tirelires dans le régime de la planification, ils ont appris progressivement à devenir de vraies banques.
Qui sont donc ces acteurs du système bancaire chinois ? Quel poids représentent-ils dans leur pays et dans le monde ? Que font-ils en dehors de la Chine ? Quelles sont leurs intentions, notamment sur le continent africain, où la Chine et l’Afrique ont multiplié par vingt leur commerce bilatéral entre 2000 et 2012, s’approchant ainsi des 200 milliards de dollars ?
I. Les banques chinoises : des banques qui ne connaissent pas la crise
Durant la crise de 2007, la capitalisation boursière des banques occidentales a été durement affectée. Les banques américaines et européennes ont perdu 695 milliards de dollars de capitalisation boursière, soit plus que le PIB des Pays-Bas. Les banques des pays émergents (Brésil, Russie, Chine et Inde) en auraient, en revanche, gagné 753 milliards. Trois banques chinoises figurent parmi les quatre plus grosses du
Cette première partie offre un panorama du système bancaire chinois. La carte détaillée des principaux acteurs et du système de gouvernance est utile pour comprendre ce qui fait la spécificité de ce système.
Des banques de plus en plus géantes
L'Industrial and Commercial Bank of China (ICBC) est la première entreprise mondiale tout secteur confondu avec environ 237 milliards de dollars de capitalisation boursière (voir Encadré 2). ICBC a vu son bénéfice net croître de 65 % en 2007 à 7,68 milliards d'euros. ICBC est la plus grande banque chinoise avec 16 000 agences et 235 millions de clients. Elle traite avec 4 millions d'entreprises. Elle emploie plus de 400 000 personnes en 2013 et détient une part de marché de 23 % en Chine. ICBC a ouvert plusieurs agences en Europe début 2011. Elle a réalisé en octobre 2006 la plus grosse introduction de l’histoire, en levant 21,9 milliards de dollars.
ICBC reste détenue à 78 % par l’État chinois – dont 35,3 % par le ministère des Finances et 35,4 % par Central Huijin Investment (une filiale du fonds souverain CIC chargée des participations dans les entreprises financières chinoises). Le public ne détient donc que 22 %. ICBC est aussi le groupe bancaire le plus profitable au monde. Une nouvelle levée de fonds sur les places de Shanghai et de Hong Kong a été conduite en 2010 à hauteur de 5 milliards d’euros – l’objectif étant de relever le ratio de fonds propres aux 11,5 % imposés par le régulateur bancaire.
Parmi les autres banques chinoises en tête du classement Forbes 2013, China Construction Bank et l’Agricultural Bank of China sont respectivement numéros 2 et 8 au niveau mondial, avec une capitalisation entre 150 et 200 milliards de dollars.
La China Construction Bank (CCB) est la deuxième plus grande banque en Chine. Elle a été créée pour financer les infrastructures du pays. Elle compte plus de 355 000 employés en 2013. La CCB sert 130 millions de clients à travers un réseau de 14 000 agences. Elle est à la fois banque de détail et banque d’affaires. Elle est entrée en Bourse en octobre 2005 pour 9,2 milliards de dollars. Depuis cette introduction, Bank of America en est devenue actionnaire à hauteur de 10 %, second actionnaire après le gouvernement chinois (à 59 %) mais avant Temasek Holdings de Singapour (qui détient 7 %). Ce dernier a cédé sa participation à l’été 2011. Bank of America s’est aussi progressivement retiré de 2009 à 2013. China Construction Bank s’est affichée en 2009 comme la troisième banque la plus profitable au monde après ICBC et Barclays, et avant Goldman Sachs. En 2013, elle devient la deuxième banque la plus profitable. Elle a initié une nouvelle levée de fonds de 9 milliards de dollars au second semestre 2010. Santander, le groupe bancaire espagnol, pourrait s’allier à CCB à hauteur de 19,9 % dans une joint-venture pour entrer sur le marché chinois en ciblant les zones rurales.
L’Agricultural Bank of China (ABC) est aujourd’hui la troisième banque chinoise. Elle est plutôt chargée, comme on peut s’en douter, du développement des campagnes. Elle est de fait fortement implantée dans les zones rurales. Avec plus de 24 000 agences, c’est ainsi la première banque chinoise selon le nombre de clients (300 millions) et plus de 447 000 employés en 2013. Elle était pourtant considérée comme perdue au début des années 2000 du fait d’un montant spectaculaire de créances douteuses (25 % de ses actifs). Elle avait même failli être démantelée en 2007. En 2008, son taux de créances douteuses était toujours très élevé (23,5 %), mais elle a bénéficié en cette même année d’une injection de 19 milliards de dollars de capital de Central Huijin Investment qui lui a permis d’éliminer ses prêts non solvables. Cependant, les prêts accordés en 2009 à la demande du gouvernement ont à nouveau fragilisé la banque. Cette faiblesse fait que la banque est restée jusqu’en 2010 le dernier mastodonte du pays encore non coté. La banque a annoncé son programme d’introduction sur les bourses de Shanghai et Hong Kong au premier semestre 2010. Début juillet de la même année, le projet est d’ouvrir 15 % de son capital. Les autorités se sont assurées du soutien de fonds souverains étrangers (Temasek, Quatar, Koweït), d’investisseurs institutionnels et de banques étrangères (le néerlandais Rabobank et le britannique Standard Chartered notamment) qui sont ainsi rentrés dans son capital. Le succès de cette levée, qui avec 17,3 milliards d’euros (22,1 milliards de dollars) a dépassé le record d’octobre 2006 d’ICBC (à 21,9 milliards de dollars), a surpris eu égard à la fragilité de cette banque. Les premiers jours de cotation à Shanghai n’ont toutefois pas atteint les niveaux attendus. Début 2011, la banque lance tout de même un nouvel appel de 7,6 milliards de dollars.
La Bank of China (BoC) est la quatrième plus grande banque du pays, avec 13 % de part de marché et plus de 300 000 employés. Elle a été introduite en bourse en mai 2006 où elle a levé 11,2 milliards de dollars. Début 2008, elle a toutefois révélé qu’elle pourrait souffrir de certains de ses investissements dans les subprime. Elle a réalisé une nouvelle levée en 2010 pour récolter à nouveau 7 milliards d’euros durant l’été sur les places de Shanghai et de Hong Kong afin de redresser son ratio de fonds propres. Temasek qui détenait 4 % du capital de BoC en est sorti à l’été 2011.
La Bank of Communications (Bocom) est la cinquième banque en Chine avec presque 100 000 employés et plus de 800 milliards d’actif total. Créée en 1908, elle est une des plus anciennes banques en Chine. En 1949, une partie de l’activité avait été en fait transférée à Taïwan. En République populaire de Chine, elle a été restructurée par le Conseil des affaires d’État en 1986 et a redémarré ses activités en Chine continentale en 1987. Elle est à la fois banque de détail et banque d’affaires, présente sur tout le territoire chinois avec 2 800 agences. C’est une entreprise publique, mais cotée depuis 2005 sur la place de Hong Kong et depuis 2007 à Shanghai, et dont HSBC détient 19 % du capital. En 2012, HSBC a accru sa participation dans Bocom de 9 milliards de dollars.
Une autre banque importante, dite « banque politique », est la Export-Import Bank of China. Elle accorde des prêts à des gouvernements de pays en développement pour que ceux-ci puissent financer des achats de produits et d’équipements chinois. Elle a par exemple accordé un prêt de 2,4 milliards de dollars sur 15 ans à Baha Mar, une compagnie qui a démarré un méga-projet immobilier aux Bahamas, projet dont la construction est assurée par China State Construction Engineering. Le cas de la China Development Bank est examiné ci-après.
Un système bancaire state-oriented et sous contrôle…
Toutes les banques chinoises sont donc sous le contrôle direct ou indirect d’entités d’État. Elles sont gérées par des bureaucrates, tous membres du Parti communiste chinois (PCC). Ceux-ci sont aux ordres du gouvernement. Ils servent donc de leur mieux les intérêts du régulateur.
La Banque centrale, ou Banque nationale de Chine (People’s Bank of China), n’est pas une institution indépendante. Elle est sous le contrôle du Conseil des affaires de l’État. Son gouverneur depuis 2002, Zhou Xiaochuan, a été membre du Comité central du PCC jusqu’en 2012. Il a été confirmé dans ses fonctions en 2013. La banque est responsable de la politique monétaire du pays. Elle vise à faire du yuan une monnaie internationale. Elle gère les réserves de change. C’est aussi elle qui détient les réserves obligatoires que les banques commerciales doivent déposer au titre de garantie. En 2013, la Banque centrale a porté une réforme de libéralisation importante en autorisant les banques à déterminer par elles-mêmes les taux auxquels elles prêtent aux entreprises – taux qui faisaient jusqu’alors l’objet d’un contrôle ; la loi du marché va prendre plus de place.
Le régulateur du système bancaire, la China Banking Regulatory Commission (CBRC), a été détaché de la banque centrale en 2003. Cette commission est aux ordres du gouvernement. Elle édicte les règles au sein desquelles tous les acteurs du secteur doivent agir. C’est elle, par exemple, qui cherche à freiner l’accroissement du volume des prêts accordés par les banques chinoises à la fin des années 2000. C’est elle qui n’autorise pas les assureurs chinois à investir plus de 15 % de leurs actifs à l’étranger. C’est aussi elle qui s’est inquiétée en 2010 des risques systémiques auxquels les banques chinoises sont exposées.
…qui bénéficie d’une situation de rente
Les ménages chinois ont une forte propension à épargner pour faire face aux accidents de santé, pour financer un achat, payer les études de leur enfant ou encore pour préparer leur retraite. Sur ce dernier point, les études locales estiment que seulement 30 % des personnes bénéficient d’un système de retraite. Avec un taux d’épargne de l’ordre de 30 %, la Chine présenterait l’un des taux les plus élevés au monde (à comparer aux 16 % français ou aux 5 % américains, Américains qui vont devoir sans doute changer de mode de vie, avec moins de consommation et plus d’épargne). De plus, la rémunération de cette épargne reste à des niveaux jugés relativement faibles. Elle est principalement utilisée pour offrir des prêts aux entreprises, et notamment aux entreprises publiques.
Des banques au service de l’État : créances douteuses ou déficit budgétaire caché ?
Dans les années 1990, les grandes banques d’État se sont trouvées en situation précaire du fait d’un taux très élevé de créances douteuses. En effet, sous la pression du gouvernement, elles ont prêté des sommes faramineuses à des sociétés publiques – que celles-ci se sont révélées incapables de rembourser. Le système bancaire chinois s’est trouvé en état de faillite virtuelle du fait de mauvaises dettes. Pour permettre aux banques de se délester de ce fardeau, elles ont été recapitalisées par l’État entre 1998 et 2005, à hauteur de 430 milliards de dollars.
Quatre sociétés de défaisance ont été créées en 1998 par la Chine pour assainir son système bancaire : Cinda, Orient Asset Management, Great Wall Asset Management et Huarong Asset Management. Celles-ci ont racheté les mauvais prêts des quatre grandes chinoises (ICBC, CCB, BoC, ABC). Ces structures ont été déficitaires pendant plusieurs années. Mais avec le plan de relance de 2008, certaines des dettes ont été converties dans des prises de participation qui ont pu se révéler rentables.
De plus, depuis 2005, les grandes banques chinoises ont, comme on l’a vu précédemment, procédé à des introductions en Bourse qui leur ont permis de renforcer leurs fonds propres. Le succès de ces introductions témoigne de la confiance accordée à ces établissements.
Début 2009, les grandes banques commerciales du pays débloquent des montants de crédit importants afin de soutenir les plans de relance du gouvernement. Le volume des prêts accordés atteint 1 100 milliards d’euros sur l’année 2009 (9 600 milliards de yuans). Comme toujours, les banques préfèrent prêter aux entreprises publiques qu’aux entreprises privées : en cas de problème, elles savent qu’elles seront plus facilement renflouées. Le corollaire de cette envolée du crédit est que les banques accroissent le risque de leur portefeuille de prêts et augmentent le risque de détérioration de la qualité de leurs actifs. Bon nombre d’analystes s’entendent pour dire que les banques chinoises sont très largement sujettes à des risques systémiques. Le risque est que l’impact de ces créances douteuses soit amplifié par le système. L’agence de notation Fitch a exprimé en 2010 son manque de confiance dans les comptes publiés par les grandes banques du pays qui ne rendraient pas suffisamment compte d’une envolée malsaine des crédits.
Chine : les dangers du shadow banking
Le secteur bancaire est aussi informel ; on parle, en anglais, de shadow banking. Cette partie représenterait 8 % des prêts formels d’après la Banque Centrale. Ces mécanismes de crédit sous-terrain, jugés plus flexibles, échappent à tout contrôle. Ce sont des entreprises qui prêtent à d’autres ou encore des prêts dans la famille ou entre amis ou voisins. Les PME emprunteuses trouvent là les prêts que les grandes banques ne veulent pas leur accorder. Les PME représentent en effet 80 % des emplois, mais seulement un cinquième des prêts des grandes banques. Et, les prêteurs trouvent là une alternative à la faible rémunération des dépôts auprès des grandes banques (fixés non pas par le marché, mais par la Banque centrale). Les taux de ces crédits informels sont en revanche très élevés. Le cas des PME de Wenzhou (7 millions d’habitants) est souvent cité en exemple depuis que l’on a appris fin 2011 que plusieurs dizaines de débiteurs, incapables de rembourser, se sont enfuis. Début 2012, en contrepoids au monopole des banques étatiques, le gouvernement a légalisé ces prêts de particuliers sur Wenzhou. De nouveaux types d’institutions financières ont été créés, notamment des banques de village et des coopératives financières agricoles. Henglong Small-sum Loan est un exemple. La question est de savoir si ces mécanismes pourront être étendus au reste du pays alors que les grandes banques étatiques ont toujours la haute main.
Walter et Howie (2011) analysent la fragilité du système bancaire chinois qu’ils jugent intrinsèquement faible. Les collectivités locales, municipalités et provinces, ont contracté ces prêts pour le financement d’infrastructures locales. Beaucoup sont réputées ne pas être en mesure de les rembourser. Les prêts accordés par les banques pourraient donc ne pas tous être remboursés – le chiffre d’un cinquième de défaut est avancé, et conséquemment d’une perte potentielle de 200 milliards d’euros. Les pouvoirs locaux devront donc appeler à l’aide le gouvernement central qui sera sans doute là pour éponger les dettes – après avoir laissé une ou deux collectivités locales faire faillite pour l’exemple.
L’agence de notation Fitch Ratings s'inquiète des risques d'instabilité liés aux financements souterrains engageants des gouvernements locaux et des entreprises
II. Les banques chinoises à l’étranger : une stratégie cross border naissante
Comme toujours en Chine, c’est la puissance publique qui mène la danse. Depuis 2006, le régulateur chinois a autorisé quelques établissements à investir une partie de leurs fonds collectés dans le pays (dans la limite de quotas) dans des Bourses étrangères (et notamment, depuis mai 2007, sur les marchés en actions). La manœuvre vise à détourner une partie des flux qui gonflent les réserves de change. Elle permet aussi aux acteurs concernés de réduire leur dépendance au seul marché chinois. Début 2008, les banques chinoises, devenues les premières banques mondiales, ont vu leurs options de croissance externe à l’extérieur du pays élargies après que le gouvernement ait assoupli les règles d’investissement à l’étranger. Par conséquent, plusieurs mouvements, principalement sous la forme de prises de participations (de 3 à 20 %), ont été accomplis depuis 2007 ou sont en projet dans la banque et l’assurance. Jusqu’à présent, aucune prise de contrôle n’a en revanche eu lieu, même si des rumeurs toutefois ont couru au second semestre 2012.
La croissance externe prévaut sur la croissance interne
Les banques chinoises suivent leurs entreprises clientes qui s’internationalisent de plus en plus. Elles sont à l’assaut des marchés occidentaux. La banque ICBC vient ainsi d’ouvrir des représentations à Paris, Bruxelles, Amsterdam, Milan et à Madrid.
La Chine regarde vers l’Europe et les États-Unis. Ses meilleurs éclaireurs sont ses banques. Elles servent de plate-forme aux investisseurs chinois qui ont comme centres d’intérêt Draka, Volvo ou le port du Pirée. Le mouvement ne fait que commencer… comme l’indique l’évolution des flux d’IDE entrant et sortant de Chine (voir Encadré 3).
En 2008, la plus grande banque chinoise de prêts, ICBC, est arrivée en Afrique du Sud. Elle a investi 5,5 milliards de dollars pour acquérir 20 % de la banque sud-africaine Standard Bank. Celle-ci était la plus grande institution prêteuse du continent. Les deux banques ont ainsi formé des dizaines de joint-ventures et accordé de multiples prêts sur tout le continent. Ce précédent servira de modèle pour le prochain rapprochement entre les banques occidentales et chinoises.
On constate deux types de mouvements : d’une part, les prises de participations dans des grands établissements et, d’autre part, les prises de contrôle d’établissements d’envergure réduite. Les cibles peuvent être géographiquement proches comme les actifs de Bank of America à Hong Kong et à Macao, ou plus éloignées, comme le sud-africain Standard Bank, ou encore la petite banque californienne, United Commercial Bank Holdings (UCBH), prisée par la diaspora chinoise. Toutes ces opérations renforcent l’accès des entreprises chinoises aux zones visées. Les modes adoptés, bien que très majoritairement axés sur la croissance externe, peuvent aussi l’être sur la croissance interne. Ainsi, début 2011, ICBC a annoncé l’ouverture de cinq antennes pour servir ses clients chinois sur le continent, ainsi que les entreprises européennes qui travaillent avec la Chine.
Les banques chinoises s’installent également aux États-Unis. Le leader ICBC a mis la main en janvier 2012 sur 80 % des parts de la banque américaine Bank of East Asia. ICBC rejoint donc Bank of China, déjà bien implantée dans le pays.
Comme en Europe, le contrôle de Bank of East Asia est stratégique. Il servira avant tout de tête de pont pour les entreprises chinoises voulant s’implanter aux États-Unis.
Un apprentissage par tâtonnement…mais réfléchi
Toutes ces opérations montrent que les banques et les assureurs chinois ont amorcé un authentique mouvement de diversification territoriale. Les opérations conduites jusqu’à présent ressemblent à des tâtonnements, des essais pour construire progressivement une stratégie internationale. Ces apprentissages sont les prémices de stratégies plus ambitieuses.
En 2012, la China Construction Bank annoncé qu’elle est prête à mettre 15 milliards de dollars sur la table pour une acquisition significative dans la banque européenne – alors que le nom de la Commerzbank circule –, ce qui ressemble fort à un avertissement. Une opération d’envergure se prépare. Les Chinois se sont jusqu’à présent contentés des places arrière… et ils veulent de plus en plus prendre la place du chauffeur. Une nouvelle catégorie d’acteurs à l’échelle de la planète émerge. Disposant de trésoreries qui se chiffrent en milliards d’euros, ils vont certainement prendre le contrôle de banques européennes ou américaines. Les risques de conflits culturels sont donc imminents.
Le yuan : le vecteur de l’internationalisation
L’internationalisation du yuan constitue un élément central de cette stratégie de conquête bancaire. En 2010, une première étape a été franchie avec la régionalisation du yuan, au sein de l’ASEAN. Une deuxième étape est désormais engagée : Bank of China permet d’ouvrir un compte en yuan aux États-Unis.
III. Chine-Afrique : une histoire économique et financière à écrire
L’Afrique tient une place particulière dans la stratégie d’internationalisation des banques chinoises. L’explosion des échanges entre les deux pays et des investissements chinois en Afrique est la première raison de leur engagement. Il s’agit d’abord d’accompagner les entreprises chinoises qui font des affaires sur le continent africain. La China Exim Bank joue dans ce contexte un rôle de premier plan.
Le rôle de la Chine dans le développement économique de l’Afrique
La Chine a adhéré à la Banque africaine de développement (BAD) en ralliant les pays du Fonds africain de développement (FAD) en 1985. Elle participe aux initiatives de développement et de réduction de la pauvreté en Afrique, en passant notamment par l’intermédiaire de la Banque chinoise de développement (China Development Bank), la Banque import-export de Chine (China Eximbank) et le Fonds de développement sino-africain (China- Africa Development Fund, CAD Fund).
Selon les analyses de la BAD, la Chine souhaite renforcer ses investissements en faveur de la croissance économique et du développement dans les pays
En 1996, la BAD et la Chine ont conclu un accord de coopération technique de 2 millions de dollars (secteurs de l'environnement, de l'agriculture, de l'eau et de la santé, outre des séminaires dédiés au partage des connaissances, ainsi que des voyages d'études en Chine).
En 2008, la BAD a signé des protocoles d'accord avec la China Eximbank et la China Development Bank. Elle a également organisé, en juin 2009 à Pékin, un séminaire sur les opportunités d'affaires qui s’offrent au secteur privé chinois et aux institutions financières chinoises sur le continent africain.
Une balance commerciale en faveur de l'Afrique dominée par les matières premières
En 2000, le commerce sino-africain était de l’ordre de 10 milliards de
En janvier 2012, les 30 pays africains les moins avancés ont bénéficié d'exemptions de droits de douane sur 60 % des produits exportés en
Les exportations de matières premières dominent par rapport aux biens manufacturés. Les produits à forte valeur ajoutée sont les points faibles de cette « coopération sino-africaine ». L’Afrique se limite à exporter des matières premières et de l’énergie vers la Chine et achète en échange des biens de consommation. Cette situation risque de nuire à l’industrie africaine déjà peu compétitive.
Une autre facette de la relation sino-africaine : la ressource humaine
Au cours de la période 2013-2015, le gouvernement chinois souhaite élargir sa coopération à la formation professionnelle. Ainsi l'« African Talent program » a été envisagé afin de former 30 000 professionnels africains dans des domaines allant de l'agriculture au secteur de la
Construction d'infrastructures, formation de journalistes, installations sanitaires, recherche universitaire, pisciculture, rencontres culturelles entre jeunes Chinois et Africains en « face à face »… la Chine souhaite-t-elle, à travers ces actions, mettre l’accent sur un développement plus centré sur l’homme ?
Les banques chinoises en Afrique : les têtes de pont de l'ex-Empire du Milieu
On observe un afflux de liquidités via des banques politiques. Ces dix dernières années, la Chine a investi plus de 75 milliards de dollars en Afrique, soit presque autant que les États-Unis. Sur cette somme, seul 1,1 milliard est considéré comme une aide au développement. Le reste consiste en lignes de crédit censées permettre à ses entreprises d'investir sur le continent.
Les rôles sont bien répartis : China Exim Bank s’occupe des projets politiques (voir Encadré 6). Elle est considérée comme le bras financier du gouvernement chinois. L’agence de notation Fitch estime à 67,2 milliards de dollars les prêts que la banque chinoise d'import-export a accordés à l'Afrique entre 2001 et 2010, soit davantage que la Banque mondiale (54,7 milliards de dollars). Elle est déjà à l'origine de 92 % des investissements financiers dans les infrastructures africaines entre 2001 et
Autre « banque politique » : la China Development Bank. Elle a créé et financé le Fonds de développement Chine-Afrique qui, en cinq ans, a déjà lancé plus de soixante projets pour trente pays africains. Les activités de ce fonds, d’environ 2 milliards de dollars, concernent les domaines de l'agriculture, des infrastructures, de l'industrie manufacturière, des parcs économiques et commerciaux et de l'exploitation des ressources minérales.
Les banques commerciales s’activent également. Elles financent les entreprises et les commerçants chinois, très présents sur le continent. Bank of China à Johannesburg opère depuis plusieurs années en Afrique du Sud et en Zambie et s'installe progressivement au Kenya, en Angola, à Maurice et au Nigeria. En outre, Bank of China prévoit de lancer progressivement des comptoirs commerciaux au Ghana, au Kenya, en Ouganda, en Égypte, au Maroc et au Cameroun, afin de constituer un réseau d'institutions couvrant l'ensemble du continent. L'objectif est de fournir des services financiers aux entreprises
Les relations entre la Chine et l'Afrique prennent aussi la forme de partenariats bancaires. La filiale tanzanienne d'Ecobank a ainsi signé un accord avec Bank of China pour soutenir les investissements entre l'Asie et le continent. Elle devrait également offrir en Tanzanie un service de trading du yuan, la monnaie chinoise, au moment où les échanges commerciaux entre les deux pays atteignent 2,5 milliards de dollars. La banque sud-africaine prévoit que, d'ici à 2015, 20 % des importations et des exportations de la Chine sur le continent seront payées en devises
Donnant-donnant ?
En contrepartie à ses crédits, la Chine a un accès aux ressources naturelles de ses débiteurs pour répondre à ses besoins en matières premières. La Chine est l’usine du monde. Elle a besoin de gaz et de pétrole pour faire tourner son économie. En finançant des raffineries, des routes et des ports en eau profonde pour ses supertankers, elle s'assure un accès aux ressources dont elle a
L'aide de la Chine s'accompagne également souvent du recours à sa propre technologie et à l’utilisation de sa propre main-d’œuvre pour construire voies ferrées, autoroutes, aéroports, bâtiments administratifs... La plupart des crédits consentis comporteraient une clause prévoyant qu'au moins la moitié des travaux soit effectuée par des entreprises chinoises.
Enfin, les financements de China Exim Bank – tout comme ceux de CDB – participent à l'internationalisation du yuan voulue par le Parti communiste. La monnaie chinoise, qui n'est toujours pas convertible sur les marchés internationaux cherche sa place aux côtés du dollar et de l'euro. Quelque 20 % du prêt de 20 milliards de dollars récemment consenti au Venezuela ont ainsi été libellés en yuans, le reste étant financé en devises étrangères.
Pour les pays africains en quête de financements, la solution China Exim Bank est d'autant plus pratique que les prêts de l'institution ne comporteraient pas, contrairement à ceux des banques de développement occidentales, des clauses et des conditions multiples : pas de consultant externe, pas d'ingérence, peu d'études préparatoires, pas d’études sur l'impact environnemental des projets et des fonds débloqués rapidement. En d'autres termes, cette « diplomatie du carnet de chèques » séduit beaucoup de pays. 90 pays dans le monde bénéficient déjà des prêts chinois.
Influence économique et financière sans ingérence ?
Les banques chinoises s’engagent aujourd’hui dans une ouverture planétaire à la recherche d’opportunités sur certains continents comme l’Afrique. Ces banques ne connaissent pas la crise malgré leur gigantisme. Elles bénéficient de la sécurité qu’offre tout système dirigiste orienté État. De ce fait les banques chinoises bénéficient de rentes comme tout système qui demeure au service de l’État. Dès lors, on peut s’interroger les montants élevés de créances douteuses : ne sont-ils pas une forme de déficit budgétaire caché ? Les banques chinoises ne sont pas exemptes des risques et des menaces représentés par les dangers du shadow banking. Mais elles semblent peu soucieuses de ces phénomènes et poursuivent leurs stratégies d’expansion à l’étranger en privilégiant la croissance externe sur la croissance interne. Les banques chinoises ne semblent pas s’appuyer sur une stratégie clairement définie, mais plutôt sur un apprentissage par tâtonnement – mais réfléchi –, basé sur les opportunités que pourrait apporter le yuan comme vecteur de leur internationalisation.
Dans ce processus d’internationalisation, la Chine est en train d’écrire une page d’histoire économique et financière avec l’Afrique. Le rôle de la Chine dans le développement économique de l’Afrique n’est pas totalement admis par beaucoup d’observateurs. Même si la balance commerciale est en faveur de l'Afrique, elle reste dominée par les matières premières. Les banques politiques chinoises en Afrique apparaissent ainsi comme les têtes de pont de l’ex-Empire du Milieu. China Exim Bank n'est autre que le bras financier de la Chine en Afrique. Des questions demeurent donc posées. Sommes-nous dans un processus d'échange évolutif Sud-Sud/donnant-donnant ou dans un processus classique d’influence économique et financière basée sur une ingérence cachée ?