Méthodes qualité

Le lean sans management

Créé le

14.03.2012

-

Mis à jour le

11.04.2012

Mis en œuvre de façon partielle et réductrice, le lean management tel que pratiqué par les entreprises occidentales montre aujourd’hui ses limites.

Depuis plusieurs mois, les méthodologies d’optimisation de la performance opérationnelle, et le lean management en particulier, sont en crise. La mise en œuvre de programmes lean, d’abord dans le secteur industriel puis dans le secteur des services, est souvent considérée comme source de stress et de mal-être social, comme par exemple chez France Telecom. Même le modèle Toyota vacille, frappé de plein fouet par des incidents à répétition sur les véhicules de la marque.

Une crise qui vient de loin

Cette remise en question du modèle lean était en germe depuis plusieurs années, la crise économique ayant servi de révélateur. En effet, dès 2005, la DARES publiait une étude sur le comparatif entre divers modes d’organisation de la production, sous l’angle de la santé et du bien-être au travail (voir Graphique 1). Cette étude analyse le ressenti des salariés vis-à-vis de différentes méthodes d’organisation du travail. Ainsi, selon les salariés, les entreprises organisées selon les principes lean offriraient des conditions de travail plus rudes que les entreprises sujettes à un mode taylorien classique.

Résultat étonnant lorsque l’on sait que la philosophie lean met au contraire l’épanouissement des salariés au cœur de ses préoccupations. En effet, le lean fait la promotion d’un management bottom up où les salariés sont étroitement associés à l’amélioration continue et à la recherche de performance. Par exemple, dans l’une des usines Toyota aux États-Unis, 80 000 idées d’améliorations ont été soumises par les employés, avec un taux de mise en œuvre de 99 % !

Pour essayer de comprendre ce paradoxe, il convient de s’interroger sur la cohérence entre l’essence du lean et ses applications concrètes en entreprise.

La philosophie lean

Les principes lean ont été expérimentés et développés dès la fin des années 1940 au sein de Toyota pour créer le Toyota Production System (voir Schéma 2). Le TPS repose sur :

  • le « juste à temps » : produire le bon élément, dans la bonne quantité, au bon ​moment ;
  • le jidoka : mettre au jour les problèmes en arrêtant la production après une anomalie ;
  • le heijunka : lisser la production afin d’éviter les à-coups ;
  • le kaizen : permettre l’amélioration ​continue des processus.
À partir des années 1970-80, Toyota a été érigé en modèle et a fait l’objet d’études poussées par des chercheurs américains, le terme même de  lean n’a d’ailleurs été créé qu’en 1987 par le MIT.

Le lean est donc une véritable culture de management, allant bien au-delà d’une série d’outils utiles (le Kanban, les 5S, la SMED…) mais insuffisants pour inscrire la qualité dans la durée.

La notion de gaspillage : la grande incompréhension

Prenons la notion de gaspillage, l’un des fondements de la méthode lean, qui est également l’un des concepts les plus mal compris. L’un des principaux objectifs est de réduire l’ensemble des gaspillages (Mudas) au sein de l’entreprise : production excessive, attente, transports et manutentions inutiles, tâches inutiles, stocks, mouvements inutiles et productions défectueuses… Si l'on voit bien ici que la notion de gaspillage est protéiforme, elle est pourtant trop souvent comprise comme une simple chasse aux sureffectifs.

Le gaspillage ne se réduit pas aux Mudas décrits précédemment. Il existe en effet deux autres sources de gâchis : Muri (charge excessive pour les hommes et les machines) et Mura (variabilité dans la production). Ces trois notions Mudas, Muri et Mura – sont trois types de gaspillages qui doivent être combattus avec la même vigueur. Par exemple, si un service lance un programme lean uniquement focalisé sur la chasse aux gaspillages sans s’occuper de la variabilité de la production, il existe un risque important d’épuisement des ressources : les hommes n’arriveront pas à répondre à la demande, les machines trop sollicitées tomberont en panne. Le processus connaîtra alors de nouveaux dysfonctionnements, d’autant plus que les marges de manœuvre qui permettaient de s’accommoder de la variabilité auront été supprimées par la chasse au gaspillage. Le lancement d’un programme lean sans envisager les moyens de lisser la production ne permettra pas d’aboutir à des gains pérennes.

Enfin, n’oublions pas que la chasse au gaspillage doit s’accompagner d’une réflexion profonde sur la valeur recherchée par le client. Avant même de penser à réduire les gaspillages, il convient de se demander quelles sont les attentes de la clientèle, afin de ne pas dégrader la qualité de service attendue. Car l’entreprise lean, avant même l’optimisation de la performance opérationnelle,  cherche à offrir des produits et des services de meilleure qualité à ses clients.

Le lean mis en œuvre en entreprise

« Rien n’est pire qu’une idée quand un homme en a une seule » disait le philosophe Alain. Le lean se réduit trop souvent à l’utilisation de quelques outils avec un objectif unique : la réduction des effectifs impliqués dans le processus de production afin de réduire les coûts, parfois au risque d’une augmentation des autres gaspillages (erreurs de facturation, coût de traitement des réclamations…). Cette recherche de gains de productivité repose sur une mise sous contrôle du processus via une batterie de tableaux de bord, utilisés pour suivre le respect des objectifs. D’outils de pilotage, les tableaux de bord se transforment trop souvent en instruments de sanction.

Plus qu’à une crise du lean ou à la démonstration de sa dangerosité, on assiste peut-être ici à une crise du management [1] dans sa capacité à définir une perspective à long terme et à s’y tenir. Ce management par les chiffres, souvent court-termiste, est très loin de la philosophie lean originelle, laquelle nécessite de transformer l’entreprise en profondeur, sur la durée. Ainsi, les sites de Toyota créés aux États-Unis sont montés en charge de manière graduelle, parfois sur plusieurs années, afin de permettre la mise en œuvre du lean de manière cohérente et efficace. Car bien plus qu’une méthode, le lean est une culture nécessitant la mobilisation de l’ensemble des acteurs de l’entreprise, du top management aux opérateurs.

Pour obtenir des gains durables, il est donc indispensable de revenir aux sources du lean, à savoir :

  • remettre les besoins du client au cœur des préoccupations de l’entreprise. En effet, la définition des gains de productivité ne peut se faire qu’en regard des besoins et les attentes du client. Ce sont les meilleurs moyens de mettre ses processus sous surveillance ;
  • penser à moyen terme, en mettant en œuvre une réelle démarche d’amélioration continue ;
  • avoir une vision globale de la notion de gaspillage, centrale dans la démarche lean. Les gains en ETP ne peuvent être la seule source d’économie, les plus grands gisements sont souvent ailleurs ;
  • mettre en œuvre une démarche d’amélioration continue (kaizen), au cœur de la dynamique lean, permettant la pérennisation des gains dans le temps.
Ce ne sont là que quelques pistes, mais elles doivent permettre au management de prendre de la distance sur ses pratiques et son mode de management. Le  lean est un système de management cohérent qui ne peut être mis en œuvre de manière parcellaire. Comme nous l’avons vu, les effets de bords liés à une chasse au gaspillage sans recherche de la qualité peuvent même être redoutables pour l’entreprise.

Plus qu’une remise en cause des principes du lean, la crise actuelle est l’occasion de se rappeler des fondamentaux, parfois oubliés, d’une méthodologie exigeante et complexe.

1 Peter Drucker définit le management comme « l’activité visant à obtenir des hommes un résultat collectif en leur donnant un but commun, des valeurs communes, une organisation convenable et la formation nécessaire pour qu'ils soient performants et puissent s'adapter au changement ». Sans direction stratégique, l’utilisation des outils lean est au mieux inefficace, au pire déstabilisante pour l’entreprise.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº747
Notes :
1 Peter Drucker définit le management comme « l’activité visant à obtenir des hommes un résultat collectif en leur donnant un but commun, des valeurs communes, une organisation convenable et la formation nécessaire pour qu'ils soient performants et puissent s'adapter au changement ». Sans direction stratégique, l’utilisation des outils lean est au mieux inefficace, au pire déstabilisante pour l’entreprise.