Inspection générale

Les armes digitales de la « troisième ligne de défense »

Créé le

23.03.2018

-

Mis à jour le

29.03.2018

L’inspection générale de Société Générale a fêté ses 150 ans en mars dernier. Si ce corps de contrôle a gardé de ses origines son indépendance vis-à-vis des métiers, il a aussi beaucoup évolué au contact des nouvelles technologies.

L’inspection générale de Société Générale fête cette année ses 150 ans. Dix ans après la crise financière, son rôle a-t-il évolué ?

Jean-Marc Giraud (J.-M. G.) : Chez Société Générale, l’inspection générale a toujours eu un rôle clé. Ce corps de contrôle a été créé en 1868, quelques années après la banque elle-même. L’inspection constitue aujourd’hui, avec l’audit interne, ce qu’on appelle la « troisième ligne de défense », la première étant au niveau des équipes opérationnelles et la deuxième reposant sur les fonctions Risques, Conformité et Finance. Elle est directement rattachée à la direction générale et également, depuis les années 1990, au Conseil d’administration. En 2010, les fonctions d’audit, ont rejoint l’inspection générale au sein d’une direction mondialement intégrée, entièrement indépendante des métiers. La direction IGAD [1] compte aujourd’hui 1 200 collaborateurs : 1 000 auditeurs, 140 inspecteurs et une soixantaine de postes en support… Cette troisième ligne de défense est la pierre angulaire du contrôle interne et apporte aux différentes parties prenantes une assurance objective et impartiale sur la gestion des risques au sein du groupe.

Quelles sont les missions de l’inspection générale et en quoi diffèrent-elles de celles de l’audit ?

J.-M. G. : Les missions de l’audit répondent à un plan prédéfini de contrôle périodique, organisé par métiers et géographies. La moitié des auditeurs sont d’ailleurs localisés hors de France. Chez Société Générale, nous avons également mis en place des audits globaux spécialisés, par exemple sur les systèmes d’information, la conformité ou encore les modèles. L’inspection générale sera mobilisée sur des missions longues, en fonction des priorités que nous définissons. Elle peut aussi répondre à des besoins spécifiques nécessitant la mobilisation de ressources qui ont une vision transversale. C’est le cas sur des évaluations de projets, des missions orientées conseil ou lorsque l’inspection participe à des travaux de revues de cibles potentielles. C’est ainsi qu’elle est intervenue pour structurer les travaux de l’exercice d’AQR demandé par la BCE [2] . Depuis quelques années, nous avons mis en place une approche matricielle : nos différentes équipes sont de plus en plus amenées à travailler ensemble et l’inspection  peut ainsi s’appuyer, dans des missions à l’étranger, sur la connaissance que les équipes d’audit sur place ont du contexte local ou mener des missions avec la participation d’auditeurs spécialisés sur les modèles ou les systèmes d’information.

L’inflation réglementaire de ces dernières années a-t-elle accru la responsabilité de l’inspection générale ?

J.-M. G. : Le métier de banquier – et c’est sa beauté – est en prise directe avec la société et son évolution. Les citoyens sont demandeurs de davantage de sécurité, et pas seulement dans le secteur bancaire. Regardez les réglementations qui s’appliquent à l’agroalimentaire, à l’aéronautique, à la santé… Pour ce qui concerne le domaine financier, l’exemple du blanchiment et de la fraude fiscale est éclairant : si ces sujets sont devenus sensibles pour la société, les obligations des banques n’ont pas fondamentalement changé. En effet, il y a 40 ans déjà, un banquier ne pouvait pas ouvrir un compte à une personne qu’il ne connaissait pas. Ce qui a changé, ce sont les sanctions encourues et surtout le fait que les banques évoluent dans un environnement beaucoup plus exposé : les techniques de fraude se sont sophistiquées, les montants potentiellement concernés ont explosé. Il nous faut donc sans cesse mettre en place des défenses plus efficaces, non pas parce que nos responsabilités ont changé, mais parce que le monde est devenu plus risqué.

La crise a entraîné un renforcement du rôle du superviseur bancaire. Comment le travail de l’inspection s’articule-t-il avec le sien ?

J.-M. G. : Vu de l’inspection, la mise en place d’un superviseur unique à l’échelle européenne est intéressante. La BCE est en train de constituer un véritable benchmark des grandes banques européennes. Les risques qu’elle voit apparaître dans certains établissements peuvent aussi se retrouver dans d’autres. Les demandes qu’elle nous formule sont donc très instructives.

Fabien Gonzato (F. G.) : Le superviseur inspecte la plupart des départements de la banque. Ses constats sont devenus une composante importante de notre réflexion lorsque nous concevons les missions, au côté des axes donnés par la direction générale, des remontées des responsables métiers et de nos propres observations. Nous intervenons pour vérifier la mise en œuvre des plans d’actions initiés en réponse aux demandes des régulateurs. Il arrive aussi que nous menions, en cours de projet, une évaluation indépendante de l’état d’avancement et des axes retenus. L’inspection est alors dans un rôle intermédiaire entre audit et conseil. C’est ce que nous avons par exemple fait au moment de la mise en place des nouveaux standards de qualité de reporting dits « BCBS 239 ».

Qui sont les inspecteurs et comment sont-ils formés ?

F. G. : Nous recrutons chaque année 40 nouveaux inspecteurs juniors, au moyen d’un concours ouvert aux jeunes diplômés, certains pouvant avoir une première expérience professionnelle. Les conditions sont les mêmes pour tous, quel que soit leur cursus d’origine. Nous sommes dans une logique très uniforme : même concours, même grille salariale – avec une égalité de salaire parfaite entre hommes et femmes et quelle que soit l’école –, et une équité en termes d’affectation sur les missions pendant les trois premières années du parcours. Pendant ces trois années, en tant qu’inspecteur junior, ils apprennent le métier sous la supervision d’inspecteurs ayant plus d’expérience qu’eux. L’idée est de repérer ceux qui, au bout de ces trois années, pourront prendre en charge une « mission seul », pour laquelle ils auront la responsabilité d’une petite équipe. Dans la seconde partie du parcours, de trois ans elle aussi, ils deviennent inspecteurs senior et dirigent des missions de plus grande ampleur, plus transversales ou plus sensibles. À l’issue de ces six années, ils prennent un poste dans le métier ou la région de leur choix, en fonction des appétences qu’ils ont développées tout au long de leur parcours. Quelques-uns restent toutefois pour diriger le service : ce sont les inspecteurs principaux, au nombre de huit.

Le mode de sélection des inspecteurs a-t-il évolué au cours des années ?

J.-M. G. : Historiquement, le concours de l’inspection de la Société Générale était passé par les jeunes diplômés en septembre, en même temps que celui de l’ENA ou de la Banque de France. La première épreuve était une dissertation et une note de synthèse. Mais nous nous sommes aperçus que ce n’était plus véritablement pertinent. Ce qui nous importe aujourd’hui davantage, c’est de savoir si la personnalité du candidat est compatible avec le métier d’inspecteur. C’est pourquoi le concours débute désormais par un test en ligne qui permet de révéler certains traits psychologiques. 2 500 candidats ont passé ce test cette année, un record que l’on doit à notre mobilisation sur les campus et à une forte présence sur les réseaux sociaux et professionnels. Les questions sont élaborées avec des psychologues en fonction des traits de personnalité que nous retrouvons généralement chez les inspecteurs : l’ouverture, la capacité d’adaptation, la résistance au stress et à la pression…

F. G. : On peut y ajouter la capacité à vivre en expatriation plusieurs mois d’affilée et de s’adapter à des environnements très différents et souvent nouveaux pour eux. Il n’est pas indispensable pour un inspecteur d’avoir tous ces traits de caractère. Il peut réussir sans certains d’entre eux… tant qu’ils ne sont pas trop nombreux. Auparavant, cet accent sur la personnalité des candidats intervenait lors de la phase finale du grand oral. Aujourd’hui, le référentiel a été formalisé : on recueille des éléments tangibles à la fois au moment des tests en ligne et, pour les 300 sélectionnés, lors d’une journée d’évaluation. Cela permet d’orienter le grand oral que passent les 100 candidats finalistes, devant un jury composé de membres du Comité de direction.

En quoi consiste cette journée d’évaluation ?

F. G. : Elle est organisée par l’inspecteur principal en charge du recrutement pour la période et son déroulé change tous les ans. Depuis trois ans, nous avons introduit des exercices collectifs. Cette année, il s’agissait par exemple d’un « escape game » [3] reproduisant une mission d’inspection. Nous apprenons beaucoup des candidats en observant comment ils interagissent dans une mise en situation. Nous évaluons leur curiosité, leur capacité d’initiative et leur réaction face à des situations inhabituelles pour eux. Cet état d’esprit est essentiel car, une fois en poste, ils devront faire preuve d’une grande autonomie.

Les inspecteurs doivent également s’affirmer face aux collaborateurs des structures qu’ils inspectent. Cela se retrouve-t-il dans les traits de personnalité que vous recherchez ?

F. G. : Nous cherchons des personnes qui ont confiance en elles, mais qui doivent aussi savoir écouter et douter. La capacité de contrainte – qui est dans le mandat de l’inspection générale – est en réalité très rarement mise en œuvre : le simple fait de savoir qu’elle existe suffit. Nous recherchons donc plutôt des candidats qui ont, en complément, une capacité à se faire accepter et une force de conviction. Un inspecteur doit avoir une personnalité équilibrée, faire preuve d’un jugement nuancé, éclairé par différents avis et restitué de manière synthétique, intelligible, argumentée et factuelle. Notre objectif est aussi de recruter de façon équilibrée des hommes et des femmes, et des profils étrangers, afin de constituer des équipes à l’image du groupe et de bénéficier d’un mix de profils et compétences indispensable sur nos missions.

On dit traditionnellement de l’inspection générale qu’elle est un tremplin pour une carrière dans la banque. Est-ce toujours le cas ?

J-M.G. : Au sein du Comité de direction de Société Générale, qui est composé d’une cinquantaine de personnes, environ un quart ont suivi le cursus de l’inspection générale. Mais ce n’est pas un tremplin dans le sens d’une voie pour privilégiés. C’est la reconnaissance de profils bien sélectionnés et formés, capables de s’adapter à beaucoup d’environnements différents. Ils font ensuite leurs preuves dans les métiers où ils sont allés.

F. G. : Nous cherchons d’ailleurs à valoriser davantage les six années du parcours. Au-delà des missions elles-mêmes, nous voulons rendre les méthodes de travail plus intéressantes au quotidien pour un jeune diplômé. Cela passe en particulier par le déploiement d’outils adossés aux technologies qu’ils ont étudiées dans leurs écoles, comme le Big Data et le machine learning.

Dans quels cas utilisez-vous ces outils ?

F. G. : À titre d’exemple, dans le cadre de leurs missions, les inspecteurs sont régulièrement amenés à vérifier des opérations. Mais comment choisir lesquelles regarder de plus près ? Jusqu’ici, nous utilisions des méthodes dites de « sélection par les risques » : l’inspecteur cible quelques critères qui lui semblent pertinents et opère sa sélection. Cette méthode permet en moyenne de déceler des opérations dignes d’intérêt dans 10 à 20 % des cas. Ce n’était pas suffisant, alors nous avons donc développé nos propres outils pour rendre cette sélection plus pertinente. Nous avons recruté cinq Data Scientists pour concevoir des codes testés sur certaines bases de données et que l’on applique ensuite à d’autres. Au-delà de l’exemple de la sélection des opérations à inspecter, nous utilisons des outils similaires pour normaliser et traiter des sources de données déstructurées, comme les mails, les chats, les appels téléphoniques. Avant l’émergence de ces outils, il fallait par exemple la mobilisation de nombreux inspecteurs pour écouter les milliers d’heures d’enregistrement d’une salle de marché. Aujourd’hui, nous pouvons être plus réactifs.

Comment vos Data Scientists travaillent-ils ?

J.-M. G. : La première étape a consisté à construire une plate-forme sécurisée destinée à stocker, le temps d’une mission et uniquement à cette fin, les données nécessaires pour le contrôle ; ce dernier passé, elles sont détruites.

F. G. : Cette disponibilité des données est un atout pour attirer les Data Scientists, qui rencontrent souvent des difficultés à accéder à la matière première. Ils travaillent conjointement avec les inspecteurs qui savent précisément de quel type d’outils ils ont besoin. Disposer d’une technologie permettant de cibler des données spécifiques n’est utile que si l’on sait quoi chercher. C’est cette intelligence qu’apporte l’inspecteur. Une fois mise au point, la solution est industrialisée.

Utilisez-vous ces outils au-delà de la détection de la fraude ?

J.-M. G. : Nous pouvons mener des analyses portant par exemple sur la rentabilité ou le profil de clientèle d’une activité avec un très grand degré de finesse. Notre département est en pointe au regard de la révolution digitale qui touche les métiers bancaires. Les générations d’inspecteurs qui vont rejoindre dans les années à venir les différentes entités du groupe auront été familiarisées à tous ces outils et plus encore aux nouvelles manières de raisonner qu’ils impliquent. Nous comptons sur eux pour être les acteurs de la transformation. C’est ainsi confirmer la capacité que ce service a toujours eue de s’adapter au fil du temps.

 

1 Inspection  générale et audit interne.
2 Exercice de transparence sur les bilans bancaires mené en 2014 en amont de la prise de fonction de la BCE comme superviseur européen.
3 Jeu d’équipe consistant à sortir d’un lieu grâce à des indices qui y sont disséminés.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº819
Notes :
1 Inspection  générale et audit interne.
2 Exercice de transparence sur les bilans bancaires mené en 2014 en amont de la prise de fonction de la BCE comme superviseur européen.
3 Jeu d’équipe consistant à sortir d’un lieu grâce à des indices qui y sont disséminés.